Paris : la guerre à la voiture, version cash

Vous n’en avez probablement pas entendu parler des car la presse, égale à ses habitudes, n’en a guère fait ses choux gras au contraire des petites phrases de Bardella sur Facebook lorsqu’il avait 16 ans, mais le parquet de Paris a récemment requis le renvoi de quinze personnes dans l’affaire des fourrières parisiennes, dont neuf policiers en activité ou radiés.

Au centre du dossier, on trouve Chafic Alywan, l’ex-patron d’Inter Dépannage, que la presse a baptisé « le roi des fourrières ». Il est soupçonné d’avoir entretenu entre 2016 et 2023 la bienveillance de fonctionnaires de police à coups de voitures prêtées, de réparations gratuites, de travaux offerts et de montres Rolex.

Pourquoi diable ? Eh bien à Paris, l’enlèvement d’une voiture coûte 150 € et la garde 29 € par jour (tarifs plafonnés par l’État).

Sans surprise, quand le prix est administré, l’opérateur ne peut pas se battre sur le tarif et il ne lui reste qu’une seule variable : le volume. Or, ici, le volume dépend d’une poignée de personnes (qui prescrivent l’enlèvement), c’est-à-dire des policiers. L’enquête soupçonne donc que des cadeaux, de l’argent et des tarifs préférentiels sur des véhicules ont été distribués contre un coup de pouce pour accélérer la cadence des mises en fourrière.

Avec un marché public découpé par zones, un prix qui ne bouge pas, et un « service public » dont la rentabilité dépend du zèle de ceux qui le déclenchent, il sera difficile de s’étonner que le zèle s’achète. Le policier qui ordonne l’enlèvement ne paie rien, l’automobiliste paie tout, et l’entreprise encaisse chaque fois que le premier appuie sur le bouton. C’est diaboliquement simple.

Au passage, les éléments rapportés par la presse laissent songeur : le patron aurait imposé de débrancher les terminaux de carte bancaire pour que les liquidités tombent, à raison de 30 000 € tous les dix jours ; un policier aurait menacé de mort, arme de service à la main, des salariés tentés de se retourner contre leur patron, et un policier aurait par ailleurs délivré des badges d’accès aux zones réservées des aéroports. Il ne manquait que la tombola du personnel pour faire un scénario digne d’un film noir des années 70. Notons que la fourrière est le seul commerce de la capitale où l’on vous prend votre bien avant de vous demander de payer pour le récupérer, et où la sortie exige en plus l’accord de la police.

Une remarque s’impose : tout ceci n’arrive pas vraiment par hasard.

La police municipale de la Ville verbalise et demande l’enlèvement, la préfecture de police aussi. Une société privée enlève, dans le cadre d’un marché public que le préfet de police avait lancé en 2012 pour le compte de la ville de Paris. Une autre société s’occupe de la garde. Et la Ville explique avec aplomb que les agents de fourrière ignorent les circonstances de l’enlèvement. En somme, nous avons cinq intervenants et zéro responsable, recette éprouvée pour que tout parte en cacahuète aussi vite que possible.

En toute logique et absence de vergogne, quand l’affaire a éclaté, la mairie a annoncé qu’elle se constituerait partie civile pour passer pour une victime, ce qui ne manque pas de sel pour l’autorité qui a signé les marchés.

Marchés d’autant plus poussés par cette même municipalité qu’ils s’inscrivent dans une vraie guerre à la voiture… guerre qui devient au passage une véritable rente au travers du forfait post-stationnement (FPS).

Depuis la municipalisation de 2018, les FPS rapportent à la seule ville de Paris près de 179 millions d’euros en 2024, soit 40 % du total national, quand la Ville ne touchait avant la réforme qu’environ 30 millions d’euros du produit des PV. Entre-temps, la municipalité a promis de supprimer 60 000 places de stationnement en surface sur environ 130 000. Moins de places, plus d’infractions, plus de forfaits, plus d’enlèvements : que voilà autant « d’incitations » qui s’orientent dans le bon sens, vous ne trouvez pas ! Sous Annie Dingo comme sous l’équipe de bras cassés qui lui a succédé, la voiture est devenue une vache à lait qu’on abat tout en lui réclamant du lait.

Tout est là : ce qui devrait relever de la simple police de la voirie (dégager ce qui gêne vraiment) est devenu un centre de profit, où chacun a intérêt à ce qu’il y ait davantage d’infractions et non moins. Chaque place de parking supprimée pousse un automobiliste vers l’erreur, chaque erreur nourrit le FPS, et chaque stationnement jugé gênant nourrit la fourrière. Et comme le barème de cette dernière est fixé par l’État, la Ville peut toujours jurer qu’il n’est pas de son fait : elle se contente de fournir les clients.

L’État, jamais en reste, s’y met d’ailleurs aussi : la loi d’orientation des mobilités doit rayer de la carte quelque 22 000 places supplémentaires à Paris au 31 décembre, dans les cinq mètres précédant les passages piétons.

Ensuite, ce sera 135 € d’amende et, pour peu que cela s’éternise, … la fourrière bien sûr ! Eh oui : après avoir industrialisé ses dettes, la mairie de Paris industrialise les contrevenants pour tenter de se renflouer.

À ce rythme, la seule place de stationnement qu’on trouvera encore à Paris sera celle de la fourrière, à 29 € par jour.

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