La marche de l’AfD vers le pouvoir – Entretien avec Benedikt Kaiser

La marche de l’AfD vers le pouvoir – Entretien avec Benedikt Kaiser

Le parti identitaire allemand AfD caracole dans les sondages fédéraux et est en passe d’obtenir le gouvernement régional de Saxe-Anhalt. Afin de comprendre comment cela est possible, Polémia a interrogé l’essayiste allemand Benedikt Kaiser, dont l’ouvrage Vers l’hégémonie : le combat métapolitique vu d’Allemagne vient d’être traduit par l’Institut Iliade et publié aux éditions de la Nouvelle Librairie. Un entretien passionnant qui montre les forces de l’AfD, en tout cas de sa partie la plus conscientisée, notamment à l’Est : un parti où la démocratie de base est réellement vécue — ceci est aussi lié à la tradition fédérale de l’Allemagne — et où les relations avec son Vorfeld, son avant-champ, sont utilement développées et exploitées. Précisons que plusieurs députés de l’AfD — régionaux, fédéraux ou européens — seront présents, en compagnie de nombreux collègues d’autres nationalités, au forum que Polémia tiendra le 31 octobre à Paris Sud sur la remigration.
Polémia

« Avec l’AfD, les Allemands espèrent que les choses pourront être différentes ! »

Polémia : Du point de vue français, l’ascension rapide de l’AfD aux élections régionales et dans les sondages pour les élections fédérales est impressionnante. Comment expliquez-vous cela ?

Benedikt Kaiser : Les résultats des partis traditionnels — des Verts au SPD, en passant par la CDU et la CSU — ont été catastrophiques ces dernières années. Et ils le sont toujours. La frustration gagne donc des couches toujours plus larges de la population. À cela s’ajoute un profond malaise face à la situation économique : la peur du déclassement augmente. Dans le même temps, la crise migratoire n’est pas résolue et les prix de l’énergie s’envolent, entre autres problèmes. Dans ce contexte, l’AfD apparaît à un nombre croissant d’électeurs, notamment à d’anciens abstentionnistes, comme la seule force qui ne porte aucune responsabilité dans ce grand malaise, puisqu’elle n’a encore jamais gouverné. Autrement dit, beaucoup d’électeurs savent déjà que les anciens partis ne sont pas capables de gouverner correctement. Avec l’AfD, ils espèrent au moins que les choses pourront être différentes !

Polémia : Comment l’AfD est-elle organisée ? Centraliste ? Fédéraliste ? Y a-t-il une certaine subsidiarité dans son fonctionnement ou non ?

Benedikt Kaiser : L’AfD est un parti où la démocratie de base est réellement vécue. Même si elle se professionnalise et se modernise de plus en plus, elle conserve ce réflexe très fort de ne vouloir se laisser dicter sa conduite par personne — pas même par ses propres dirigeants, très souvent ! Au fond, l’Allemand moyen, contrairement à beaucoup de Français, est très attaché au fédéralisme. Cela vaut aussi pour l’AfD : les fédérations régionales des Länder jouent un rôle important et il n’existe pas, à Berlin, de direction centrale autoritaire.

Polémia : Quels sont les efforts déployés pour recruter et former des dirigeants et des militants ?

Benedikt Kaiser : Au niveau fédéral, on commence progressivement à mettre en place des structures de formation et à mieux former les jeunes cadres de la relève. Il était grand temps ! Certaines fédérations régionales — fédéralisme oblige ! — ont joué un rôle d’avant-garde, par exemple en Thuringe. L’Est impulse les dynamiques, l’Ouest suit. Mais, dans l’ensemble de l’Allemagne, il reste encore beaucoup à faire en matière de recrutement, de formation initiale et de formation continue.

« Apprendre à articuler de manière constructive métapolitique et Realpolitik »

Polémia : Comment fonctionne le mouvement de jeunesse de l’AfD ? Est-il dynamique ? N’expose-t-il pas trop l’AfD aux rigueurs du politiquement correct et à la surveillance des « services » ?

Benedikt Kaiser : L’organisation de jeunesse de l’AfD, Generation Deutschland (GD), est nouvelle. L’ancienne organisation de jeunesse, la Junge Alternative (JA), a été dissoute. La répression des services de renseignement est réelle, la terreur antifasciste est réelle, tout comme la pression venant de l’intérieur même du parti (notamment de ses courants libéraux). Et pourtant, je pense que la GD est sur la bonne voie pour former, de manière dynamique et professionnelle, l’AfD de demain. Mais il faut encore aller plus loin. Dans la frange « plus âgée » du populisme de droite allemand, l’idée pourtant élémentaire qu’il faut un soubassement métapolitique et qu’il faut élaborer une vision du monde suffisamment sensée, cohérente et consistante n’est pas encore réellement admise par tous. À mes yeux, c’est l’un des principaux problèmes. Je constate davantage de progrès chez les jeunes. Ils doivent apprendre à articuler de manière constructive métapolitique et Realpolitik. Si les piliers que sont les valeurs, le savoir et la vision du monde font défaut, un responsable politique peut certes se montrer flexible dans la gestion quotidienne, mais il tend alors — comme le montrent tant de partis de droite en Europe ! — à verser trop souvent dans l’opportunisme et l’inconsistance.

Polémia : Quel rôle joue le terme de remigration dans le discours et le programme de l’AfD ? Mobilise-t-il ? Inquiète-t-il ?

Benedikt Kaiser : Le terme suscite beaucoup d’irritation et constitue, au sens de Chantal Mouffe, un « signifiant vide ». Autrement dit, des acteurs différents y projettent des contenus différents. La « remigration » peut désigner beaucoup de choses : l’expulsion des seuls immigrés clandestins ; ou également celle des salafistes et des criminels ; ou davantage encore. Le terme reste ouvert — et, pour l’AfD, c’est souvent un avantage. Chaque électeur peut y mettre ce qu’il attend précisément d’un responsable de l’AfD lorsqu’il parle de remigration. En moyenne (!), l’AfD est néanmoins devenue aujourd’hui nettement plus modérée sur cette question que son propre électorat. Les exceptions confirment la règle.

Polémia : L’AfD est régulièrement exposée à des campagnes de diabolisation. Comment y fait-elle face ? Affrontement ? Contournement ? Dédiabolisation ? Contre-diabolisation ? Y a-t-il des différences de traitement entre l’Est et l’Ouest ?

Benedikt Kaiser : L’AfD est diffamée depuis le premier jour de son existence, en 2013. Elle a toujours été présentée comme une force « d’extrême droite », alors même qu’elle était à l’origine libérale sur le plan économique et eurosceptique. Les réactions au sein de l’AfD sont diverses. Une partie du parti cherche à s’adapter afin d’apaiser les services de renseignement et les antifascistes de tous les partis. Elle prend ses distances avec ses propres compagnons de route, avec des thèmes comme la « remigration » ou encore avec le Vorfeld. Mais tout cela ne sert à rien. Un autre camp, au sein de l’AfD, adopte une attitude beaucoup plus assurée : il ne se laisse pas impressionner par ce que les services de renseignement et les antifascistes affirment dans la politique et les médias, par ce qu’ils inventent ou entreprennent. C’est cette partie de l’AfD qui réussit. On la trouve principalement — mais pas uniquement ! — en Allemagne de l’Est. L’Allemagne de l’Est est plus anticonformiste, plus disposée au changement, plus patriotique, plus courageuse — tout simplement différente. Cela s’explique par des facteurs culturels, historiques et psychologiques liés aux trajectoires divergentes de l’Ouest et de l’Est depuis 1945.

« L’AfD récolte ce que d’autres ont semé dans l’espace extraparlementaire »

Polémia : Considérez-vous que la droite en Allemagne a conquis une certaine forme d’hégémonie et que celle-ci sert l’AfD ?

Benedikt Kaiser : On peut diagnostiquer une hégémonie culturelle et politique relative de la droite, au moins dans certaines parties de l’Allemagne de l’Est. Mais tout cela reste encore très précaire et superficiel. Il reste énormément à faire, même si la possibilité existe. On observe également de premiers progrès dans les zones rurales de l’Allemagne de l’Ouest. Mais tout cela prend du temps. Il faut beaucoup de patience et de nombreux projets couronnés de succès, capables à leur tour de servir de modèles à d’autres villes et régions. Trop souvent, cependant, les populistes de droite présents dans les parlements ne comprennent pas ce que signifie le travail hégémonique. Ils s’enferment dans le « contre » au lieu de construire le « pour quoi ».

Polémia : Quel est le rôle du Vorfeld et, de manière générale, de la bataille culturelle et politique dans cette montée de l’AfD ?

Benedikt Kaiser : C’est une question dont on pourrait discuter pendant des heures. Je vais essayer de faire bref. Chez Jungeuropa Verlag — qui constitue le cœur de la « Nouvelle Droite » originelle en Allemagne —, nous partons de l’idée que toute progression des orientations patriotiques dans la lutte pour l’hégémonie suppose d’abord une interaction efficace et professionnelle entre un parti électoral patriotique et son Vorfeld extraparlementaire. Ce Vorfeld doit, dans chaque domaine, précéder le parti électoral et agir là où s’opère la formation quotidienne, consciente mais souvent aussi inconsciente, des citoyens : dans les associations, les initiatives citoyennes, les journaux, le sport, les réseaux sociaux, etc.

Dans ce schéma de la « mosaïque de droite », le Vorfeld de l’AfD constitue son espace de protection, de soutien et de recrutement. Il faut y ranger les organisations, associations et regroupements qui se sentent idéologiquement proches d’un parti donné. Les acteurs du Vorfeld n’ont nullement besoin d’être membres du parti pour contribuer à élargir son espace de résonance. Les pièces de la mosaïque sont disposées les unes à côté des autres, et non les unes au-dessus des autres. Mais, au moyen de projets exemplaires menés en commun et de situations de coopération, on peut élaborer une compréhension théorique commune de certaines approches, puis les mettre à l’épreuve dans la pratique. Adapté à notre situation, cela signifie que la « Realpolitik » (c’est-à-dire la politique parlementaire) et la « métapolitique » (c’est-à-dire la politique des idées, jusqu’à la politique sociale au sens large, le champ de la lutte pour l’hégémonie) doivent considérer cette tâche comme une entreprise commune menée sur des terrains d’action différents. Il faut se connaître, se comprendre et, lorsque c’est possible, se faire confiance. C’est ainsi qu’une « mosaïque » de travail peut coopérer de façon constructive sur le long terme.

L’AfD récolte ce que d’autres ont semé dans l’espace extraparlementaire. Mais elle récolte aussi parce que son adversaire politique a commis presque toutes les erreurs qu’il pouvait commettre. Et, dans de nombreux endroits, elle dispose elle-même de bonnes forces qui contribuent également à garantir son ascension. Bref, il s’agit d’un ensemble de facteurs. Le Vorfeld n’est pas, à lui seul, responsable de la montée de l’AfD. Mais, sans Vorfeld, cette progression serait plus limitée et seulement temporaire.

Polémia : Comment votre livre a-t-il été accueilli par le parti AfD et par ses opposants ? En quoi est-il utile pour les Français de lire sa traduction proposée par l’Institut Iliade aux éditions de la Nouvelle Librairie ?

Benedikt Kaiser : Le livre a été accueilli de manière très contrastée au sein de l’AfD. Des responsables politiques comme Björn Höcke et Christoph Berndt, qui dirigent respectivement l’AfD en Thuringe et dans le Brandebourg, l’ont recommandé comme le livre politique du moment. D’autres figures importantes de l’AfD le considèrent d’un œil critique, parce qu’elles craignent que la critique du libéralisme formulée dans le Vorfeld de l’AfD ne rende la CDU encore plus hostile au parti — alors qu’elle l’est de toute façon depuis longtemps. Nous sommes très satisfaits des ventes : plusieurs milliers d’exemplaires ont été écoulés, ce qui est déjà considérable, pour nous, s’agissant d’un ouvrage de théorie politique. Cela tient aussi au fait que mon livre, et ma personne, ont suscité une grande attention dans les médias dominants, du Financial Times jusqu’à Die Zeit, le plus grand hebdomadaire de la République fédérale. En Allemagne, toutefois, le camp de droite est traversé par de nombreuses démarcations internes. C’est pourquoi mon livre a fait l’objet de nombreuses recensions dans des journaux et revues de gauche libérale, voire d’extrême gauche, mais presque aucune dans les médias libéraux-conservateurs et de centre droit. Cela paraîtra certainement choquant et absurde aux Français ; à nous aussi, d’ailleurs, mais nous nous y sommes habitués.

Les lecteurs français pourront, grâce à ce livre, mieux comprendre la situation allemande, celle des conservateurs, de la « Nouvelle Droite », mais aussi celle des forces de gauche qui perdent aujourd’hui, peu à peu, leur hégémonie. Au-delà de l’histoire et de l’actualité allemandes que j’y traite, des lecteurs non allemands peuvent en tirer des enseignements essentiels. Car mon « gramscisme de droite » n’est pas une lubie intellectuelle, mais est très orienté vers la pratique. Il peut donc être appliqué tout aussi bien à la France, à la Belgique ou à d’autres pays ! Enfin, dans quelques années, l’AfD gouvernera la République fédérale d’Allemagne. Il pourrait être intéressant, pour les patriotes français, de comprendre dès maintenant — avant les médias dominants — pour quelles raisons l’AfD et son Vorfeld progressent vers l’hégémonie !

Entretien avec Benedikt Kaiser

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