[RAISON GARDER] Présidentielle : une question d’incarnation

Marine Le Pen Jean-Luc Mélenchon

Dans la campagne présidentielle qui a déjà commencé, le contraste entre les deux leaders et le reste des candidats potentiels est tout à fait saisissant.

Marine Le Pen (ou Jordan Bardella comme éventuel joker) caracole largement en tête et profite de toutes les déconvenues du gouvernement (émeutes lycéennes, crise de la dette, attentats terroristes, etc.).

Jean-Luc Mélenchon poursuit sa quête d’accession au second tour, et il faut reconnaître qu’il y tend avec une vraie efficacité. Malgré beaucoup d’attaques, il apparaît dans les sondages à peu près systématiquement comme le mieux placé après la candidate du RN. Sa stratégie de rassemblement de deux publics différents, les jeunes radicaux et les habitants des « quartiers » (ou, selon le vocabulaire militant, les « personnes racisées »), semble efficace et lui donne une assise électorale qu’il ne lui restera plus qu’à élargir dans la dernière ligne droite, en devenant le « gentil » après avoir été longtemps le « méchant ».

Un groupe de candidats « éparpillés façon puzzle »

En face, sans parler des aspirants candidats plutôt folkloriques, se présente un groupe de candidats « éparpillés façon puzzle ». Ils sont cinq ou six. À droite, du côté de l’ancien « parti de l’ordre », nous avons Bruno Retailleau, qui représente le « canal historique » (LR), tandis que David Lisnard est le petit jeune qui ne cesse de monter. Au milieu, pour le « centre des gens posés et raisonnables », nous avons Édouard Philippe (centre droit) et Gabriel Attal (centre gauche). Du côté du courant « progressiste », nous avons Raphaël Glucksmann, qui a réussi à passer assez brillamment le premier obstacle (la primaire socialiste) ; mais aussi, tapi en embuscade, l’ancien Président François Hollande.

Ces cinq ou six se partagent une réserve électorale située entre 25 % et 30 % des suffrages. Ce qui suffirait à un seul candidat pour accéder au second tour ; mais qui est dramatiquement insuffisant s’il faut le partager en cinq, ou même simplement en deux (en supposant que plusieurs candidats déclarés finissent par renoncer).

Pour sortir de ce corner, il faudrait qu’un de ces candidats, ou un homme extérieur mais qui appartiendrait à cet « arc » de la droite classique, du centre et de la social-démocratie, arrive à devenir l’homme qui pourra porter haut les valeurs ce cette partie du champ politique.

La force d’une Le Pen ou d’un Mélenchon…

C’est de représenter des valeurs fortement identifiées, parce qu’ils labourent le même sillon depuis de très longues années. La force d’un Macron en 2017 (il faut le reconnaître, même si on ne l’aime pas), c’est d’avoir incarné, comme avant lui Giscard d’Estaing, une promesse de renouveau, de dépassement des vieux clivages, d’une relance de la France en développant ses atouts.

Mais Retailleau, Lisnard, Philippe, Attal, Glucksmann, qu’est-ce qu’ils incarnent ? Qui est capable d’identifier la promesse politique qui serait la leur ? Le seul qu’on connaît et qui représente un peu quelque chose, c’est François Hollande : le problème, c’est que les Français ont déjà essayé « l’adversaire de la finance », et cela n’a guère été de leur goût.

Ce n’est pas que ces cinq ou six candidats manquent d’un projet. Au contraire, même ! Ils ne cessent d’égrener des mesures dont ils espèrent qu’elles retiendront l’attention des Français. Mais cela ne marche pas, c’est le flop, le four, le fiasco, l’échec, le ratage.

Ils n’arrivent même pas à escalader la première marche : proposer une mesure, une seule mesure, qui fasse « tilt ». « Travailler plus pour gagner plus », « Le changement, c’est maintenant », « La France unie » : ces slogans ont marqué, ils synthétisaient une démarche, une proposition, un enjeu.

Pour faire monter les œufs en neige

Toutefois, même un bon slogan n’est pas suffisant pour faire monter les œufs en neige. On a souvent dit que la campagne présidentielle voulue par le général de Gaulle consistait en la rencontre d’un homme et d’un peuple. Il y a quelque chose de vrai, dans cette description.

Le programme n’atteint que quelques intellectuels. Qui, vraiment, lit ces « professions de foi » envoyées avant l’élection, avec leurs interminables listes de propositions écrites en tout petit ? Le slogan fédérateur, lui, rend claire une certaine orientation et commence, effectivement, à préparer les choix. Mais les êtres humains se déterminent, en réalité, de façon très concrète, et particulièrement quand ils doivent choisir celui qui sera leur chef, leur guide, leur protecteur pour les années à venir.

Et c’est là que le rayonnement de la personnalité, allié à une forme d’identification avec une idée-force, est capable de mobiliser. La campagne de Mitterrand en 1981, avec ce slogan « La force tranquille » imaginé par Séguéla, et en arrière-fond un petit village français de toujours, rassemblé autour de son église paroissiale (tout cela étant tellement « pétainiste », à certains égards), constituait une merveille et a permis au candidat socialiste de rallier à lui une partie du centre, ce qui lui a assuré la victoire. De même, on n’est pas forcé d’aimer Zelensky pour reconnaître qu’il a une vraie présence physique, au service d’une idée-force parfaitement claire (la défense de l’Ukraine à tout prix).

Marine Le Pen a une vraie présence physique, une personnalité, au service d’une idée-force : si l’on veut réduire l’immigration, on sait immédiatement vers qui se tourner. Mélenchon a une vraie présence physique, une personnalité, au service d’une idée-force : si l’on veut faire « turbuler » le système, on sait immédiatement vers qui se tourner.

Mais les Retailleau, Lisnard, Philippe, Attal, Glucksmann, ce sont des ectoplasmes, des spectres, des zombies. Ils n’incarnent rien de grand, de fort, de violent, de menaçant. Ils ne suscitent ni l’amour, ni l’enthousiasme, mais ni la haine non plus, ni le rejet. Ils auraient peut-être fait de bons présidents de la Troisième ou de la Quatrième République : le Président soliveau, bon pour inaugurer les chrysanthèmes. Mais ils ne sont aucunement à la hauteur du « destin » que veut accomplir, que doit accomplir un Président de la France selon la conception gaullienne.

Une remarque (volontairement) cruelle de De Gaulle sur Albert Lebrun pourrait les caractériser, en la modifiant quelque peu : « Au fond, comme candidats à la magistrature suprême porteurs d’une grande idée-force, deux choses leur manquent : qu’ils incarnent un candidat à la magistrature suprême ; qu’ils aient vraiment une idée. »

Alexandre Dumaine

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