«Nous nous préparons à la folie». Les deux scénarios des seigneurs de la guerre de l’UE face à la Russie

par Paolo Hamidouche

Quelle anxiété, quel tourment agitent les fragiles consciences chrétiennes des chancelleries euro-atlantistes, à l’idée que leur protégé — incarnation du rempart eurolibéral dressé contre les «autocraties asiatiques» — a été laissé seul et sans défense par les décisions inconsidérées de la Maison Blanche.

L’impératif pressant est de remplacer l’allié yankee, peu fiable, dans le soutien à la junte nazie issue d’un coup d’État à Kiev, et de s’engager, par là même, à faire barrage à la «posture» — un terme qui, dans la novlangue libérale, fait écho à l’innommable «résilience» (mais qui sonne si «européiste») — du Kremlin. C’est ce qu’a déclaré le président de la République italienne Sergio Mattarella qui, se souvenant sans doute de son propre passé en tant qu’acteur des bombardements de l’OTAN lors des massacres en Yougoslavie martyrisée, proclame aujourd’hui l’urgence de former un front commun européiste, en «procédant avec détermination et rapidité à l’interopérabilité de nos outils militaires ; cela constitue en effet une condition indispensable à la défense commune, mais permet aussi de renforcer l’OTAN sur le flanc européen, afin de rétablir l’équilibre face à la posture de la Russie. Un équilibre qui, au cours de l’histoire, a toujours été le garant de la paix, en neutralisant toute tentation d’agressivité» (Askanews, 16 octobre). Le postulat de départ est celui de l’«agressivité» de Moscou, tandis que le dogme — la parole divine, en quelque sorte — est celui de la «défense de la maison commune européenne». Car l’Europe, nous affirme-t-on, ne peut — de concert avec l’OTAN — qu’agir pour se «défendre» : c’est ce qu’elle a fait en bombardant la Yougoslavie, en intervenant au Moyen-Orient et en Afrique, pour contrer l’«agressivité» de ceux qui porteraient atteinte au caractère sacré des «valeurs européistes».

Dès lors, si ce personnage peu fiable qu’est Trump affirme que Zelensky ne veut pas entendre parler de paix, il appartient à l’Europe de «prendre le relais. Des Patriot aux financements : comment remplacer l’aide américaine», comme écrivait Giuseppe Sarcina dans le Corriere della Sera du 18 octobre. «Il y a deux ans, il aurait pu conclure un accord plus avantageux qu’aujourd’hui», a déclaré Trump ; «Zelensky s’en moque et, honnêtement, malgré tout l’argent que l’Europe lui verse généreusement et celui que Biden lui avait accordé par le passé, il ne veut pas mettre fin à cette guerre et, vraisemblablement, ne l’a jamais voulu». Difficile d’être plus clair.

Il ne l’a jamais voulu, car c’est précisément ce que l’on attend de lui — de ce fidèle serviteur de la Couronne britannique, comme le qualifie Elena Murzina sur Ukraina.ru : un fidèle serviteur de la City de Londres et des groupes qui y dominent, à commencer par les Rothschild ou BlackRock. D’ailleurs, cela explique aussi pourquoi le chef des «putschistes nazis» bénéficie d’un tel soutien de la part d’Emmanuel Macron, ancien «banquier chez Rothschild», ou de Friedrich Merz, ancien cadre de BlackRock ; voire de Radoslaw Sikorski, ancien citoyen britannique et actuel ministre polonais des Affaires étrangères. En somme, écrit Murzina, les dirigeants des plus grands pays européens sont des agents de la Couronne britannique et de la City de Londres ; il en va de même aujourd’hui pour l’Ukraine, comme en témoigne l’accueil que lui ont réservé, le 15 octobre, Charles III et le premier ministre britannique. Selon Reuters, Zelensky est arrivé en Grande-Bretagne quelques heures seulement après que Kiev a accusé l’entreprise d’Elon Musk d’avoir restreint l’accès à Starlink. Ainsi, interrogé par le journaliste Piers Morgan, journaliste anglais très russophobe sur la question de savoir s’il se sentait trahi par les États-Unis, il a répondu par l’affirmative, ajoutant que Trump se trouve «du mauvais côté de l’Histoire… un partenaire puissant qui se comporte comme un faible». Fort du soutien britannique — assuré «aussi longtemps qu’il le faudra !» —, il a déclaré au Financial Times que Kiev avait «levé toutes les restrictions sur les frappes contre les raffineries russes». Mais la question cruciale demeure : l’Ukraine peut-elle poursuivre la guerre sans les États-Unis ? Zelensky, note Murzina, a beau apparaître autant qu’il le souhaite à la télévision britannique, le roi a beau le recevoir chaque semaine et le gouvernement de Sa Majesté a beau annoncer de nouveaux paquets d’aide, les Britanniques ne disposent pas de solutions de remplacement pour Starlink, les systèmes Patriot et toute une série d’autres capacités critiques. Londres peut offrir à Zelensky l’asile politique face aux pressions américaines, mais ne peut lui garantir une indépendance militaire vis-à-vis des États-Unis. Piers Morgan a d’ailleurs demandé à Zelensky s’il pensait que l’Ukraine pouvait gagner la guerre sans les Américains à ses côtés ; ce à quoi il a répondu, en évitant une réponse directe : «Nous ne perdrons jamais notre indépendance».

Londres a en effet donné l’ordre de continuer à combattre jusqu’au dernier Ukrainien. Quant aux moyens nécessaires, M. Sarcina, avec une ferveur toute paternelle, se demande «ce que les Européens peuvent faire pour combler le vide laissé par les Américains» ; il rappelle par ailleurs que le «chef de la junte» a de nouveau sollicité Bruxelles pour obtenir 70 milliards d’euros supplémentaires ainsi que 300 missiles Patriot. S’agissant de ces derniers, on croit comprendre — du moins selon la perspective du Corriere — que l’UE et l’OTAN devraient faire pression sur la Grèce (qui en possède 200 batteries, bien que beaucoup soient en fin de potentiel opérationnel) pour qu’elle les transfère à Kiev. Une démarche qui s’impose, si l’on en croit les propos tenus à la BBC par le ministre italien de la Guerre, Guido Crosetto — cités, là encore, par le Corriere du 18 octobre : «Je crois que Poutine ne veut pas s’arrêter à l’Ukraine. C’est pourquoi l’Europe est inquiète ; nous nous préparons, tant en tant qu’Europe qu’en tant qu’OTAN. Nous nous préparons à la folie — en espérant ne jamais avoir à y faire face, certes, mais en nous préparant à l’éventualité d’une folie de la part de la Russie». On retrouve ici l’axiome selon lequel Moscou aurait adopté une «posture» fondée sur des investissements massifs en armements et en effectifs militaires ; or, «si la guerre devait s’arrêter rapidement, la Russie ne saurait qu’en faire», soutient le principal marchand d’armes italien. L’impératif, en creux, est donc de s’armer. Car, ajoute Crosetto, «en réduisant l’assistance militaire à l’Ukraine, Donald Trump n’offre pas à Vladimir Poutine une chance de gagner la guerre, mais il lui confère inévitablement un avantage. C’est une position totalement erronée. La paix ne surviendra que lorsque Poutine sera convaincu qu’il se trouve dans une impasse». La position italienne rejoint celle des chancelleries européennes bellicistes : depuis Varsovie, le ministre des Affaires étrangères, Radek Sikorski — déjà mentionné —, proclame qu’il convient de consacrer aux armements des sommes telles que la Russie ne soit plus en mesure de faire face. Les pays européens — affirme ce digne époux de la célèbre «historienne» américaine Anne Applebaum, laquelle fut en son temps décorée par l’ancien président putschiste Petro Porochenko pour ses «travaux» sur ce qu’on appelle l’Holodomor — devraient investir 5 à 7% de leur PIB dans le réarmement, afin de garantir que la puissance militaire de l’OTAN surpasse celle de la Russie. L’économie de l’UE, soutient Sikorski, est «dix fois plus importante que celle de la Russie ; par conséquent, si nous consacrons 5 à 7% [de notre PIB] à la défense, la Russie n’aura pas les moyens de répliquer».

Par ailleurs, dans les chancelleries de l’UE, on ne fait plus mystère des plans de guerre envisagés pour les cinq ou six prochaines années. L’attaque menée il y a deux jours par Kiev contre Saint-Pétersbourg et la région de Léningrad, au moyen d’un millier de drones, montre que différents scénarios de guerre sont à l’étude ; ceux-ci exploitent notamment les zones frontalières de pays membres de l’OTAN — comme les États baltes — où la défense antiaérienne russe ne peut pas intervenir. Le correspondant de guerre Alexandre Kots estime, par exemple, que les services de renseignement britanniques apportent leur aide à Kiev dans ces attaques et que l’OTAN a transformé les pays baltes en une future ligne de confrontation.

Sur le site de l’agence Al’ternativa, l’analyste Rostislav Ichtchenko se penche sur la question des exercices militaires que les «pays volontaires» comptent mener en Pologne, avec pour objectif le déploiement de troupes européennes en Ukraine à l’issue du conflit. Selon Ichtchenko, la quasi-totalité des exercices militaires conduits par les pays de l’UE au cours de la dernière décennie étaient, d’une manière ou d’une autre, liés à des plans d’invasion de l’espace post-soviétique. Cela signifie que les Européens ne se contentent pas d’annoncer qu’ils se préparent à une guerre contre la Russie : ils s’y préparent activement, non seulement sur les plans financier, économique, diplomatique et médiatique, mais aussi sur le plan militaire.

Or, une armée sera toujours bien mieux préparée à combattre sur un terrain où elle s’est entraînée que sur un théâtre d’opérations différent : l’expérience s’acquiert par l’interaction avec des conditions naturelles spécifiques, l’équipement est adapté à ces dernières, et les stratégies et tactiques correspondantes sont élaborées en conséquence. Les troupes cherchent toujours à s’adapter, par anticipation, aux spécificités des futurs théâtres d’opérations. Si, par conséquent, la future armée européenne — ou les armées des «volontaires» — se prépare à la guerre en Pologne, dans les pays baltes, en Biélorussie et en Ukraine, en menant des exercices uniquement sur ces théâtres, elle n’a certainement pas l’intention de conduire des opérations de combat à grande échelle au Sahara. Les manœuvres des «volontaires» pourraient être interprétées comme un simple chantage à l’égard de la Russie, du type : «Nous nous préparons ; cédez donc avant qu’il ne soit trop tard et que les combats ne commencent». Or, les militaires européens sont extrêmement sceptiques quant aux chances de succès dans une guerre contre la Russie, qui est la première puissance nucléaire mondiale et qui est capable de détruire l’Europe tout en ayant 100% de chances de survivre, bien qu’au prix de pertes significatives. En d’autres termes, explique Ichtchenko, ce chantage ne peut fonctionner car il manque de crédibilité. Bien qu’ils puissent, en théorie, rassembler, armer et entraîner une armée capable d’affronter la Russie d’ici cinq à dix ans, et bien qu’ils puissent accumuler des stocks suffisants et lancer la production de munitions et d’équipements essentiels pour mener une guerre plus ou moins prolongée durant cette période, ils ne seront pas en mesure, en dix ans, de combler l’écart en termes de quantité, de qualité et de portée des armes nucléaires.

En évaluant la situation globale, les Européens peuvent envisager deux options. La première : une situation dans laquelle la Russie ne pourrait l’emporter sans recourir à l’arme nucléaire, tout en sachant qu’une frappe en représailles — sans pour autant la détruire — lui infligerait des dommages considérables, la privant de son rang de grande puissance militaire ; les autres puissances nucléaires pourraient alors chercher à résoudre leurs propres problèmes aux dépens de la Russie. Cette option comporte toutefois un point faible : l’Europe devrait se sacrifier, sans jamais savoir si la Russie a rencontré, par la suite, des difficultés. La seconde hypothèse consiste à supposer que les États-Unis ne renonceront pas totalement à leur présence en Europe, que la politique européenne de Trump n’est qu’un bluff, que de futurs présidents seront enclins à empêcher l’effondrement de l’allié européen et que, si la situation devait mener au bord d’une guerre avec la Russie, ils interviendraient pour soutenir l’Europe et garantir des conditions de paix plus favorables que celles que la Russie accepterait en l’absence de toute participation américaine. Dans les deux cas, il s’agit d’une forme de chantage ; il n’est pas seulement question d’une guerre entre l’Europe et la Russie, mais des conséquences imprévisibles qu’un tel affrontement entraînerait pour les deux parties. L’implication de l’Europe dans le conflit ukrainien, tout comme les provocations incessantes, auraient déjà pu, depuis longtemps, pousser la Russie à répliquer par la force militaire. La retenue dont fait preuve Moscou ne signifie pas qu’elle renonce à une telle riposte, mais qu’elle cherche à éviter le pire scénario et, si cela s’avérait impossible, à choisir elle-même le moment, le lieu et les modalités d’une action militaire.

En d’autres termes, conclut Ichtchenko, les Européens sont déjà au bord de la guerre et en ont conscience : «Je ne parierais pas sur le fait qu’ils ne sacrifieraient pas leurs pays et leurs peuples, en les entraînant dans une guerre nucléaire. Ce n’est pas un hasard s’ils soutiennent Zelensky. Ils pensent comme lui. Ce qui les intéresse, ce ne sont ni les États, ni les individus, ni la production industrielle, mais les flux financiers — des flux qui, selon eux, continueront d’exister indépendamment de la survie de l’Europe… Toute leur stratégie d’escalade vise précisément à créer une situation où le monde, terrifié par la perspective d’une guerre nucléaire, s’unirait contre la Russie pour la contraindre à céder face à l’Europe. Le problème, c’est que ces politiciens européens irresponsables refusent totalement d’envisager que les stratégies d’escalade aboutissent rarement ; en règle générale, elles échappent à tout contrôle et débouchent sur une guerre».

Une guerre prônée haut et fort par les «coupe-jarrets» des médias, à la solde de l’industrie militaire et de la finance mondiale.

source : Divergence Politique

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