55 % des Français souffrent de fatigue informationnelle, et 39 % se disent même très fatigués. 74 % limitent ou cessent volontairement, au moins de temps en temps, de suivre l’actualité. Ces chiffres sont tirés de la 3e vague de l’Observatoire de la fatigue informationnelle, publiée par la Fondation Jean-Jaurès avec l’institut L’ObSoCo, la chaîne publique franco-allemande Arte et le kiosque numérique Cafeyn. Après la « fatigue » en 2022 puis l’« exode » informationnel, ses auteurs, Guénaëlle Gault et David Medioni, parlent désormais de « sécession informationnelle » : les Français continuent de s’informer, mais de moins en moins ensemble. Le constat mérite d’être lu. La grille d’analyse qui l’accompagne, beaucoup moins neutre qu’elle ne le prétend, aussi.
Moins de sources, moins d’échanges
L’enquête a été menée en ligne auprès de 4 000 Français et de 1 000 personnes dans chacun des 3 autres pays étudiés, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni, complétée par 12 entretiens individuels. En 4 ans, le nombre moyen de canaux d’information consultés est passé de 8,3 à 7,2. Le partage d’informations sur les réseaux sociaux et les messageries a reculé de 40 % à 27 %, les discussions sur l’actualité avec l’entourage de 75 % à 67 %, et le besoin de croiser plusieurs sources de 72 % à 59 %.
La France est le pays le plus fatigué des 4, devant l’Italie (51 %), le Royaume-Uni (46 %) et l’Allemagne (39 %), alors qu’elle consulte le moins de canaux. 43 % des Français se sentent régulièrement impuissants face à l’actualité, 2 fois plus qu’en Allemagne. 81 % disent même désespérer de l’être humain en regardant les informations. La fatigue touche davantage les femmes (61 %) que les hommes (50 %), et les ménages modestes (60 %) que les plus aisés (48 %).
5 profils de Français
Les auteurs répartissent les Français en 5 profils. Les « submergés », 39 % de la population, subissent l’information et peinent à démêler le vrai du faux. Les « détachés », passés de 20 % à 26 %, ont pris leurs distances sans défiance particulière. Les « défiants » (16 %) ne font confiance qu’à leur propre jugement. Les « boulimiques » (12 %), jeunes et diplômés, s’épuisent dans une consommation compulsive. Les « traditionnels » (8 %), fidèles aux rendez-vous fixes, sont les moins fatigués.
Les chaînes d’information en continu cristallisent les contradictions : 69 % jugent qu’elles permettent de suivre l’actualité en temps réel, mais 72 % estiment qu’elles entretiennent un climat anxiogène et 71 % qu’elles amplifient les polémiques. L’intelligence artificielle s’installe : 44 % des Français l’ont utilisée au cours du mois précédent pour s’informer sur l’actualité, et 14 % chaque jour.
Les médias que l’on choisit gardent la confiance
Un chiffre de l’étude, peu mis en avant par ses auteurs, mérite pourtant l’attention : seuls 52 % des Français font confiance aux médias en général, mais 66 % font confiance aux médias qu’ils consultent. Autrement dit, la défiance vise moins l’information que le système médiatique dans son ensemble. Les Français ne renoncent pas à s’informer : ils choisissent leurs sources, y compris en dehors des circuits installés. 67 % estiment que les médias ont leur version des faits et eux la leur, tandis que 81 % jugent qu’il existe des faits objectifs sur lesquels tout le monde devrait s’accorder.
Un think tank proche du PS
Encore faut-il savoir qui parle. La Fondation Jean-Jaurès, créée en 1992 à l’initiative de Pierre Mauroy, est le principal think tank lié au Parti socialiste. Son partenaire Arte est une chaîne publique, et Cafeyn une entreprise de distribution numérique de la presse, qui a directement intérêt à démontrer que les Français veulent toujours lire des journaux. Le communiqué cite d’ailleurs les données de l’application pour souligner l’appétit du public pour l’actualité et la politique.
Cette orientation transparaît surtout dans la note d’analyse de David Medioni, codirecteur de l’Observatoire des médias de la fondation. Il y forge un néologisme, le « déjournalisme », pour désigner la reprise de séquences virales et les débats sans fond sur les plateaux. Mais lorsqu’il en vient à sa forme « la plus sombre », un seul groupe est nommé : celui de Vincent Bolloré, accusé de faire passer une « opinion qui se présente comme information ». Aucun autre média n’est cité, ni privé ni public. L’audiovisuel public, partenaire de l’étude, échappe à tout examen critique, alors même que l’enquête montre qu’une majorité de Français jugent les chaînes d’information, publiques comprises, anxiogènes et polémiques.
« Rétablir une délégation critique »
Les remèdes proposés vont dans le même sens. La fondation appelle les médias à reconstruire une « délégation critique » : hiérarchiser, vérifier, montrer leurs sources, suivre les sujets dans la durée, proposer une édition quotidienne de la campagne présidentielle. Des pistes de bon sens. Mais l’objectif affiché est de réinstaller les journalistes dans leur rôle d’intermédiaires de confiance, au moment où une partie des Français choisit justement de s’en passer. La note range d’ailleurs parmi ceux qui « vivent du chaos » les partisans du slogan d’Elon Musk, « vous êtes les médias désormais », sans examiner pourquoi ils se sont détournés des médias traditionnels.
La présentation des profils n’est pas non plus exempte de jugements. Les « défiants », décrits comme plus masculins et plus souvent issus des catégories populaires, sont présentés comme se fiant à leur seul jugement « au prix d’une distance maximale aux institutions ». Ils pourraient tout aussi bien être décrits comme des lecteurs exigeants qui ne se satisfont plus d’une offre médiatique dans laquelle ils ne se reconnaissent pas.
Les résultats complets de l’étude ici

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