
Par Morgan Cordier
Si l’universalisme est une quête humaine pressentant l’absolu, il semble nécessaire toutefois de ne pas se perdre dans un culbutis d’univers et ne pas amalgamer, malgré les analogies, la métaphysique qui cherche à découvrir la vérité, la physique débusquant les lois ultimes de la nature, et la politique qui ne regarde que les rapports de force humains. Ce dernier domaine est le plus communément abordable et diffus dans la société où chacun se permet de rabâcher la communication d’État bien implantée dans les esprits dès notre plus jeune âge. En effet, les fameuses valeurs républicaines, qui ne semblent actuellement n’être plus qu’une expression creuse pour bien-pensants, sont bien identifiables dans l’universalisme révolutionnaire, matrice de la pensée politique moderne, ayant vocation à être adoptées par tous les humains et à s’appliquer uniformément. L’aveuglement français né au cours du XVIIIe siècle se prolonge et se propage indéfiniment dans de multiples incarnations politiques à l’intensité destructrice fluctuante.
Cet universalisme moderne issu des Lumières a comme principe l’égalitarisme. L’idéalisme se confond avec le politique pour le malheur du monde. « Tu dois, tu seras » dit-il, alors qu’il devrait être une libération du génie propre du « je » et du « nous ». L’universalisme ne se commande pas, il enflamme et suscite. L’art français est allé plus d’une fois prendre sa source dans la maestria italienne pour développer son propre goût. Athènes, elle, nous a donné notre grammaire architecturale, et la France fera Versailles. Le génie d’une lointaine terre aride s’est transposé pour s’amplifier dans les riches terres de France. À son tour, l’art typiquement français, dédaigneusement appelé « gothique » par des Italiens jaloux, a pu s’épanouir sur tous les continents jusqu’à sept siècles après son éclosion parisienne en 1140, à l’instar de la cathédrale Saint-Patrick de New York.
L’universalisme naît quelque part et grandit avec les siècles. C’est un mouvement qui jaillit et se répand, comme une source autochtone qui donnera un fleuve auquel iront s’abreuver des populations. Loin d’être un brouillard uniforme, il est un caractère généreux, à la fois sève stimulante des âmes et greffe féconde. Capter l’esprit humain sera la récompense du génie particulier.
À contre-sens, l’universalisme produit par le progressisme n’est qu’un travestissement, une démagogie qui parle des autres en s’effaçant soi-même. C’est gommer toute aspérité pour se mouler dans un pré-formatage que tout le monde devra porter ! Une boîte simple, une couleur unique, un nom basique, un goût artificiel qui pourront convenir à tous. Ils confondent marketing et universalité. Une lâcheté, un manque de richesse, cet universalisme fade est à la fois complaisant pour certains, envahissant pour d’autres, mais finalement taillé pour bien peu de monde. Malheureusement emblématique d’une civilisation décadente, imprégnant les esprits et activant des réflexes d’excuse d’être original, à l’instar des régionalistes français accolant à chaque événement célébrant l’identité provinciale, un sparadrap mondialiste, agglutinant systématiquement les expressions prescrites : « ouverture sur l’autre », « contre le repli sur soi ».
Mistral en écrivant dans sa langue maternelle, régionale, plaçant haut dans le ciel l’étoile du Félibrige, conquit un public mondial, méritant la plus prestigieuse récompense littéraire en ne parlant que d’une jeune Provençale inconnue en dehors des limites de son païs. « Coume èro, Rèn qu’uno chato de la terro, En foro de la Crau se n’es gaire parla »*. La motivation officielle du comité Nobel fut : « En considération de la fraîcheur originale et de la véritable inspiration de sa création poétique, qui reflète fidèlement le paysage naturel et l’esprit natal de son peuple, ainsi qu’en raison de ses travaux importants dans le domaine de la philologie provençale ». Retentissement mondial qui lui valut d’être lu à travers le monde, jusqu’au Japon, et à Mirèio, de ne plus n’être que la petite jeune fille de sa terre. La poétesse chilienne, également prix Nobel de littérature, Lucila de María del Perpetuo Socorro Godoy Alcayaga, dite Gabriela Mistral par admiration pour notre auteur provençal, illustre cet universalisme exaltant. Aussi, la peinture provençale et son immense séduction mondiale procède de la même pensée, née de la volonté de représenter la Provence telle qu’elle est dans sa vérité, sa lumière, ses gestes, ses traditions.
Des artistes comme Émile Loubon, Paul Guigou ou Pierre Ambrogiani peignaient la vie du sud : les marchés, les champs, les ports, les oliviers sous le mistral… Et pourtant, cette peinture dite « régionale » a su dépasser ses frontières géographiques parce qu’elle touche à quelque chose d’universel : la relation entre l’homme et sa terre. L’École provençale développe sa propre esthétique tout en nourrissant les grands courants modernes. Elle a franchi les frontières et attiré les peintres parmi les plus illustres, tel Van Gogh. Le terroir provençal est une inspiration internationale. Paul Cézanne, comme Frédéric Mistral ne quitteront pourtant quasiment jamais leur petite patrie.
L’universalisme ne surgirait-il donc pas du local comme la physique subatomique explique le fonctionnement de l’incommensurable univers ? Ne serait-ce pas en extériorisant notre intériorité à la face du monde que nous devenons universels ? L’infiniment grand réside dans l’infiniment petit. L’universalisme est la reconnaissance du génie propre d’une langue, d’une culture, d’institutions… Antoine de Rivarol l’explicitait dans De l’universalité de la langue française, qui lui valut le prix de l’Académie de Berlin en 1784, « cette honorable universalité de la langue française, si bien reconnue et si hautement avouée dans notre Europe, offre pourtant un grand problème : elle tient à des causes si délicates et si puissantes à la fois, que, pour les démêler, il s’agit de démontrer jusqu’à quel point la position de la France, sa constitution politique, l’influence de son climat, le génie de ses écrivains, le caractère de ses habitants et l’opinion qu’elle a su donner d’elle au reste du monde, jusqu’à quel point, dis-je, tant de causes diverses ont pu se combiner et s’unir pour faire à cette langue une fortune si prodigieuse ». L’universalisme est bien plus à rechercher dans l’enracinement que dans l’idéalisme pompeux.
Alors, exhalons tout notre goût, toutes nos envies, plutôt que de chercher dans l’œil de l’autre ce qu’il attend de nous. Soyons authentiques et non flagorneurs. C’est notre rayonnement nourricier qui attirera les regards pleins de révérence plutôt que la soumission des serviles surveillant chez l’autre ce qui pourra le flatter pour susciter quelques complaisances sifflantes, grossières et méprisables, mais toujours bonnes à la jouissance de nos nihilistes.
L’universalisme est une singularité propagée et non une réduction sèche.
* « Comme elle était, rien qu’une fille de la terre, hors de la Crau, on en a peu parlé »
(Illustration : Pollice verso, huile sur toile de Jean-Léon Gérôme, 1872, Phoenix Art Museum (États-Unis) ; qui permet de mettre en évidence la cruauté, la passion, le pouvoir, la fragilité, etc., identiques au fil des siècles)
https://www.actionfrancaise.net/2026/10/21/luniversalisme-a-contre-sens/
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