Derrière la multiplication des drapeaux palestiniens dans les rues européennes, une question que les responsables politiques préfèrent trop souvent esquiver : comment une cause nationale est-elle devenue le point de ralliement d’une partie de l’extrême gauche et de réseaux islamistes, et jusqu’où cette convergence peut-elle conduire ?
Il fut un temps où une manifestation se reconnaissait d’abord à ses revendications. Aujourd’hui, il suffit parfois de regarder les images d’un cortège pour identifier son univers idéologique : drapeaux palestiniens, keffiehs noirs et blancs, slogans antisionistes, appels à la résistance et, dans certains rassemblements, cette formule inquiétante : « Globaliser l’intifada ».
Le phénomène ne se limite plus aux mobilisations directement consacrées au conflit israélo-palestinien. Les mêmes symboles surgissent dans des manifestations étudiantes, des rassemblements de la gauche radicale et des mobilisations qui prétendent dénoncer toutes les formes de domination.
Faut-il y voir une simple mode militante ? Une solidarité spontanée ? Ou le succès d’une stratégie politique dans laquelle une cause internationale devient un instrument de mobilisation bien plus vaste ?
La question mérite d’être posée sans détour : le keffieh, le drapeau palestinien et la référence à l’intifada peuvent-ils servir de passerelle entre les objectifs de certains réseaux islamistes, notamment liés à l’univers des Frères musulmans, et ceux d’une partie de l’extrême gauche révolutionnaire ?
Il ne s’agit pas de prétendre que chaque manifestant participe consciemment à une stratégie concertée. Il s’agit d’examiner les convergences, les méthodes de mobilisation et les conséquences politiques d’un phénomène que l’on ne peut plus balayer d’un revers de main.
Le keffieh : quand un symbole devient un uniforme politique
Le keffieh n’est pas un objet anodin de l’histoire palestinienne. Il constitue un symbole culturel et national, associé depuis longtemps à l’identité palestinienne et à sa lutte politique.
Mais un symbole peut changer de fonction selon l’usage qu’en font les mouvements qui le popularisent.
Dans certains cortèges, le keffieh ne sert plus seulement à exprimer une solidarité avec une population. Il devient un signe de reconnaissance militant, presque un uniforme visuel qui permet à chacun de manifester son appartenance à un même camp idéologique.
Le mécanisme est classique : on adopte un symbole, on lui associe un récit moral, puis on fait de ce récit un marqueur d’identité. Celui qui le porte affirme sa solidarité, mais signale aussi, parfois, son opposition à un système politique présenté comme intrinsèquement oppressif.
Dans une partie de l’extrême gauche, ce récit s’inscrit dans une grille de lecture révolutionnaire : les Palestiniens représenteraient les dominés, Israël l’oppresseur, et le conflit deviendrait l’illustration d’une lutte mondiale contre le capitalisme, l’impérialisme et les puissances occidentales.
Dans les milieux islamistes, la cause palestinienne occupe une place centrale dans une vision politique et religieuse du conflit. Elle peut devenir un puissant instrument de mobilisation identitaire, de légitimation militante et de recrutement.
Les références idéologiques de ces deux univers sont différentes. L’un se réclame généralement de traditions révolutionnaires, anticapitalistes ou anticoloniales ; l’autre s’inscrit dans une conception islamiste de la société et du pouvoir.
Pourtant, ils peuvent se retrouver autour d’un adversaire commun et d’un même symbole.
Voilà le véritable sujet : non pas le tissu lui-même, mais la façon dont il peut devenir le drapeau d’une convergence politique entre des acteurs qui ne partagent ni les mêmes valeurs ni le même projet de société.
Il serait absurde de qualifier chaque porteur de keffieh d’islamiste ou de révolutionnaire. Mais il serait tout aussi naïf de prétendre que les symboles n’ont aucune fonction politique.
Le drapeau palestinien : de la solidarité nationale au marqueur d’un camp idéologique
Le drapeau palestinien représente un peuple et une aspiration nationale. Il peut légitimement accompagner une revendication d’État palestinien.
Mais pourquoi ce drapeau occupe-t-il une place aussi importante dans certaines mobilisations européennes, y compris lorsqu’elles portent initialement sur d’autres sujets ?
Parce qu’il possède une puissance symbolique exceptionnelle : il permet de relier une cause internationale à une critique générale de l’ordre politique occidental.
Dans certains réseaux militants, la Palestine n’est plus seulement une question de frontières, de sécurité, de droit international ou de coexistence entre deux peuples. Elle devient le symbole condensé de toutes les injustices dénoncées par un même courant politique.
Cette transformation est redoutablement efficace. Une cause complexe se transforme en récit immédiatement compréhensible : un peuple opprimé, un adversaire désigné, des soutiens à mobiliser et une obligation morale de prendre parti.
Le drapeau devient alors un outil de fédération. Il rassemble des militants anticapitalistes, des organisations révolutionnaires, des collectifs anticolonialistes et, dans certains contextes, des réseaux islamistes qui trouvent dans cette cause un terrain de mobilisation commun.
Les Frères musulmans et l’extrême gauche : des idéologies incompatibles, mais des convergences possibles
C’est ici que se situe le point le plus dérangeant.
Les Frères musulmans constituent un mouvement islamiste dont l’histoire, les organisations et les stratégies varient selon les pays et les périodes. Ils ne doivent pas être confondus avec l’ensemble des musulmans.
De son côté, l’extrême gauche européenne rassemble des courants très divers, dont certains défendent une vision révolutionnaire de la société, la lutte des classes et l’anticapitalisme.
Sur le plan des valeurs, des divergences majeures peuvent opposer ces univers, notamment sur la religion, la liberté de conscience, les droits des femmes et la conception de l’État.
Comment peuvent-ils alors se retrouver dans les mêmes manifestations ?
La réponse n’exige pas de supposer l’existence d’un commandement central secret. Des acteurs politiquement différents peuvent coopérer ponctuellement lorsqu’ils partagent un objectif immédiat, un adversaire ou un terrain de mobilisation.
La cause palestinienne peut fournir ce terrain commun.
Pour certains militants de gauche radicale, elle s’inscrit dans une lutte globale contre l’impérialisme et les rapports de domination. Pour certains réseaux islamistes, elle peut contribuer à mobiliser des soutiens, à renforcer une identité collective et à diffuser un discours politique centré sur le conflit.
Ces motivations ne sont pas identiques. Mais elles peuvent produire des images similaires, des slogans communs et une pression publique convergente.
C’est ce que l’on peut appeler une convergence tactique.
La question n’est donc pas de décréter que toute la gauche radicale serait devenue une façade des Frères musulmans. Une telle affirmation générale serait infondée sans preuves précises. La question est de savoir si certaines organisations acceptent des alliances ou des convergences sans examiner suffisamment les objectifs de leurs partenaires.
La gauche qui se réclame de l’émancipation devrait se poser une question élémentaire : peut-on prétendre défendre les libertés individuelles tout en minimisant les conceptions autoritaires ou religieuses de certains alliés de circonstance ?
« Globaliser l’intifada » : de la résistance politique à l’imaginaire insurrectionnel
Le mot « intifada » signifie littéralement un soulèvement. Dans l’histoire palestinienne, il désigne notamment les soulèvements contre l’occupation israélienne, qui ont pris des formes diverses, allant de manifestations et de grèves à des affrontements violents et à des attentats contre des civils.
Cette histoire explique pourquoi le terme n’est jamais politiquement neutre.
Pour certains militants, « Globaliser l’intifada » signifie internationaliser la contestation, multiplier les manifestations et intensifier la pression politique sur Israël. Pour d’autres, la formule s’inscrit dans une vision plus radicale de la confrontation.
Le problème tient précisément à cette ambiguïté.
Lorsqu’un slogan évoque un soulèvement historique marqué par des violences meurtrières, ses utilisateurs ne peuvent pas exiger que tout le monde l’entende comme une simple invitation à manifester pacifiquement.
La question doit être posée : que veut-on globaliser exactement ? Les grèves et les manifestations ? La désobéissance civile ? Une confrontation insurrectionnelle ? Ou une logique de lutte dans laquelle la violence devient un instrument légitime ?
Il faut juger le slogan à partir du contexte, des déclarations de ceux qui l’emploient et des actions qu’ils défendent. Il serait injustifié de conclure automatiquement que tous ceux qui le scandent appellent à tuer des civils. Mais il serait tout aussi irresponsable d’en ignorer les références historiques et les interprétations violentes possibles.
Le mot « intifada » possède, en outre, une fonction symbolique particulière : il permet de présenter la confrontation comme un soulèvement populaire contre un ordre injuste.
Dans un imaginaire révolutionnaire, le soulèvement n’est plus simplement un événement historique. Il devient un modèle, une référence et parfois un horizon politique.
C’est là que la question de l’insurrection prend toute son importance.
Une partie de l’extrême gauche valorise depuis longtemps l’idée de rupture avec l’ordre établi. Dans cette perspective, la référence à l’intifada peut être intégrée à un vocabulaire plus général de résistance, de révolte et de confrontation.
Certains réseaux islamistes peuvent, eux aussi, mobiliser la cause palestinienne dans une rhétorique de résistance contre un adversaire présenté comme illégitime.
Il ne s’ensuit pas que les deux courants partagent un projet insurrectionnel commun. Mais lorsque leurs discours se rejoignent autour de la glorification du soulèvement, la question mérite d’être examinée avec sérieux.
Une stratégie de normalisation : répéter les symboles, banaliser les slogans
Les mouvements politiques savent qu’une idée répétée finit par devenir familière. Un slogan qui surprend au départ peut progressivement entrer dans le paysage médiatique. Un symbole qui semblait réservé à un courant particulier peut devenir omniprésent dans les manifestations.
Cette normalisation ne prouve pas, à elle seule, l’existence d’une stratégie concertée. Elle constitue néanmoins un mécanisme classique de communication politique.
Le keffieh attire le regard. Le drapeau fournit un point de ralliement. Le slogan donne une direction à la mobilisation. Les réseaux sociaux diffusent les images et amplifient le message.
L’ensemble forme un langage militant immédiatement reconnaissable.
Le danger apparaît lorsque la répétition remplace l’explication.
Combien de manifestants connaissent précisément l’histoire des différentes intifadas ? Combien distinguent les revendications nationales palestiniennes des objectifs du Hamas ou des orientations de mouvements islamistes ? Combien peuvent expliquer les désaccords entre les organisations qui défilent sous les mêmes drapeaux ?
Conclusion : derrière les drapeaux, la bataille pour les esprits
Il serait abusif d’en déduire l’existence d’une stratégie unique dirigée par les Frères musulmans et l’extrême gauche dans leur ensemble. Cette hypothèse ne peut être établie qu’en examinant des organisations précises, leurs liens documentés, leurs déclarations et leurs actions.
Un keffieh ne prouve rien à lui seul. Un drapeau ne révèle pas automatiquement une intention.
Mais lorsque les symboles se combinent à des discours insurrectionnels, à des alliances politiques et à une banalisation de la violence, il est du devoir des démocrates de regarder la réalité en face.
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/keffieh-drapeau-palestinien-272942

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