Combat des idées 4 – Un gouvernement algorithmique ?

 

Par Olivier de Lérins

Vu la difficulté de notre République à asseoir un gouvernement durable, et vu la passion que nourrit notre président pour toutes les innovations technologiques, peut-être sera-t-il bientôt tenté, sait-on jamais, de remplacer ses ministres par des machines. L’Albanie a récemment franchi ce pas en attribuant, en septembre 2025, son ministère des Marchés publics à une assistante virtuelle pilotée par intelligence artificielle, répondant au joli nom de Diella (signifiant Soleil). Quand les dystopies deviennent réalité, on peut s’attendre à tout.

Depuis plusieurs années, l’écrivain franco-italo-suisse Giuliano da Empoli fait partie de ceux qui attirent l’attention sur l’influence croissante des algorithmes dans la vie politique. Son dernier ouvrage, L’heure des prédateurs, prolonge ainsi celui paru en 2019, Les ingénieurs du chaos. Il racontait alors comment le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, né d’un simple blog et devenu en quelques années un des plus puissants partis d’Italie, avait su exploiter les données de ses utilisateurs pour optimiser ses campagnes électorales. Il revenait également sur la récupération de données personnelles Facebook par la société Cambridge Analytica, qui aurait permis aux partisans de Trump ou à ceux du Brexit d’envoyer des messages ciblés aux électeurs indécis afin d’infléchir leur vote. La propagande émise sur les réseaux est d’autant plus efficace, et redoutable, qu’elle permet d’adapter le message à chaque profil, en s’adressant au cerveau reptilien plus qu’à la raison, tout en esquivant la confrontation avec l’opposition. Ce qui se présente parfois comme un mode de démocratie directe n’est que l’exercice d’une tyrannie plus opaque. « Le pouvoir de l’IA n’a rien de démocratique, ni de transparent », prévient Giuliano da Empoli. « Plus qu’artificielle, l’IA est une forme d’intelligence autoritaire, qui centralise les données et les transforme en pouvoir. » Et l’écrivain de conclure que, si le grand antagonisme du XXe siècle avait confronté l’État et le marché, « au XXIe siècle, le clivage décisif devient celui entre l’humain et la machine ».

Ces justes et effectivement préoccupantes observations sont desservies, toutefois, par le biais manifeste de l’auteur, qui ne dénonce l’usage de ces méthodes numériques que chez les dirigeants de tendance nationaliste, dont la soif de pouvoir serait sans limites et sans scrupules, et qu’il dépeint comme des « borgiens ». C’est à peine s’il admet, dans un élan d’honnêteté honorable mais éphémère, que les équipes d’Obama ont eu recours aux mêmes ruses en 2012 (il va jusqu’à reconnaître que l’influence d’Éric Schmidt, ancien PDG de Google, a été alors supérieure à celle qu’aurait Musk pour Trump). Il ne semble pas lui venir à l’esprit, en outre, que les mouvements qualifiés de populistes sont poussés à communiquer sur les réseaux par le progressisme univoque régnant de longue date sur les médias officiels. Enfin, et surtout, ne s’intéressant délibérément qu’aux stratégies politiciennes, il néglige, ou ne mentionne que trop furtivement, les causes objectives du succès de ces mouvements. Si les algorithmes ont pu contribuer à la victoire de certains candidats nationalistes, ils n’ont pas créé de toutes pièces le soulèvement de peuples désireux de recouvrer leur identité et leur souveraineté.

La « convergence entre les seigneurs de la tech et les borgiens » est-elle aussi « structurelle » que le prétend Giuliano da Empoli ? Elle ne l’est certainement pas, en tout cas, avec la revendication nationaliste, qui suppose un ré-enracinement dans la vie locale viscéralement contraire aux fantasmagories des transhumanistes. L’alliance relative et récente de la technologie et de la réaction risque même de se conclure au détriment de la seconde. C’est bien d’ailleurs ce que semble pressentir Giuliano da Empoli. Évoquant la conférence Bilderberg tenue à Lisbonne en mai 2023, à laquelle il put assister parmi le gratin de l’élite mondiale, l’auteur relate l’intervention de Sam Altman (patron d’OpenAI, entreprise à l’origine de ChatGPT) et Demis Hassabis (chef de Google DeepMind, filiale ayant notamment conçu le pro­gramme AlphaGo) : « En écoutant les deux papes de l’IA, les simples mortels, bien que tout-puissants, présents dans la salle réalisaient de plus en plus clairement qu’il n’y avait pas le moindre point de contact entre leur expérience et le monde nouveau qui se déployait sous leurs yeux ». Si une « heure des prédateurs » est effectivement venue, n’est-ce pas celle des transhumanistes plus que des nationalistes ?

https://www.actionfrancaise.net/2026/10/23/combat-des-idees-4-un-gouvernement-algorithmique/

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