Xavier Grall, barde de révolte

par Jean Mabire

Né voici soixante ans, à Landivisiau, dans l’ardente lumière du solstice d’été, le 22 juin 1930, Xavier Grall a retrouvé pour l’éternité l’humus de sa terre bretonne, par un triste jour de décembre 1981, mois noir de deuil et de pluie. Cela fera dix ans l’année prochaine et la voix de ce barde finistérien à l’accent furieux et tendre retentit toujours sur la lande et sur la met : Prophète et poète, il a trouvé pour célébrer son pays, ses amis et sa foi, des accents à nul autre pareils. Ce Breton au ceps de brume et à l’âme de granit a voulu réveiller sa patrie bafouée. De cet amour d’un homme pour son peuple et pour sa terre, est née une grande œuvre lyrique. Yves Loisel, en lui consacrant une sensible biographie, bâtit pour lui un tombeau à la mesure de son rêve.

Qui a croisé, ne serait-ce qu’un seul soir, le chemin de Xavier Grall – ce petit chemin entre les ajoncs mouillés qui se dit hentic dans l’âpre et belle langue bretonne – n’oubliera jamais ce long corps fragile flottant dans son noir gilet de velours paysan, ses longs cheveux raides de druide et de chouan, ce visage cireux où tout n’était que creux et bosses et qu’illuminaient des yeux sombres, brillants de colère, de haine et d’amour, surtout d’amour. Sa voix cassée par le tabac, l’alcool, la toux sèche et tenace, vous brûlait comme flamme.

Tout chez lui évoquait la mort, l’Ankou, et pourtant nul ne fut plus vivant que lui, le réveilleur des gisants de Breizh, proue sacrée de notre continent, refuge des Celtes vaincus après avoir fécondé l’Europe des forêts et des monts.

Trop jeune pour avoir participé à la dangereuse aventure de Breiz Atao, qui marqua à jamais la Bretagne au fer rouge du sang versé, Xavier Grall appartient à la génération d’après-guerre, qui crut rompre avec ses aînés, sans se rendre compte qu’elle allait brûler de la même ferveur au bûcher de l’irréductible autonomisme.

Rien pourtant ne semblait destiner ce mince garçon fiévreux, de petite bourgeoisie industrieuse, dévote et provinciale, à sa destinée finale de barde révolté. Ancien élève des prêtres du Kreisker de Saint-Pol-de-Léon, il commence en exil sa carrière de journaliste à La vie catholique illustrée et consacre un de ses premiers livres à Mauriac. Le voici installé dans la gauche chrétienne, familier du milieu parisien des Bien-pensants progressistes, collaborateur de Témoignage chrétien et même d’Ouest-France, au carrefour de la démocratie et d’un cléricalisme rallié à tous les pouvoirs et à tous les conformismes. D’autres y ont trouvé une situation et une rente.

Pas lui ! Breton révolté, mal commode, susceptible, incapable de « taire sa gueule » et de « faire sa cour », ne sachant ni dissimuler ni mentir, se brouillant pour un non, s’enflammant pour un oui, il exhale de ses poumons malades tous les paroxysmes de son ethnie à nulle autre semblable.

D’un dur service militaire outre-mer, au Maroc puis en Algérie, il en est revenu plus écorché vif que jamais, partisan mais honnête, entier, tranchant.

Toujours à contre-courant des opinions unanimes, c’est sans doute au Maghreb qu’il découvre, ou redécouvre, la Bretagne. « Soleil noir de mon djebel, tu brilles à présent jusque sur mes genêts. »

Hors de tous les genres

Il va alors collaborer à tous les brûlots de la presse bretonne militante des années soixante, soutenir le FLB, se prendre d’amitié pour Jean Bothorel, Glenmor ou Alain Guel, faire de la Bretagne son unique, immense, infini horizon. Son style s’affirme, torrent lyrique qui tient du cantique et de l’imprécation. Romans poétiques ou poèmes romanesques, ses livres se situent délibérément en dehors de tous les genres littéraires. Sans éditeur célèbre et sans critiques complices, le voici enfin lui-même. 1968 le voit publier Barde imaginé et 1972 La fête de nuit.

L’année suivante, il fait son retour au pays. Avec sa femme Françoise et ses cinq filles, il emménage à Bossulan, près de Pont-Aven, où il va vivre, régner, écrire et trépasser.

Son œuvre n’est pas mince, même s’il fait plutôt court que long – le « billet » est sa spécialité. D’une bonne vingtaine de titres, le public connaît surtout son Cheval couché, insolente et superbe réponse au célébrissime Cheval d’orgueil du bretonnisant francophile Per-Jakez Hélias.

Ses maîtres sont ailleurs, qu’il célèbre en de fulgurantes biographies : Lamennais ou Rimbaud.

Xavier Grall ne se situe pas aisément sur notre pauvre échiquier électoral. Il s’en est rendu compte très vite : « Tu es de droite avec les types de gauche. De gauche avec les types de droite.» –

Il faut lire Grall. Tout Grall.

Même si certains de ses cris écorchent nos préjugés et nos certitudes,  il est le chantre de la grande réconciliation de l’homme avec la Nature et avec Dieu.

Parce qu’il est Breton, il parvient à unir, dans la même ferveur mystique et sensuelle, paganisme et christianisme : « Ce pays a tout absorbé : le rituel païen et la douceur évangélique, la fête et la cérémonie, la nuit, l’aurore! … Ce pays dort sur un trésor inouï. Les saints ont le visage des anciens dieux ! Les saintes ont le regard impitoyable des druidesses … Christ a des rires de Pan ! »

Voilà pour la religion, le lien avec le ciel. Et la politique, ce lien avec la terre ?

Entre cent citations : « Je ne me bats pas pour une nébuleuse, une abstraction. Je me bats pour un certain type d’homme, une certaine race, une certaine façon d’être et de sentir. Quand Dieu créa l’humanité, il fit des peuples qui ne se ressemblaient pas, et il vit que cela était bon. On ne s’enrichit jamais qu’à partir de nos différences. Que reviennent les clans, les tribus, les communautés égales en dignité. Et qu’elles soient libres. »

Ô mon frère d’Outre-Couesnon qui a retrouvé à jamais les lois de la lignée et du terroir. Buez a zo mad … Oui, c’est bon la vie !

National Hebdo du 25 juillet au 1er août 1990

Yves Loisel : Xavier Grall (1930-1981), 400 pages, 10 photos, Jean Picollec.

La plupart des livres de Xavier Grall sont édités par Kelenn à Guipavas et Calligrammes à Quimper (Finistère).

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