
Nul ne saurait prétendre que l’actualité est un délice quotidien. On dirait même que le pire se porte au mieux. Est-ce, pourtant, une raison pour sombrer dans la fatalité ? Non. Un seul exemple ? Le jeune trio français Howlin’ Jaws, qui vient de sortir son troisième album, Living the Dream. Certes, les partisans du mouvement foutuiste cher au camarade Éric Naulleau objecteront que ces jeunes gens chantent en anglais. Et alors ? Tel que noté par Nicolas Ungemuth dans Le Figaro Magazine, à l’occasion d’une recension élogieuse de cet album : « Que les talibans du rock chanté en français ne viennent pas distribuer les coups de fouet, personne n’a jamais demandé à Björk ou Abba de s’exprimer dans leurs langues respectives. » Un reproche que ne leur font d’ailleurs pas ses collègues de Rock & Folk et du Journal du dimanche, tout aussi enthousiastes à l’écoute de ce Living the Dream. On conclura en remarquant que mieux vaut un bon groupe de rock français chantant en anglais qu’un gang de rappeurs hexagonaux massacrant la langue française.
Savoir assumer l’héritage du passé…
Les Howlin’ Jaws, c’est Djivan Abkarian au chant et à la basse (accessoirement, il s’agit du fils de l’acteur Simon Abkarian, interprète du général de Gaulle dans le récent diptyque à succès), Lucas Humbert à la guitare et Baptiste Léon à la batterie. Leurs influences ? Les Beatles, évidemment, et les Kinks, aussi. D’où leurs imparables harmonies vocales et de l’art de donner ce que l’on a reçu en héritage tout en refaisant son petit frichti bien à soi. Ce dont ils s’expliquent dans un entretien accordé à Rock & Folk : « Le mot d’ordre était de s’affranchir un peu du côté hommage aux années 60 et 70, d’utiliser toutes nos influences sans se demander qui va en penser quoi. » Bien dit ! Assumer ses influences est à la fois légitime et honnête, tant il est vrai qu’un artiste est forcément influencé par ceux l’ayant précédé. C’était vrai pour Bach et Mozart ; mais aussi pour JoeyStarr.
En une époque où la musique s’appauvrit, les chansons à trois accords de Taylor Swift, une Aya Nakamura qui ne saurait probablement pas dans quel sens tenir une guitare si, d’aventure, on lui en tendait une, et des rappeurs sûrement persuadés que le piano est un instrument raciste, puisque les touches blanches sont majoritaires, sur le clavier, par rapport aux noires, il est rassérénant de constater qu’il existe encore de jeunes musiciens à avoir du talent. Le leur est malheureusement plus célébré au Royaume-Uni qu’en nos contrées. Pourtant, la reconnaissance commence à poindre et ce trio s’est déjà fait un petit nom chez les amateurs éclairés. Des tournées à répétition leurs permettent encore de toucher un plus grand public. Ils savent que la route est longue et que les succès peuvent être éphémères. Alors, ils travaillent dans la durée. Leurs deux premiers albums furent d’heureuses surprises ; le troisième pourrait bien être une consécration. Car là, il n’y a rien à jeter.
Trois titres à tomber à la renverse…
Miss You aurait certes pu être enregistré à l’époque du Swinging London. Mais, une fois encore, ces influences sont transcendées. Pour résumer, c’est le tube en puissance que les crétins décérébrés d’Oasis auraient sûrement dû rêver de composer.
C’est un splendide travail d’artisan. Tout y est peaufiné. C’est distingué, c’est français, au sens le plus noble du terme.
Time Has Come est lui aussi à tomber à la renverse, avec des harmonies vocales des plus subtiles. Non seulement ces petits chenapans jouent à trois, mais chantent également à trois.
Mais la pépite ultime, le Graal, demeure That Kind of Pain. Il fallait oser ces arrangements de cordes au service d’une implacable mélodie. Là, pas de grandiloquence, seulement de l’élégance et la preuve que certains de nos artistes ont un incroyable talent.
Mieux, trois hommes demeurent modestes, quoique manifestement sceptiques quant à la modernité ambiante. « On fait nos vieux cons… », déclarent-ils à Rock & Folk. Les réseaux sociaux ? Ils font avec, quoique, pour eux, la solution soit ailleurs : « La presse, ça reste quand même un bon moyen de découvrir de la musique, avec des journalistes qui s’y connaissent et choisissent les groupes à mettre en avant. Et puis, allez chez votre disquaire indépendant. Il vous fera découvrir des disques beaucoup mieux que les algorithmes. » Décidément, ces gens parlent d’or.
Et le traditionnel petit dernier, pour la route…
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