Un camarade d’AgoraVox avait publié un article sur le sujet1. Je n’en partageais pas le raisonnement, mais la question m’a semblé mériter d’être posée de nouveau à la lumière des émeutes du 17 octobre en France.
Poser la question de la violence comme droit revient à reprendre l’argumentaire de Jean-Luc Mélenchon et de son parti, la LFI. Encore faut-il préciser le cadre et s’interroger sur la nature des violences pour en comprendre les causes.
Le débat existe, car la LFI a créé la polémique par une poignée de déclarations : « la violence, à un moment donné, peut être légitime »1, « c’est à l’Élysée qu’il faut manifester ». La seconde rappelait la phrase de Macron, « qu’ils viennent le chercher »2, restée en travers de la gorge de l’immense majorité de la population.
En ce sens, le comportement provocateur du président peut appeler une forme de compréhension pour certains débordements. Hélas, comprendre ne signifie pas justifier. Il s’agit seulement de modérer la punition pour tenir compte des provocations, en aucun cas de reconnaître un droit !
En revanche, le droit à la violence existe dans le corpus idéologique. Il figure à l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 :
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »
C’est la logique du droit au port d’arme aux États-Unis : permettre aux citoyens de se défendre contre un État devenu abusif. L’insurrection populaire constitue en ce sens l’ultime contre-pouvoir, et l’article en fait à la fois le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. Seule la crainte de son peuple peut retenir un pouvoir devenu tyrannique !
En visant l’Élysée, Jean-Luc Mélenchon tendait dans cette direction, sans oser aller jusqu’au bout : proclamer l’illégitimité du pouvoir et appeler ouvertement à l’insurrection. Dans ce cas, il ne fallait pas avoir des pudeurs de violette, mais dresser le réquisitoire, rompre avec le régime légal actuel et proclamer la révolte totale. Nous en sommes loin : révolution et campagne présidentielle ne sauraient coexister.
L’idée était donc plutôt d’accorder une caution morale à des groupes violents pour les récupérer, à des fins de ramassage électoral. Cette conclusion soulève une question dérangeante : pourquoi des mouvements violents cherchent-ils cette caution ?
Avant d’y répondre, il convient de lever un dernier doute : les opérations du 17 octobre relèveraient-elles d’une insurrection larvée qui, pour des raisons tactiques, serait restée inavouée ?
À aucun moment, pourtant, une colonne d’attaque ne se forme pour prendre les quartiers du pouvoir et les tenir. Les groupes d’émeutiers sont organisés pour être mobiles et manœuvrer, pas pour prendre le pouvoir. Souvenez-vous de l’insurrection de juillet 1789 : elle prend les Invalides, se partage le stock d’armes, puis s’empare de la Bastille, où elle se partage les munitions et libère les prisonniers. La première frappe est décisive et laisse dans Paris une force capable d’affronter les régiments que la monarchie avait concentrés autour de la capitale.
Le 17 octobre, hormis brûler des poubelles et lancer quelques pierres sur les policiers, où se trouve la moindre volonté de prendre l’avantage stratégique net qui serait le but d’une insurrection ? Autre exemple : le 6 février 1934, même si l’on peut douter que les manifestants aient voulu prendre le pouvoir, les ligues sont aux portes de la Chambre des députés, en mesure de contrôler le lieu où s’élaborent la loi et la légitimité de la République.
En 2026, la légitimité réside à l’Élysée, mais la logique reste la même : il suffit de prendre un palais pour provoquer une crise de régime. Or l’Élysée n’a jamais été sérieusement attaqué, et cette absence de direction opérative ôte toute valeur aux prétentions politiques prêtées aux violences de ce jour-là.
Reste une question : si les violences n’avaient pas pour but de prendre le pouvoir, pourquoi ces prises de position de Jean-Luc Mélenchon ? Un homme de son talent et de sa profondeur connaît les conséquences de ses actes : l’erreur peut et doit être exclue.
Pour le comprendre, il faut examiner la clientèle visée, donc les mouvements qui se trouvent derrière. Pas les racailles qui ont pillé : celles-là ont seulement profité des zones de déni d’accès à la police pour remplir leur cabas, et restent totalement imperméables à la poésie révolutionnaire d’un Jean-Luc Mélenchon. Entre les deux forces se trouvaient en revanche les black blocs, régulièrement accusés d’être des enfants de la bourgeoisie venus assouvir leurs instincts dans des batailles rangées avec la police.
L’hypothèse a du mérite, puisque le discours de Jean-Luc Mélenchon donne une caution « morale » à leurs débordements. Cette catégorie sociale a besoin d’une histoire pour se justifier, et Mélenchon lui fournit ce récit. Il s’agit donc de fidéliser une clientèle en lui offrant la bagarre dont elle rêve.
Nous en arrivons au cœur du sujet. Pourquoi des enfants de la bourgeoisie, qui profitent du pouvoir et sont promis à reprendre postes et privilèges, désireraient-ils cette violence ? Pas pour changer les règles ni remplacer les dirigeants actuels, par exemple en chassant leurs parents pour prendre leurs places. Nous avons vu que, bien que capables de concevoir la manœuvre, ils ne l’ont pas exécutée.
Il y a bien sûr le calcul cynique : déconsidérer une honorable manifestation populaire en associant la violence aux protestations qui commençaient à s’agréger, pour susciter un sursaut de révulsion dans la population. Les véritables mouvements populaires respectent en général le bien d’autrui, justement car les travailleurs savent quels efforts il coûte.
Ainsi, en 1917, lors de la prise du palais d’Hiver, les groupes d’assaut commencent à ouvrir les coffres et à piller les trésors. Il suffit d’un cri, « camarades, tout ceci appartient au peuple ! », et le pillage cesse, tout est rangé et remis en ordre3 ! Impressionnante discipline bolchévique. Il en va de même sous la Commune, où Henri Guillemin souligne la scrupuleuse honnêteté des chefs communards, pourtant accusés de tous les maux par leurs adversaires. On sait par exemple aujourd’hui que la plupart des incendies de la Semaine sanglante ne furent pas le fait des communards, mais de propriétaires désireux de faire jouer l’assurance pour remplacer leurs immeubles à neuf.
L’affrontement avec la police pour le plaisir de la bagarre et du pillage reflète justement cette combinaison de petits-bourgeois en phase révolutionnaire et de bandes issues du lumpenprolétariat, désireuses de s’offrir des biens de consommation sans les payer.
Se pose alors la question : pourquoi les gosses de la bourgeoisie ? Car c’était un mouvement populaire, une lutte sociale collective, qu’il fallait à ce titre neutraliser pour renvoyer chacun à l’anomie de l’individualisme ? À l’évidence. Mais pour provoquer, la police recourt d’habitude à des agents provocateurs et à des bandes sacrifiables. Cette fois, la composition sociale des émeutiers imposait des ménagements, qui ont conduit les forces de sécurité à rester scandaleusement l’arme au pied pendant le désastre.
La question renvoie au cœur du modèle social construit au cours des dernières décennies. Si l’ampleur des manifestations s’explique assez bien par l’attitude impardonnable d’un président qui attise le conflit et par les conséquences sociales désastreuses de sa politique, ces causes n’expliquent pas la présence de la bourgeoisie chez les black blocs.
Celle-ci aurait dû rester chez elle et laisser les classes populaires manifester en paix leur rejet du macronisme. C’eût été manquer l’occasion d’une bonne bagarre ! L’une de celles qui pimentent la vie et dont on évoque ensuite la pointe d’adrénaline avec nostalgie, au cours d’une existence trop proprette pour ne pas être un peu triste.
En réalité, les causes sont plus profondes. Devenue une société de « fils de »4, la France a neutralisé tous les mécanismes de mixité sociale d’où pouvait venir un peu de vie5. Plus de bals populaires, plus d’événements partagés. Les stades et les lieux de sortie sont régentés, les rencontres hors du milieu rendues quasi impossibles par une formalisation du consentement qui transforme toute relation en champ de mines6.
Tout ceci est normal, voulu même. Les places n’étant plus attribuées à la valeur ou au talent, il convient de les garder pour soi et de ne pas partager le gâteau. Toute hétérogamie suppose de diviser le butin, donc de réduire la part de chacun : l’excursion hors du milieu et les émois du corps et du cœur doivent être découragés.
C’est parfait pour la carrière, la défense de l’ordre établi, le maintien des privilèges, mais, pardonnez l’expression, qu’est-ce qu’on s’emmerde ! Prenons un exemple connu : lorsque, jeune Frédéric Oudéa, votre seul horizon est d’épouser une Amélie Oudéa, ces émois du corps et du cœur sont peut-être un peu difficiles à trouver7.
Alors, avant le mariage de raison auquel vous pousse la famille, vous répondez une dernière fois à l’appel de Jean-Luc. Vous vous précipitez dans la rue pour une récréation, une violence autorisée par le patriarche, et vous affrontez la police dans une bataille où elle prend des gants.
Ensuite, vous pourrez vous présenter dans la famille de votre fiancée avec un « exploit » délicieusement scandaleux à raconter. Vous aurez vécu, connu la peur, le danger, l’adrénaline, et protégé en réalité l’ordre établi !
1 Hormis l’achat de produits prohibés auprès du lumpenprolétariat, dont on peut douter qu’il constitue une expérience particulièrement excitante.
2 Ce qui n’empêche rien : au sein du même milieu, on trouve à s’arranger ! En revanche, la transgression devient mortelle, sauf si le couple possède la force d’âme de Roméo et Juliette. Bonne chance !
3 Sans rien de personnel contre ce couple, auquel je souhaite beaucoup d’amour. Disons que son image publique un peu sage en faisait une cible facile pour le concept présenté.
4 Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, au milieu de lycéens en grève, début octobre 2026. Le préfet de police de Paris a saisi la justice pour provocation à commettre un délit.
5 Emmanuel Macron devant les parlementaires de sa majorité, le 24 juillet 2018, en pleine affaire Benalla : « S’ils veulent un responsable, il est devant vous, qu’ils viennent le chercher. »
6 Le journaliste américain John Reed, témoin de la prise du palais, raconte la scène dans Dix jours qui ébranlèrent le monde (1919), chapitre IV.
7 Selon l’OCDE (A Broken Social Elevator ? How to Promote Social Mobility, 2018), il faut en France six générations, soit environ 180 ans, pour que les descendants d’une famille parmi les 10 % les plus pauvres atteignent le revenu moyen, contre cinq en moyenne dans les pays de l’OCDE.
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