[PROFS EN FRANCE] Emplois du temps absurdes des lycéens : à qui la faute ?

Capture écran RTL

Professeur d’histoire-géographie depuis neuf ans dans le privé, Hugues Chesnel a pu constater les dégâts profonds de l’Éducation nationale jusque dans les milieux que l’on suppose épargnés.

Depuis mardi dernier, la scène électrise les réseaux sociaux : sur le plateau de LCI, face à un Gabriel Attal perplexe, un lycéen crie à la surcharge de travail en brandissant une feuille où figure son emploi du temps. Une jérémiade pour trois journées se terminant à 18 heures, malgré un après-midi libre, deux arrivées à 10 heures et un week-end dès 15 heures le vendredi… Cet involontaire aveu de paresse devint instantanément pain bénit pour l’opposition à la gronde.

Le débat, malheureusement, s’en est trouvé détourné de son véritable intérêt : l’éclatement ubuesque des emplois du temps.

L’éclatement ubuesque des emplois du temps

En effet, malgré les heures passées par les concepteurs de plannings à s’arracher les cheveux, il subsiste presque partout d’irréductibles inepties : déjeuner entre 11 heures et midi un jour, après 13 heures le lendemain, journées s’achevant à 19 heures, réduisant à peau de chagrin le travail chez soi, trois ou quatre heures d’affilée d’une même matière, présence requise entre 8 heures et 18 heures pour seulement trois ou quatre séances, saturation des salles d’études, des laboratoires, etc. Une panoplie d’anomalies qui n’existaient pas avant 2019.

Le coupable ? La réforme Blanquer, encore elle ! Aux filières du passé (S, ES et L) a succédé un système à deux volets : d’une part, des matières de tronc commun suivies par tous (français, philosophie, histoire-géographie, langue vivante…), d’autre part, des enseignements de « spécialités » (mathématiques, physique, sciences économiques et sociales…) qui permettent de personnaliser son bagage intellectuel.

Ainsi, chaque lycéen d’un même niveau choisit une combinaison individuelle de spécialités (trois en première et deux en terminale), ce qui agrège dans chaque cours dédié des élèves issus de classes différentes. Autrement dit, votre adolescent, en première 5 pour les matières de tronc commun, suit des cours de spécialité avec des camarades de première 6, 3, 2 ou 8, ou autres chiffres.

La contrainte des spécialités

Or, pour que chacun puisse assister à ses cours sans conflit d’horaires, il faut éviter de prévoir au même moment des cours de tronc commun et des cours de spécialité. Cela force l’établissement à figer de considérables blocs d’heures dans le planning hebdomadaire. Par conséquent, les matières de tronc commun, pourtant nombreuses, doivent se caser tant bien que mal autour de ces intouchables glacis d’une demi-semaine. Un jeu d’enfant, bien sûr, si chaque classe avait en exclusivité son propre professeur d’histoire, de français, d’anglais et j’en passe, mais ce n’est évidemment pas le cas en règle générale ! Par conséquent, nos petits premières 5, par exemple, se tournent les pouces en attendant leur professeur de tronc commun M. Untel, pendant que les premières 3 suivent le cours de M. Untel.

En outre, il faut, en première, bloquer trois créneaux de quatre heures par semaine pour les spécialités. Si le lycée propose huit spécialités, il doit théoriquement aligner huit cours différents sur le même créneau horaire afin que chaque élève soit assuré de pouvoir suivre les enseignements des trois spécialités de son choix. Cela implique d’avoir, au même moment, huit salles de classe disponibles et huit enseignants pour les différentes spécialités, ce qui donne peu de marge de manœuvre pour les autres cours et peu de souplesse pour l’ensemble des emplois du temps. Même si, en pratique, on peut souvent réduire ce chiffre à quatre ou cinq, l’affaire est singulièrement compliquée. Autrefois, les difficultés classiques de planification se surmontaient ; mais la contrainte des spécialités, désormais, crée ainsi des journées gruyère, gâchant du temps, de l’énergie et de la motivation.

Cette calamiteuse refonte, loin de provenir d’une demande populaire, critiquée par les syndicats, naquit d’un croisement bâtard entre think tanks, administration, experts crypto-marxistes et chantre de la simplification (Emmanuel Macron promettant, en 2017, de « moderniser » le baccalauréat).

Une usine à gaz soviétique

Fin 2017, le rapport du politologue Pierre Mathiot, demandé par Jean-Michel Blanquer, servit de socle à la jupitérienne réforme. Les filières, accusées de créer de nouvelles inégalités et autres crimes sociaux, dans le viseur du Conseil d’analyse économique (rattaché au Premier ministre), de fameux « experts » comme Georges Felouzis ou Marie Duru-Bellat, ou encore du think tank Terra Nova, devaient disparaître. Emmanuel Macron y voyait aussi l’occasion de tenir ses promesses de modernisateur, suivant les principes individualistes d’éducation à l’anglo-saxonne soufflés par l’Institut Montaigne. Reconnaissons, au passage, l’exploit consistant à transformer une intention libérale en usine à gaz soviétique. Enfin, l’Inspection générale de l’Éducation nationale, fatiguée d’organiser un baccalauréat d’une quinzaine d’épreuves, applaudit des deux mains.

Quel Minotaure et quel labyrinthe de Dédale à la fois, finalement !

Hugues Chesnel

https://www.bvoltaire.fr/profs-en-france-emplois-du-temps-absurdes-des-lyceens-a-qui-la-faute/

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