Ukraine : la fin est proche

Je suis la guerre par procuration de l’OTAN en Ukraine depuis plusieurs années, et donc ce qui se passe maintenant n’est pas une surprise pour moi. C’est, en effet, quelque chose que j’attendais depuis un certain temps.

Tout d’abord, passons en revue ce qui se passe : la Russie bombarde Kiev quotidiennement, de jour comme de nuit. C’est nouveau. Auparavant, les drones et les missiles russes arrivaient par vagues, avec des périodes de calme de plusieurs jours ou semaines. Maintenant ces périodes ne durent que quelques minutes.

La Russie cible les infrastructures énergétiques d’une manière qu’elle avait évité auparavant. Ces attaques ont le but évident de rendre Kiev inhabitable cet hiver, car l’Ukraine n’aura plus la capacité de générer et de distribuer de l’électricité à sa population.

La Russie détruit également l’infrastructure logistique de l’Ukraine : des entrepôts sont régulièrement détruits. Le gouvernement ukrainien a déclaré qu’il avait perdu 90% de sa logistique alimentaire.

Le champ de bataille semble également désastreux pour l’Ukraine. La Russie avance toujours, et les derniers bastions de la vaste ceinture de soi-disant « villes forteresses » du Donbass, Sloviansk et Kramotorsk, devraient tomber dans les semaines à venir. Après la chute de ces deux villes, il ne restera pratiquement plus d’obstacles entre les Russes et le Dniepr, la porte d’entrée de Kiev.

Ce désastre imminent a été décrit par l’analyste pro-ukrainien de politique étrangère, Jimmy Rushton, journaliste britannique au Kyiv Independent basé à Kiev, qui a expliqué le danger en septembre 2025 :

L’Ukraine a la ligne du Donbass, un réseau de fortifications qui s’étend à travers Donetsk…Si l’Ukraine devait les abandonner, elle n’aurait presque plus rien comme défense. Le sol derrière est plat et ouvert, sans défenses préparées.

En effet, les analystes semblent s’accorder sur le fait que renoncer aux défenses du Donbass équivaudrait à un “suicide militaire” pour l’Ukraine.

Néanmoins, après des années « d’attrition« , souvent qualifiées de « glaciales » par les médias occidentaux, la Russie est, lentement mais sûrement, sur le point de remporter son prix.

Pourquoi l’Occident est sur le point d’être choqué ?

Dès le début du conflit, les analystes occidentaux n’ont pas compris la stratégie russe en Ukraine. Je me souviens que lorsque l’invasion a eu lieu, les responsables militaires américains étaient complètement perplexes : la doctrine américaine dit qu’il faut frapper durement, rapidement et mortellement, avec ce que le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, appelle une « létalité maximale« . Cette stratégie a été pleinement mise en évidence lors de l’attaque “Chock and awe” de George W. Bush contre Saddam Hussein en 2003, et plus récemment avec le bombardement impitoyable de l’Iran par Donald Trump.

Pourquoi, se sont-ils demandés, la Russie se déplace-t-elle si timidement en Ukraine, sans un bombardement massif ou une campagne aérienne, sans détruire les infrastructures clés de l’Ukraine, et avec seulement 150 000 soldats ? Pour les Américains, cela a fait paraître Poutine comme étant peu sérieux. Comment pouvait-il espérer maîtriser une population de 35 millions de personnes (à l’époque) avec une force aussi infime ?

En comparaison, quand Hitler a décidé de conquérir la Pologne, il l’a envahi avec une force de 1,5 million d’hommes. Il est ridicule de croire que Poutine pensait qu’il n’avait besoin que d’un dixième de cela pour subjuguer l’Ukraine — un pays deux fois plus grand que la Pologne, et dont il savait qu’il était “militarisé” par l’OTAN depuis 2014, qui lui avait fourni des milliards en armes, munitions et fournitures, et formé aux dernières techniques de combat de l’OTAN.

Pour les analystes occidentaux, c’était presque comme si Poutine ne voulait pas vraiment conquérir l’Ukraine.

Eh bien, la vérité choquante est qu’il ne voulait pas l’envahir. Poutine n’a JAMAIS voulu “conquérir l’Ukraine”. Il voulait seulement que l’Occident le prenne au sérieux lorsqu’il a dit “non” à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, insistant sur le fait que l’Ukraine devait rester fidèle à sa Constitution de 1991 et rester toujours neutre.

L’incapacité totale de l’Occident à comprendre ce que Von Clausewitz appelait la “nature” du conflit l’a rendu aveugle à ce qui se passe réellement, et le laissera brisé et choqué lorsque ce conflit atteindra sa conclusion inévitable.

« Peuples frères »

La raison pour laquelle les Russes ont adopté cette approche de l’Ukraine réside dans le concept particulièrement russe de parenté entre les nations slaves.

Ce concept a été expliqué en juillet 2021, lorsque Vladimir Poutine a publié un essai intitulé « Sur l’Unité historique des Russes et des Ukrainiens ». Il y expliquait comment les Russes et les Ukrainiens — ainsi que les Biélorusses — étaient des « peuples frères » — une trinité de nations, toutes issues de la même racine, le Kievan Rus.

Pour Poutine, la trinité des trois nations est une trinité fondée en partie ou même principalement sur une foi religieuse partagée, à savoir l’Église orthodoxe russe :

Les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses sont tous des descendants de l’ancienne Rus, qui était le plus grand État d’Europe. Les tribus slaves et autres dans tout ce vaste territoire étaient liées par une seule langue, des liens économiques et, après le baptême de la Russie, la foi orthodoxe. Le choix spirituel fait par Saint Vladimir, qui était à la fois Prince de Novgorod et Grand Prince de Kiev, détermine encore largement notre affinité aujourd’hui.

Poutine déplore également le fait que cette “affinité” entre la Russie et l’Ukraine ait été sapée :

Tout d’abord, je voudrais souligner que le mur qui a émergé ces dernières années entre la Russie et l’Ukraine, entre les parties de ce qui est essentiellement le même espace historique et spirituel, est à mon avis notre grand malheur et tragédie communs.

L’utilisation du mot « tragédie » par le Président russe rappelle un discours antérieur, un discours annuel dans lequel il décrivait l’effondrement et l’éclatement de l’Union soviétique comme un « désastre » :

Par-dessus tout, nous devons reconnaître que l’effondrement de l’Union soviétique a été un désastre géopolitique majeur du siècle.

Cette citation a été immédiatement interprétée par les néoconservateurs occidentaux comme la preuve que Poutine avait des objectifs impériaux et expansionnistes et voulait « reconstituer l’Empire soviétique ». Une telle interprétation était et reste un non-sens total. Poutine n’est certainement PAS un fan de l’Union soviétique ou du communisme. En effet, son plus grand adversaire politique dans la Russie d’aujourd’hui reste le Parti communiste russe.

Dans son discours, si vous voulez le lire, Poutine a ensuite expliqué POURQUOI l’effondrement de l’URSS était une telle tragédie :

Pour la nation russe, c’est devenu un véritable drame. Des dizaines de millions de nos concitoyens et compatriotes se sont retrouvés hors du territoire russe.

En effet, selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, le HCR, 25 millions de Russes se sont réveillés un matin avec des passeports soviétiques sans valeur, pour constater qu’ils ne vivaient plus sur le territoire russe.

Des millions de Russes vivent dans l’est de l’Ukraine

C’était particulièrement le cas en Ukraine, qui représentait près de la moitié de cette population russe dépossédée (12 millions). En fait, 83% de la population du Donbass d’avant 2014 – y compris la plupart des oblasts de l’Est et du Sud – étaient d’origine russe ou parlaient russe. Dans l’ensemble, près de la moitié des Ukrainiens parlaient russe. Il est également bien connu, par exemple, que Volodymyr Zelensky était un natif russophone, qui n’a appris l’ukrainien qu’une fois élu président.

Dans son discours, Poutine a ensuite expliqué l’origine de cette tragédie :

Ce sont d’abord et avant tout les conséquences de nos propres erreurs, commises à différentes époques. Mais elles sont aussi le résultat d’efforts délibérés de ces forces qui ont toujours cherché à saper notre unité. La formule qu’ils appliquent est connue depuis des temps immémoriaux — diviser pour mieux régner. Il n’y a rien de nouveau ici.

Il est évident que lorsque Poutine parle de « ces forces », il entend les États-Unis et leurs alliés occidentaux, en particulier le Royaume-Uni, qui cherchent activement à briser la Russie depuis le début de leur “Grand Jeu”, il y a environ 200 ans.

Pourquoi est-ce important ?

Ce que la plupart des Occidentaux ne réalisent pas, c’est qu’en raison de l’histoire et des événements décrits ci-dessus, le conflit actuel en Ukraine est, pour l’esprit russe, une guerre civile.

Premièrement, il convient de noter qu’un tiers (1 sur 3) de tous les Russes ont des parents en Ukraine. De plus, avant le coup d’État de 2014 qui a vu un changement de gouvernement en Ukraine, 74% des Russes avaient une attitude favorable envers l’Ukraine ; il semble donc que Poutine n’était pas le seul à les considérer comme un “peuple frère”.

En fait, parmi les Russes vivant dans l’est de l’Ukraine, où se déroulent les combats, 75% des gens parlent russe, avec des pourcentages élevés utilisant le russe comme “langue maternelle unique”.

Une véritable guerre civile

À partir de ces données, nous pouvons conclure que ce qui se déroule dans les oblasts de l’Est de l’Ukraine est bien une guerre civile de facto. Comme la guerre de Sécession, c’est un cas où les deux parties parlent la même langue, partagent un héritage commun, et beaucoup partagent même des liens familiaux. En d’autres termes, c’est pratiquement “frère contre frère” (une expression souvent utilisée pour décrire la guerre civile américaine).

Pourquoi Poutine voulait “aller lentement”

Un autre domaine d’incompréhension occidentale, ou ce que les Allemands appellent un Denkfehler, est l’approche apparemment laborieuse, méthodique et même hésitante de Poutine face au conflit.

Une « Opération Militaire Spéciale »

Premièrement, il y a la question de l’insistance de Poutine sur le fait que le conflit n’est pas une guerre, mais une “Opération militaire spéciale”. Les Occidentaux se moquent et refusent d’utiliser le terme, affirmant qu’il s’agit d’une feuille de vigne ridicule pour couvrir une soi-disant “invasion à grande échelle” (ce n’en était pas une).

C’est parce que Poutine ne voulait pas appliquer une politique de la “terre brûlée” en lançant une guerre totale. Il ne souhaitait pas non plus déclarer la guerre à un “peuple frère”, en particulier lorsque près de 50 millions de Russes ont de la famille en Ukraine.

Pas de “Chock and awe” pour l’Ukraine

Poutine a fait tout son possible pour décrire l’utilisation de la force militaire comme une sorte de “mission de sauvetage” pour protéger les Russes vivant dans l’Est de la Russie (Donbass) du régime de Kiev dont les forces les bombardaient et tiraient dessus tous les jours, tuant environ 10 000 d’entre eux dans les années précédant l’incursion de la Russie en 2022.

En d’autres termes, Poutine est intervenu pour arrêter le meurtre de Russes en Ukraine, et non pour en tuer encore plus par des dommages collatéraux.

C’est pourquoi Poutine a adopté la stratégie “d’y aller doucement” en Ukraine. Il a même demandé à l’armée russe d’éviter de faire passer ses chars au travers des champs des agriculteurs. Le but de la soi-disant “invasion” était de forcer l’Ukraine à négocier et à mettre fin à la guerre assez rapidement pour que le peuple russe de l’Est de l’Ukraine puisse récupérer une vie normale.

En bref : Poutine ne voit pas les Ukrainiens comme un ennemi, mais plutôt de futurs citoyens russes attendant d’être “libérés”.

La vie à Kiev est restée normale

La guerre aérienne en Ukraine a été, jusqu’à récemment, une affaire relativement calme. Les attaques étaient intermittentes et les structures clés n’étaient pas ciblées. En fait, Kiev a même toujours été jugée suffisamment sûre pour que les responsables américains et européens pratiquent une sorte de « tourisme de guerre« , avec de fréquentes visites dans la capitale ukrainienne, en train depuis la Pologne, dont ils savaient qu’elle ne serait pas ciblée (encore une fois, jusqu’à récemment).

À Kiev, la population a continué à mener une vie normale : les bars et les discothèques étaient ouverts, les gens allaient travailler et menaient une vie normale.

Une discothèque à Kiev en 2025

Ce qui a changé, et pourquoi

Depuis le tout début de l’opération militaire russe, Poutine a fait face à des pressions internes pour “appuyer sur la gâchette” et faire peu de cas des Ukrainiens. De nombreuses élites, et même le grand public en général, se demandent : Pourquoi laisser les chemins de fer, ponts et autres infrastructures ukrainiens intacts ? Pourquoi permettre à l’Ukraine de continuer à vendre ses céréales au monde entier et à récolter des devises fortes ? Pourquoi aller si lentement sur le champ de bataille ?

La réponse réside dans ce concept distinctement russe de « peuples frères » que Poutine avait mentionné dans son essai de 2021. Et, comme mentionné ci-dessus, en 2012, 74% des Russes avaient une opinion favorable des Ukrainiens.

Eh bien, nous ne sommes plus en 2012.

Les Russes se sont aigris contre leurs “frères” ukrainiens

Lorsque le coup d’État de Maïdan a eu lieu en 2014, les choses ont commencé à changer non seulement en Ukraine, mais aussi en Russie. Lorsque le public russe a commencé à être bombardé d’histoires, de vidéos et de photos de Russes ethniques massacrés par les bataillons nazis venant d’Ukraine occidentale, il a été scandalisé. Des groupes nationalistes ukrainiens de droite comme le Bataillon Azov, le Bataillon Aidar, Secteur droit et d’autres ont assassiné des milliers de citoyens de la région du Donbass, dont les seuls “crimes” étaient qu’ils étaient ethniquement russes et appartenaient à l’Église orthodoxe russe.

Mais pour ces nazis, ces Ukrainiens russophones étaient des Untermenschen (sous-hommes). En fait, Iatseniouk, le Premier ministre qui a été choisi par les États-Unis pour diriger le gouvernement après le coup d’État du Maïdan, les a littéralement appelés ainsi dans une déclaration.

Néanmoins, à la veille de l’incursion de Poutine en Ukraine pour sauver les Russes assiégés dans le Donbass, près de la moitié des Russes avaient encore une opinion favorable de l’Ukraine.

En 2026, cependant, il n’y a plus que 16% des Russes qui ressentent encore cela envers leurs “frères slaves”.

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