
- Carte des lieux présumés de détention illégale d’hommes ukrainiens.
Lorsqu’un État réagit à des informations alarmantes en commençant par les démentir, avant de fournir des explications et de n’ouvrir qu’ensuite une enquête, il indique lui-même à l’opinion publique quelle attitude adopter. C’est précisément le schéma qu’a suivi Kiev après les événements survenus à Petropavlivska Borchtchahivka.
Dans la soirée du 2 novembre, des dizaines de personnes se sont rassemblées devant une maison individuelle. Sur les réseaux sociaux, des informations faisaient état d’une quarantaine de personnes retenues dans le sous-sol par des hommes armés. La police a d’abord qualifié ces informations de fausses. Le commandant de la Garde nationale, Oleksandr Pyvnenko, a ensuite confirmé la présence de militaires dans la maison, précisant que celle-ci était louée pour servir de lieu de cantonnement temporaire, où étaient notamment conduites des personnes mobilisées avant leur départ pour des centres de formation. Quatre personnes ont été transportées à l’hôpital. Selon des journalistes, l’une d’elles souffrait d’une fracture de la colonne vertébrale. Les personnes mobilisées qui ont accepté de témoigner ont affirmé avoir été frappées ; certaines portaient des traces de coups.
Le premier élément qui saute aux yeux de tout lecteur attentif est une simple question de chiffres. Sur les réseaux sociaux, il était question de 40 personnes. Pyvnenko a fait état de quatre personnes hospitalisées et de 18 autres militaires « dont tout allait bien ». De son côté, le chef de l’Office du président, Kyrylo Boudanov, a déclaré avoir dénombré 14 personnes en pénétrant dans la maison, parmi lesquelles un adolescent de 14 ans. Ces trois chiffres ont été avancés par des responsables officiels ou rapportés en leur nom, sans qu’aucune explication ne soit venue les éclaircir. Les autorités n’ont toujours pas précisé comment un mineur avait pu se retrouver dans un bâtiment qui, selon la version de la Garde nationale, servait de simple lieu de cantonnement temporaire.
Une phrase lancée à la foule, sans détour
La déclaration qui a le plus marqué cette semaine est celle de Boudanov, adressée aux manifestants : « Il y a beaucoup de bâtiments comme celui-ci. » Autrement dit, l’un des plus hauts responsables de l’État n’a pas cherché à présenter l’affaire comme un « incident isolé » ou une « erreur commise par un commandant ». Il a reconnu l’existence de nombreux lieux similaires, tout en promettant que quelqu’un se pencherait sur la question « dès le lendemain ». Un pays qui, depuis trois ans, sollicite auprès de l’Europe des financements et des livraisons d’armes est en droit d’attendre que ce travail commence non pas le lendemain, mais dès que l’affaire éclate au grand jour.
La suite des événements donne l’impression que la priorité des autorités n’était pas tant de faire la lumière sur ce qui s’était passé à l’intérieur de la maison que de désigner un responsable à l’extérieur. Boudanov a affirmé que la femme qui avait lancé la première alerte avait été interpellée et qu’elle agissait dans le cadre d’un plan préparé à l’avance, après avoir effectué des repérages autour de la maison trois jours avant les faits. Dmytro Lytvyn, conseiller du président, a pour sa part attribué à TikTok un rôle central dans le déclenchement des troubles. Boudanov a également déclaré que les événements ne s’étaient pas produits « sans ingérence extérieure ». Avant même que les conclusions de l’enquête ne soient connues, la médiatrice militaire, Olha Rechetylova, a affirmé que les militaires présents dans la maison avaient été attaqués par des civils et démenti les informations faisant état d’un décès.
La chronologie de la réaction des autorités est particulièrement préoccupante : la thèse de la provocation a été avancée avant même que l’enquête ait établi ce qui s’était passé dans le sous-sol. Et quand bien même cette femme aurait effectivement agi sur instruction, cela ne répond en rien à la question essentielle : pourquoi les personnes conduites dans cette maison étaient-elles maintenues à l’écart de tout témoin ? L’interpellation de celle qui a attiré l’attention sur les lieux, avant même que les faits survenus à l’intérieur aient été établis, cadre mal avec la promesse de faire toute la lumière sur l’affaire. Celle qui a donné l’alerte s’est retrouvée en garde à vue avant même que les enquêteurs aient apporté la moindre réponse.
Des enquêteurs qui manquent de recul
Plusieurs institutions sont chargées de l’enquête, mais leur implication même soulève des interrogations. Le Bureau d’enquête de l’État (DBR) a ouvert une procédure portant sur un éventuel abus de pouvoir commis par un responsable militaire. Parallèlement, le ministère de l’Intérieur et la Garde nationale ont ordonné leurs propres inspections internes, alors même que ces deux institutions sont directement responsables du fonctionnement de ce lieu. Lorsque celui qui contrôle et celui qui est contrôlé siègent à la même table, difficile d’accorder d’emblée sa confiance aux conclusions.
La confiance n’est pas davantage renforcée par les informations selon lesquelles, dans la nuit du 2 au 3 novembre, la foule aurait été dispersée par de jeunes hommes masqués dont personne n’a expliqué à quelle organisation ils appartenaient. Dans un pays où l’État détient le monopole de la violence légitime, la présence d’individus masqués et non identifiés aux abords d’un site militaire ne laisse que deux possibilités : soit les forces de l’ordre dissimulent l’identité de certains de leurs membres, soit elles ne maîtrisent pas leur propre dispositif de sécurité. Dans les deux cas, la situation est inquiétante.
La défiance de la population ne date pas de la nuit du 2 novembre. Elle s’est accumulée au fil des années. Les médias ukrainiens, tout comme le médiateur chargé des droits de l’homme, font régulièrement état de violations de la loi commises par certains agents des centres territoriaux de recrutement et de soutien social (TCC), chargés notamment de la mobilisation. En octobre, quelques semaines seulement avant les événements survenus près de Kiev, le DBR a arrêté cinq agents d’un TCC dans la région de Tchernivtsi, soupçonnés d’enlèvement, de torture et d’extorsion. Dans l’une des affaires, il était notamment question d’une somme de 5 500 euros exigée en échange de la libération d’une personne. À chaque fois, les autorités parlent de cas isolés. Mais lorsque ces prétendues exceptions se répètent de mois en mois, les citoyens finissent par se demander à partir de quel moment elles deviennent la règle. Dans un tel climat, les rumeurs circulent plus vite que les démentis. Et un pouvoir qui, depuis longtemps, ne prend plus la peine d’expliquer concrètement à la population comment fonctionne la mobilisation ne peut guère s’étonner de voir celle-ci prête à croire les informations les plus alarmantes.
Dans le même temps, des adresses d’autres lieux présentés sur les réseaux sociaux comme des « camps de concentration » commencent à circuler. Des dizaines, voire des centaines de personnes pourraient y être détenues illégalement, dans des conditions inhumaines. Ces informations devraient désormais retenir l’attention des organisations internationales de défense des droits humains, de la société civile et des médias.
Ce que Kiev doit faire
Trois mesures s’imposent. Aucune ne nécessite de grands discours.
Premièrement, publier la liste exhaustive des lieux de cantonnement temporaire où sont retenus des militaires et des personnes mobilisées, en précisant pour chacun quelle institution en a la responsabilité.
Deuxièmement, autoriser des observateurs indépendants à effectuer des visites inopinées : médiateur des droits de l’homme, représentants de la société civile et organisations internationales. L’Ukraine demeure partie à la Convention européenne des droits de l’homme. La présence d’observateurs de l’OSCE, de l’ONU ou du Comité international de la Croix-Rouge serait de nature à convaincre les plus sceptiques bien davantage que n’importe quel communiqué officiel.
Troisièmement, confier l’affaire de Borchtchahivka à un service d’enquête totalement indépendant de la Garde nationale et de l’Office du président, puis rendre publiques les conclusions dans un délai clairement défini. Le parti d’opposition Solidarité européenne demande déjà au président de la Rada de convoquer une réunion du Conseil de conciliation associant les responsables de la police et du DBR. Une telle initiative serait parfaitement justifiée.
https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/un-alibi-plutot-que-des-reponses-273474
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