Mais rien n’est perdu

Mais rien n’est perdu

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L’absence de Dieu dans notre monde laisse un goût amer de désespérance. L’âme est toute assourdie par l’immense silence de l’absolu et se contriste de devoir vivre en ce désert, où la voix de la Vérité est étouffée en un murmure imperceptible. Elle dont la vocation est de battre à l’unisson avec l’Esprit qui lui donne la vie, ne rencontre nulle part l’écho de son battement ; c’est en vain qu’elle attend la pulsation fraternelle, la réponse à la question laissée en suspens, qu’elle guette le reflet de son être !

L’âme religieuse se désole de ne plus rencontrer Dieu que dans la sphère privée, cette petite cage où la société relègue ses parias. Cette intolérable restriction du divin l’empêche de vaguer par-delà son petit intérieur, de communier en société et se sentir à son aise parmi ses semblables. Son environnement immédiat est aride et sec comme une lande brûlée ; il n’offre rien au regard qui donnerait envie de s’y aventurer ; aucun repli de terrain, aucune grotte, rien ne semble propice à découvrir quelques grâces ! L’âme est ainsi forcée de se replier en elle seule pour trouver un principe de croissance.
Car l’âme collective ne lui est d’aucune aide dans son cheminement spirituel : cette âme qui habite et anime le corps social n’est bonne qu’à répéter les vices de son temps. Hélas, l’âme religieuse est engagée malgré elle dans le monde ! c’est pourquoi elle doit composer avec ce qui ressemble à une âme sans âme véritable, à une âme sans cœur et sans écho, et cela la désoriente. Ainsi navigue-t-elle esseulée, sans amer, dans les eaux de la déréliction. Aucune des réalisations de ce monde ne l’inspire et elle n’aspire à aucune d’entre elles, car elle n’y voit que des apories : des impasses de la pensée et de l’action.
Ce désamour était couru d’avance ! Si l’on suit Aristote, l’Homme n’a que deux « grands mobiles de sollicitude et d’amour, c’est la propriété et les affections ». Or l’âme religieuse n’est plus intégrée dans la cité et ne peut aimer ce qui ne lui ressemble pas. La modernité l’a dépossédée de tout : de son influence et de l’objet de ses amours ; elle a donc fini par se désintéresser du destin de son pays. Au surplus, sa parole est ignorée et elle se sait incapable d’inspirer aucune décision, aucune passion ! Il suffit de constater à quel point Dieu est absent des grands enjeux de ce siècle, des paris de la civilisation.
La raison en est que les grands esprits de notre temps, y compris dans leurs antagonismes, procèdent quelque part de la même âme collective ; ils partagent ce néant qui constitue le fond de la spiritualité moderne. Tous œuvrent, avec plus ou moins de zèle, à réaliser le serment que la modernité fit le jour qu’elle naquit des cendres de l’ancien monde, et qui nous est parvenu par la voix de Maistre : « la vérité, dans toute l’Europe, est cachée par les fumées de l’encensoir ; il est temps qu’elle sorte de ce nuage fatal (…). Tout ce qui existe nous déplaît, parce que ton nom est écrit sur tout ce qui existe. Nous voulons détruire tout et tout refaire sans toi. »
Le programme a été annoncé et Dieu n’en fait plus partie. La loi 1905 a donné le coup de grâce en fossilisant notre Dieu, afin de l’exposer dans une vitrine de musée entre Allah et Jéhovah. Si certains sont assez crédules pour voir en cette loi la garantie de la liberté religieuse, nous savons en réalité qu’elle garde notre religion en conserve et ne lui garantit de droit d’en sortir que pour visiter nos assemblées dominicales. Quelle belle liberté, nous en voudrions une semblable !
A quelles extrémités sommes-nous réduits ! Notre peuple a gagé son avenir sur le déracinement et la haine de Dieu ; il « s’est converti, déplorait Dostoïevski, à l’athéisme comme à une religion nouvelle, sans même s’apercevoir le moins du monde qu’(il) s’est converti au néant. » Le corps social qui en a résulté est un assemblage étrange d’une âme vide et d’une tête pleine, qui ne réfléchit plus que pour mettre au points des lois, des procédures et des techniques, pour bâtir un monde sur lequel elle aurait la pleine maîtrise.
Sa forma mentis ne laisse aucune place au risque de l’Espérance et à l’incertitude de la Providence ; la liberté l’effraye ! Mais à force de vouloir taire le risque, elle risque de taire l’âme, dont elle a perdu le langage. Car l’âme parle de liberté et d’amour et de choses qui échappent à la mesure !
Cependant la société moderne a oublié jusqu’au sens de l’immatériel. Sa pensée est aptère et la liberté et l’amour dont elle parle n’ont rien de commun avec le refrain des Vertus et des Puissances. Elle circonscrit ces mots dans la matérialité du monde — c’est la liberté de jouir et l’amour de la jouissance — quand les nôtres au contraire transcendent les frontières charnelles et ne trouvent leur plein sens qu’au regard de la morale chrétienne.
Mais cette morale est prête de s’éteindre à son tour. On n’en aperçoit que des survivances, ça et là, dans ce qu’il reste de ruines. Alors certes, le fond de notre société est encore chrétien, car les principes de la loi nouvelle imprègnent notre habitus. Dans l’atmosphère flotte une certaine idée de la justice, de la famille, de la charité, du renoncement ; on condamne publiquement le vol, le meurtre et l’adultère ; on plébiscite les actions éclatantes, on honore le sacrifice de Beltrame. Mais tout cela ne fait pas un pays vertueux ; moins que ça ferait un pays d’animaux !
Le plus tragique, c’est que toutes ces qualités ont été détachées de leur perspective chrétienne ; elles ne servent pas la gloire de Dieu et ne prétendent pas gagner ce supplément de dignité que la Vérité leur confère. Notre société a diminué de l’éternité la valeur de ses bonnes actions. En effet, elle pense à tort qu’elles expirent quand la cause qui les a fait naître disparait ; qu’elles ne survivent que dans la pensée périssable des hommes, et que le don de Beltrame n’aurait servi qu’en des circonstances déterminées. Elle ne croit plus en leur valeur éternelle et satisfactoire ; c’est pourquoi la Charité ne patine pas ses œuvres et que les belles âmes se risquent à quitter la terre sans mérite à déposer aux pieds du Christ.
La morale républicaine est une morale chrétienne vidée de sa substance ; c’est une baudruche gonflée d’air ; une parodie de vertus dont la surabondance fait un étal chargé de breloques. La « stupide morale » de Péguy, celle « qui a fait la France et qui l’empêche de se défaire », est défaite. Et son reniement emporta avec elle toute spiritualité.
C’est pourquoi notre combat, romantique dans l’espoir de gagner, est si beau et si crucial en ce croisement des mondes. Nous sommes l’îlot de grâces dans le désordre de l’océan ; et nos rives sont assez vastes pour accueillir les naufragés du monde. Mais il ne faut pas sombrer avant eux ; il faut continuer à surnager. Nos pauvres âmes ne trouveront sur cette terre de secours qu’en se confiant les unes aux autres, car c’est cet entrelacs qui fait de notre petite cité le dernier berceau de la vraie civilisation. Il faut donc se persuader du bienfondé de notre foi, de notre morale, de nos efforts, de notre modèle de famille ! C’est toute cette pépinière qui donnera du baume aux cœurs assombris comme le mien.

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