Le peuple français n’est pas en déclin, il ne se reconnaît plus dans ceux qui le dirigent

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Il y a une question que nous devrions enfin avoir le courage de poser : la France est-elle réellement un pays en déclin, ou est-elle devenue un pays dont les dirigeants ne comprennent plus le peuple ?
La nuance est considérable. Et elle change presque tout. Car lorsque nous parlons de l’effondrement de la France, nous mélangeons trop souvent deux réalités qui ne se confondent pas : l’état du pays et celui de ceux qui le gouvernent.
Regardons les Français.

Ils se lèvent chaque matin pour aller travailler. Ils font vivre leurs entreprises, leurs commerces, leurs exploitations agricoles. Ils enseignent, soignent, construisent, inventent, entreprennent. Ils élèvent leurs enfants, accompagnent leurs parents vieillissants, s’engagent dans des associations, entretiennent leurs villages et leurs quartiers. Ils continuent, malgré les difficultés, à faire fonctionner le pays.
Sont-ils devenus incapables de croire en eux-mêmes ? Ont-ils soudainement perdu le goût de leur histoire, de leur culture, de leur langue et de leur identité nationale ? Non. Pas tous. Et certainement pas autant que certains discours voudraient nous le faire croire. Ce qui s’est progressivement installé, en revanche, c’est un sentiment de rupture entre le pays réel et ceux qui prétendent le représenter. Une rupture qui se nourrit de promesses non tenues, de réformes successivement annoncées puis abandonnées, d’une parole publique dévaluée, d’une autorité contestée et d’une incapacité trop souvent manifeste à apporter des réponses aux préoccupations quotidiennes des citoyens.

Les Français demandent de la sécurité. Ils veulent une école qui instruise, une justice qui soit respectée, des services publics qui fonctionnent, un travail qui permette de vivre dignement. Ils attendent de leurs dirigeants qu’ils protègent le pays, défendent ses intérêts et préparent son avenir.
Est-ce excessif ?
Est-ce devenu déraisonnable de vouloir vivre dans un pays où l’autorité de l’État est respectée, où les règles sont les mêmes pour tous et où la loi n’est pas une simple recommandation ? À force de traiter ces préoccupations comme des manifestations de nostalgie, de peur ou de repli, une partie du monde politique a fini par creuser davantage le fossé qu’elle aurait dû combler.

Le problème français n’est donc pas seulement une crise économique, sociale ou institutionnelle. C’est aussi une crise de représentation.
Le citoyen a parfois le sentiment que sa voix ne compte plus qu’au moment des élections. Qu’entre deux consultations électorales, les décisions se prennent loin de lui, sans véritable considération pour ses inquiétudes. Qu’on lui explique ce qu’il devrait penser plutôt que d’écouter ce qu’il a à dire. Et lorsque ce sentiment s’installe durablement, la confiance disparaît. Or, sans confiance, aucune nation ne peut durablement avancer. Il ne s’agit pas d’affirmer que les responsables politiques seraient tous incompétents, indifférents ou mal intentionnés. Ce serait injuste et caricatural. Il existe des élus qui travaillent, des responsables qui s’engagent et des femmes et des hommes qui tentent sincèrement de servir le pays.

Mais la question est ailleurs : les institutions politiques sont-elles encore capables de faire naître un projet collectif auquel les Français puissent adhérer ? Une grande nation ne se résume pas à son produit intérieur brut, à ses classements internationaux ou à son poids diplomatique. Elle repose aussi sur une certaine idée de son destin, sur une histoire partagée, sur des principes communs et sur la volonté de construire ensemble. La France a longtemps porté cette ambition. Elle a connu des défaites, des crises, des révolutions, des guerres et des périodes de doute. Elle s’en est relevée parce qu’elle a su, à certains moments de son histoire, retrouver une direction et rassembler ses forces.
Rien ne garantit qu’elle y parviendra de nouveau. Mais rien ne permet non plus de considérer son déclin comme une fatalité. Encore faut-il cesser de confondre le peuple avec ceux qui le gouvernent.
Car un peuple peut être mécontent sans être désespéré. Il peut être inquiet sans être résigné. Il peut contester ses dirigeants tout en restant profondément attaché à son pays.
Et peut-être est-ce précisément ce qui se joue aujourd’hui. Les Français ne demandent pas nécessairement que leur pays redevienne celui d’hier. Ils demandent qu’il sache encore être celui de demain. Ils ne réclament pas le retour à un passé idéalisé. Ils veulent retrouver la perspective d’un avenir dans lequel leurs enfants pourront vivre, travailler, réussir et être fiers de leur pays.

La responsabilité des dirigeants est immense. Gouverner ne consiste pas seulement à administrer les difficultés, à commenter les crises ou à gérer les équilibres politiques. Gouverner, c’est donner une direction, prendre des décisions, assumer leurs conséquences et porter une ambition nationale. La France n’a pas besoin qu’on lui explique indéfiniment pourquoi elle va mal. Elle a besoin qu’on lui démontre qu’elle peut aller mieux.
Et c’est là que se trouve, à mes yeux, la véritable question.
La France n’est peut-être pas un peuple en déclin, mais un peuple qui ne se reconnaît plus dans ceux qui prétendent le diriger.

Ce n’est pas une condamnation de la France. C’est peut-être, au contraire, le constat qu’il est encore temps de la relever.
À condition que ceux qui la gouvernent comprennent enfin une chose : une nation n’appartient pas à ses dirigeants. Elle appartient à son peuple. Et c’est à ce peuple qu’il revient, en dernier ressort, de décider de son avenir.

Raphaël Delpard

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