Ce que nous dit la « polémique » Bardella sur la surveillance des citoyens

Ce que nous dit la « polémique » Bardella sur la surveillance des citoyens

Le feuilleton Jordan Bardella a mobilisé le microcosme médiatico-politique une semaine durant. Beaucoup de bruit pour rien, finalement. Retour sur une histoire de cornecul, mais qui en dit long sur notre société de « transparence » et de « vigilance ».

À en croire Mediapart, Jordan Bardella aurait commis l’irréparable. Soit mettre en cause « la banque juive » et ce peuple « d’élite », donné pour « être dominateur et sûr de lui », histoire de paraphraser un certain général de Gaulle. L’actuel président du Rassemblement national n’affichait que dix-sept printemps à l’époque de ses méfaits supposés. Soit l’âge où on ne dit pas que des conneries ; on peut en écrire aussi. Qu’il ait ou non tenu ces propos importe finalement peu. Lui dit que non ; d’autres affirment que oui. Les deux hypothèses sont plausibles. Et la vérité oblige à dire qu’une écrasante majorité de Français n’en a que foutre. Même notre consœur Élisabeth Lévy de Causeur, pourtant parfois chatouilleuse sur ces questions, affirme qu’il n’y a pas matière à fouetter un chat. Idem pour l’avocat Gilles-William Goldnadel qui, sur CNews, se définit comme « un juif du présent », affirmant se méfier davantage des antisémites avérés du moment, plutôt que de ceux, putatifs, du passé. La preuve en est que le principal intéressé n’a pas perdu un point dans les enquêtes d’opinion, au même titre que Marine Le Pen.

Nonobstant, Jordan Bardella a porté plainte contre Mediapart. Avant que la justice ne mette tout cela au clair, il faudra attendre près de deux ans. Le jugement sera donc rendu après la prochaine élection présidentielle. Cela pourrait d’autant plus traîner en longueur que les « preuves » apportées par le site d’Edwy Plenel n’en sont pas vraiment. D’ailleurs, une inversion accusatoire pourrait bien conduire Mediapart devant les tribunaux pour atteinte à la vie privée. Car le vol ou le détournement de correspondance privée n’a rien d’un délit anodin. Même le site de La Poste est formel sur la question : « Toute personne qui ouvre, qui détruit ou qui détourne une correspondance destinée à un tiers ou qui retarde son acheminement commet le délit prévu par l’article 226-15 du Code pénal. Elle s’expose à une peine maximale de 45 000 euros d’amende et d’un an de prison. (…) Il en est de même si l’auteur du délit intercepte, détourne, emploie ou divulgue des correspondances transmises par e-mail ou s’il installe un appareil permettant de commettre cette infraction. Cependant, pour être punissables, ces faits doivent avoir été commis de mauvaise foi (c’est-à-dire sans le consentement du destinataire de la correspondance). » Pour une fois, le sabir juridique est clair et, dans le cas de Mediapart, cette « mauvaise foi » est manifestement avérée.

Big Plenel is watching you !

Au-delà de la polémique de carton-pâte, une question se pose : celle de l’intimité des Français, qu’ils soient simples anonymes ou responsables politiques. Jordan Bardella est tôt passé d’une catégorie à l’autre. Quand il faisait partie de la première, ses propos n’engageaient que lui, les boucles Messenger relevant de l’espace privé. Étant entré dans la seconde, seuls ses propos publics l’engagent. Et surtout pas ses conversations d’adolescent, peut-être plus ou moins avinées. Car à ce titre et si l’on mettait des micros aux zincs de nos bistrots, ce « parlement du peuple » si bien défini par Michel Audiard, on en entendrait de belles, des vertes et des moins mûres. Sur les curés et les rabbins, les francs-maçons français et les maçons portugais, les invertis et les goudous, les profs de gauche et les racailles à capuche, les fachos-prolos du RN et les Versaillais de chez Zemmour. Bref si cette sphère privée passait dans le domaine public, les tribunaux seraient encore plus débordés qu’ils ne le sont aujourd’hui.

L’américanisation de la France va bon train…

Pour échapper à cette nouvelle inquisition, une seule solution : la repentance publique et lacrymale, si chère aux protestants d’Outre-Atlantique et aux communistes de toutes obédiences, maoïstes, trotskistes et autres marxistes-léninistes. Dans la société catholique d’autrefois, on avouait ses fautes dans le confessionnal, entre quatre yeux : ceux du pécheur (ou de la pécheresse) et ceux du curé. Rien ne devait filtrer, au contraire du déballage contemporain. L’absolution était discrète, puisque conclue entre le fautif et le Tout-Puissant. Et le pardon demeurait la règle immuable. Mieux, une faute confessée ne devait plus jamais être publiquement évoquée, au risque de procès moins cléments. Ces temps de miséricorde ne sont plus et l’absolution du pécheur un lointain souvenir : coupable ou innocent, il lui faudra expier ses fautes, réelles ou imaginaires, jusqu’à la fin des temps.

Raphaël Glucksmann dans la ligne de mire à son tour…

Depuis quelques jours l’ensemble de la classe politique se réjouit donc des embarras judiciaires de Jordan Bardella. Ils auraient sûrement tort de tuer le veau gras avant l’heure, car voilà que ce vent mauvais touche à son tour l’un des représentants du « Camp du Bien », Raphaël Glucksmann. Ainsi, dans une discussion en boucle sur une messagerie privée, vient-il de se faire lui aussi alpaguer par la brigade des bonnes mœurs, équivalent des rosières et des commissaires politiques de jadis. Son crime ? Des propos privés devenus publics, à l’occasion desquels il affirme : « Marine Le Pen a ramené le sujet du voile dans le débat politique. (…) Et lui Jean-Luc Mélenchon a remis l’abaya. Ils ont réagi en symétrie, on leur pisse dessus. » Élégant que d’uriner sur une dame, surtout mère de famille ; laquelle ne s’est même pas donné la peine de répondre. Dans une autre boucle, monsieur Salamé se lâche sur Ségolène Royal : « Elle fait la danse du ventre devant Emmanuel Macron depuis sept ans. » Laquelle glapit aussitôt à un « sexisme » d’un autre âge.

Voilà qui n’est pas très fin, mais qui n’appelle pas non plus le rétablissement de la peine de mort pour ceux qui auraient l’outrecuidance de penser hors des clous. C’est le monde dans lequel nous vivons, devenus esclaves de ce que nous disons ou écrivons dans le cercle privé. Le comble, c’est qu’en utilisant les réseaux sociaux, nous finissons par nous mettre les chaînes aux pieds sans besoin du moindre garde-chiourme de la galère numérique.

Nos politiciens, apprentis comme confirmés, seraient bien inspirés d’en prendre de la graine. Et nous, simples électeurs et citoyens, d’arrêter de nous défouler sur nos claviers.

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