«L’incapacité du bloc central à trouver son champion permet à Mélenchon de ne pas avoir d’adversaire sérieux.»

La Grande Peur du bloc central

Le macronisme vacille, le centre panique, et la campagne pour l’élection présidentielle débute dans un contexte particulièrement tendu et explosif. Dans « La Grande Peur du bloc central », qui vient de paraître aux éditions de la Nouvelle Librairie, Rodolphe Cart dresse le portrait d’un pouvoir « macrono-libéral » pris au piège entre le camp national et la gauche mélenchoniste. En retraçant la généalogie d’un centre longtemps dominant, notre collaborateur interroge : 2027 marquera-t-elle sa fin définitive ?

ÉLÉMENTS. Dans votre nouvel ouvrage, vous comparez la situation actuelle à la « Grande Peur » de 1789. En quoi cette analogie vous paraît-elle particulièrement éclairante pour comprendre l’état d’esprit du bloc central face à la polarisation entre le camp national et la gauche mélenchoniste ?

RODOLPHE CART. Petit rappel historique : les lendemains de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, un mouvement de panique se développe dans les campagnes françaises. Cette frayeur collective perdure jusqu’au mois d’août et l’abolition des privilèges. La Grande Peur est entretenue par de nombreuses rumeurs : on évoque tantôt un complot des aristocrates, tantôt une guerre imminente, tantôt des attaques de brigands dans les campagnes. En réaction, des paysans se soulèvent : les armes à la main, ils attaquent des châteaux seigneuriaux.

Selon moi, la classe dirigeante actuelle connaît aussi sa « Grande peur ». On peut d’ailleurs décrire cette dernière par « trois p » : une « paranoïa » généralisée d’un renversement proche, une « populophobie » à l’encontre du peuple français, et une « perversion » caractérisée dans sa pratique de la Ve République. Cette attitude se retrouve dans le fait que le bloc central est de plus en plus rabougrie contre les deux forces montantes que vous évoquez dans votre question : le camp national et le bloc de gauche. A mesure que son espace électoral se réduit, et donc que la « Peur » s’empare de ses membres, le bloc central se radicalise de diverses manières. L’étude historique de cette situation est l’objet de ce livre.

ÉLÉMENTS. Pour éclairer l’actualité, vous retracez deux siècles d’histoire politique française pour montrer qu’un centre qui se croyait « indépassable » découvre soudain sa fragilité. Quels moments-clés de cette généalogie vous semblent les plus déterminants pour expliquer la crise actuelle du macronisme et de ses héritiers ?

RODOLPHE CART. Partons de ce postulat : il est de coutume d’apprendre aux étudiants en sciences politiques que c’est lors du débat sur le veto royal que l’hémicycle s’est partagé entre sa partie gauche (hostile au veto royal) et sa partie droite (favorable au veto). Toutefois, la réalité est plus complexe.

Dans une émission pour France Culture, le philosophe Jean-Claude Michéa revient sur ce point : « Jusqu’à l’Affaire Dreyfus, la droite, ce sont les « blancs » […] qui espèrent restaurer tout ou partie de l’Ancien Régime, et la gauche c’est le parti du « Mouvement », qui regroupe essentiellement des républicains et des libéraux […] mais dont les socialistes ne font pas encore partie. Le socialiste du XIXe siècle ne se reconnaît pas comme un homme de gauche. […] Avant l’Affaire Dreyfus, personne ne parle de gauche ou de droite […]. Jusque-là, la France était tricolore : il y avait les « blancs », les « bleus » et les « rouges » […]. Les rouges et les bleus vont s’allier de manière strictement défensive contre le coup d’État des blancs. […] On va passer d’un jeu tricolore bleu-blanc-rouge à un jeu blanc et bleu-rouge. À partir des années Mitterrand, la disparition des partis rouges fait que la droite et la gauche actuelles sont inférieures au « parti bleu ». »

Avant de parler de centre, de droite et de gauche, il faut donc revenir sur cette vieille configuration politique française qui continue, selon moi, de déterminer notre époque. Pourquoi cela ? Parce que le parti bleu est le grand gagnant de cet affrontement en “absorbant” les deux autres. Ma thèse est la suivante : le parti bleu est devenu au sens large ce camp orléaniste décrit par René Rémond, et que l’on peut actuellement aussi appelé bloc central ou bourgeois. Depuis la Révolution, et notamment Bonaparte, c’est lui qui s’empare des instruments de pouvoir – entendre économiques, politiques et institutionnels – en France. J’essaie de démontrer dans ce livre comment les Rouges et les Blancs ont dû capituler devant les Bleus, et comment, dès le XIXe siècle, un centre, lui-même largement déterminé sociologiquement par l’arrivée au pouvoir de la bourgeoisie, met en réalité la main sur la vie politique français pour deux siècles.

ÉLÉMENTS. Le sous-titre interroge : « 2027, année du basculement ? ». Selon vous, un duel Marine Le Pen/Jean-Luc Mélenchon au second tour est-il vraiment désormais le scénario le plus probable, et que signifierait concrètement la « fin du bloc central » en termes de recomposition du paysage politique ?

RODOLPHE CART. Voici ce que nous dit le dernier sondage Ifop-Fiducial le lendemain du 17 octobre : Marine Le Pen progresse davantage que ses concurrents. Du côté de Mélenchon, il conforte sa deuxième place, tandis que les candidats du bloc central sont en recul. Lors de mon précédent livre sur Mélenchon, paru il y a plus d’un an, je faisais le pari de son accession au second tour. Pour l’instant, l’incapacité du bloc central à trouver son champion permet à Mélenchon de ne pas avoir d’adversaire sérieux. Sa dynamique actuelle et la force de son socle renforcent aussi ma prévision.

Il est certain que la non-présence d’un candidat du bloc central – qui, pour moi, va de Marine Tondelier à Bruno Retailleau – serait une catastrophe pour le centre français. En revanche, il y a encore les législatives derrières, et les partis d’élus (Parti socialiste et Les Républicains) pourraient se maintenir encore pour un tour.

ÉLÉMENTS. Vous décrivez le camp national et la gauche mélenchoniste comme deux « vortex » qui aspirent tout sur leur passage. Quelles sont selon vous les principales forces et les faiblesses respectives de ces deux pôles, et pourquoi le centre peine-t-il tant à trouver un champion capable de les contenir ?

RODOLPHE CART. Sur le sujet, révélée par Le Figaro, le 2 juillet 2026, une étude de la Fondapol mérite que l’on s’y attarde. Le constat est simple : le pays est gagné par l’inquiétude, la défiance et le sentiment de déclassement. Un ras-le-bol généralisé s’installe, et les Français attendent de moins en moins de la politique. Macron et le bloc central font office de paratonnerre de la colère française. Les deux quinquennats de l’actuel chef de l’État ne satisfont pas 78 % des sondés, et 42 % de ses électeurs regrettent même d’avoir voté pour lui.

Selon la Fondapol, on assiste alors à une « radicalisation des clivages » et à une « dévitalisation » des formations modérées. À gauche, 36 % des proches du PS et 62 % des sympathisants écologistes disent avoir déjà voté pour LFI. À droite, 37 % des proches de LR reconnaissent avoir déjà glissé un bulletin RN. Encore plus significatif, et dernier signe de l’effondrement des vieux réflexes électoraux, le « barrage républicain » s’effrite encore un peu plus. 58 % des sondés s’y disent défavorables, contre 40 % favorables. Une donnée qui pourrait peser lourd en 2027, notamment si le second tour oppose à nouveau une figure du RN à un candidat du bloc central ou de la gauche.

On a coutume de dire que la contestation populaire, qui déboucherait alors sur une position politique dite « populiste », se retrouve dans deux partis : le Rassemblement national (RN) et La France insoumise (LFI). Or, ces deux partis ont entrepris deux stratégies diamétralement opposées : la normalisation du côté RN et la radicalisation du côté de LFI. Depuis des années, avec ce désir d’élargissement de son électorat, le RN suit une stratégie construite sur la modération du discours et la recherche de respectabilité. Cette stratégie lui a d’ailleurs permis de devenir le premier parti politique dans nombre d’électorats, ou de progresser fortement dans d’autres – le cas des retraités est ici crucial. D’ailleurs, le résultat est là : des parlementaires, des cadres, et même, depuis les municipales de 2026, plusieurs dizaines de maires. De ce côté-là, le pari est réussi.

Concernant LFI, la stratégie de la radicalisation et de la conflictualisation est assumée. À contre-courant, et alors qu’on assiste – sur plusieurs thèmes (insécurité, immigration, etc.) – à une droitisation de l’opinion, le parti de Jean-Luc Mélenchon suit la ligne de la polarisation. Déjà, c’est lui désormais qui donne le la à la gauche en France. Aussi, les dernières manifestations lycéennes à quel point il était fort chez les 18 – 24 ans, le prolétariat dîplomé et majoritairement blanc des grandes villes, et dans les banlieues de métropole.

Les deux font donc un pari opposé. Sans oublier qu’un concept aussi fort que celui de « Nouvelle France » polarise énormément ces deux camps d’un bloc sociologique relativement homogène. Ici, il faut mentionner une chose : LFI paraît avoir fait le deuil de l’élection de 2027. Il est vrai qu’il est dangereux de vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. En revanche, si l’on se base sur les enquêtes, que ce soit contre le RN ou un candidat du bloc central, aucun duel au second tour n’a comme vainqueur Jean-Luc Mélenchon. Oui, il peut se passer mille choses entre le jour où j’écris ces lignes et celui de l’élection de 2027. Toutefois, on a donc l’impression que LFI a fait une croix sur cette élection, mais qu’elle se prépare déjà pour la suite. Que ce soit le RN ou un candidat du bloc central qui l’emporte, la suite de cette élection reste la même pour LFI : devenir le pôle de masse de la gauche, et en finir une bonne fois pour toutes avec la gauche social-démocrate. Sans accès aux institutions présidentielles, cela doit se faire en transformant la politique en vie sociale. Pour beaucoup de gens, la politique découle du social. Depuis quelque temps, on sent à quel point LFI veut investir le champ social et public.

ÉLÉMENTS. Si le bloc central s’effondre effectivement en 2027, le système politique français basculerait-il durablement vers une bipolarisation extrême, ou d’autres configurations restent-elles possibles ?

RODOLPHE CART. En France, depuis les années 1990, s’est mise en place une espèce d’utopie libérale établie sur l’européisme (« L’Europe, c’est la paix ! »), l’universalisme (droit d’ingérence et interventionnisme pour imposer la démocratie), le sans-frontiérisme (sanctuarisation des quatre libertés), le droit-de-l’hommisme (la « sortie de l’histoire » de Francis Fukuyama) et l’accélération des échanges commerciaux (l’expression de « mondialisation heureuse »), dont les élites politico-médiatiques, les patrons et la bourgeoisie française vont se faire les défenseurs. Toute cette petite caste réunie se retrouve dans la glorification du modèle de la démocratie libérale, de l’idéal du monde libre et du libre marché – gardien de l’ordre capitaliste et de l’Union européenne.

Que ce soit Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande, tous ont participé à cette marche en avant suicidaire du pays. Tous. Toutefois, c’est chez Macron que le passage du flambeau centriste est le plus marqué. Cette mainmise du bloc central sur la France s’effrite de jour en jour. La brutalisation de la société, l’immigration de masse, la tiers-mondisation de nos infrastructures et le déclassement économique sont à l’ordre du jour. La longue phase de pacification est terminée. Même les catégories populaires d’actifs ne profitent plus de la redistribution. Quant aux CSP+ et aux classes moyennes, ils sont les grands perdants d’un modèle quasi unique au monde dans l’ampleur de l’iniquité générationnelle qu’il instaure, leur enrichissement étant devenu impossible. Crise sociale, crise politique et crise de régime se conjuguent pour remettre en cause les grandes dynamiques politiques que nous comptions pour acquises. Le bloc historique et dominant qui règne sur la France est en crise. Une contre-hégémonie se dessine. Tout peut donc basculer en 2027…

Propos recueillis par Xavier Eman

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