
Cette rentrée n’échappe à aucun des marronniers habituels : Les feuilles tombent, les températures aussi et comme chaque automne, les lycées se bloquent et l’actualité se remplit soudains de marrons (et pas seulement ceux échangés entre les forces de l’ordre et ceux qu’on fait passer pour des lycéens).
Tout se déroule comme si, En France, on ne pouvait avoir une année scolaire complète sans une grosse poignée d’établissements barricadés à coups de poubelles, de palettes et de mortiers d’artifice. Ainsi, en décembre 2018, 188 lycées avaient été touchés dans le sillage des Gilets jaunes. Puis vinrent le bac en contrôle continu en 2021, Parcoursup en 2022, les retraites en 2023, Gaza en 2024. Si le motif change, la liturgie semble immuable : on bloque d’abord, on trouve une raison ensuite.
La récolte de cette année s’annonce exceptionnelle : on a ainsi compté plus de 350 établissements mobilisés et 625 interpellations et 83 policiers et gendarmes blessés. Depuis le début du mouvement, des centaines d’élèves et de personnels ont été blessés. Beauvau a ouvert une cellule interministérielle de crise. L’occupant de l’Élysée rappelle que la colère ne justifie pas la violence, le ministre de l’Éducation trouve les revendications « légitimes ». L’heure est grave, le numéro vert quasiment déjà imprimé dans des flyers colorés et tout est donc sous contrôle.
Et comme souvent, personne n’a rien organisé au départ, aucun mot d’ordre ne semble venu d’en haut : tout est parti du lycée Saint-Exupéry de Créteil, où quelques élèves ont barré l’entrée avec des poubelles. Trois vidéos sur Snapchat et TikTok plus tard, la région parisienne s’embrasait, l’Union Syndicale Lycéenne courait prendre la tête d’un cortège qui ne l’avait pas attendue, et La France Insoumise trottinait derrière l’Union syndicale lycéenne.
Pour LFI, l’occasion était trop belle : après des années à chanter la conflictualité, l’insurrection citoyenne et la « nouvelle France », voilà que la jeunesse se soulève enfin.
Pas de doute, il faut en être ! Sans hésiter et avec toute la « finesse » politique dont ils sont capables, Éric Coquerel et Clémence Guetté appellent donc à généraliser les blocages, et Jean-Luc Mélenchon, désormais candidat, demande carrément à ses élus et militants de « s’interposer » entre les lycéens et les forces de l’ordre. À Saint-Denis, le maire insoumis Bally Bagayoko pousse le zèle jusqu’aux abords d’un lycée bloqué, ce qui lui vaut une saisine de la justice par le préfet de police pour « provocation à commettre un délit ».
Malheureusement pour notre tribun septuagénaire, un mouvement né sur TikTok n’obéit à personne.
En fait de Grand Soir, c’est une tendance virale qui ressemble peu aux délicieuses affiches communistes des années 60 : une femme brûlée au visage à Marseille par un émeutier cagoulé qui se sert d’un spray comme d’un lance-flammes, une surveillante tabassée au sol à Annecy, un professeur gravement blessé d’un coup de barre de fer à Angers, une lycéenne aspergée d’acide, … En fait de peuple insurgé, le petit Jean-Luc se retrouve embarrassé avec cagoules, matelas en feu et un catalogue d’agressions qui tourne en boucle sur toutes les chaînes à sept mois de la présidentielle.
Bref, la « Nouvelle France » s’expose, et elle n’est guère attrayante. Pour ceux qui redoutaient qu’un Mélenchon trop vigoureux pourrait chasser le candidat de l’extrême-centre dès le premier tour, voilà qui tombe à pic.
Il y a bien évidemment des revendications : on notera des remarques sur des classes surchargées, des toilettes insalubres, des surveillants ou des infirmières introuvables. Certes, mais ce n’est certainement pas une question de moyens.
L’Éducation nationale dispose en 2026 d’un budget de 64,5 milliards d’euros (près de 90 en comptant les pensions), soit 12 de plus qu’en 2019, pour un nombre d’élèves qui fond chaque année. C’était jusqu’à l’an dernier le premier poste du budget de l’État, tout juste détrôné par la Défense (qui investit dans les mortiers apparemment). Autrement dit, avec moins d’élèves et plus de prélèvements, l’Éducation nationale transforme des milliards en absence de chaises.
De l’autre côté, la réponse lycéenne est à l’image de l’absence d’éducation qui leur est dispensée : on manque de locaux ? On crame les locaux. On réclame des profs ? On tabasse les profs. On réclame des surveillants ? On les envoie aux urgences. Décidément, PISA ne risque pas de remonter : ce sont des réactions d’imbécile qui incendie sa cuisine pour protester contre la lenteur de son four.
Au passage, on notera que les bâtiments des lycées relèvent des Régions, quand les profs et les surveillants relèvent de l’État : on exige des moyens de l’un en détruisant ceux de l’autre, et c’est le même contribuable qui paiera deux fois, sans obtenir la moindre chaise supplémentaire. Malin.
Enfin, la saison ne serait pas complète sans ses figures imposées de laxisme et d’évaporation joyeuse de la République dans un vivre-et-casser-ensemble devenu habituel : une circulaire de l’Intérieur et de l’Éducation fixe aux préfets une « ligne rouge très claire », qui devient rose pâle au passage devant les juges au vu des premières condamnations : 140 heures de TIG à Belfort pour des jets de projectiles sur les forces de l’ordre (sept ans encourus), du sursis probatoire à Reims pour des violences sur policiers, 120 jours-amende à 8 euros à Nice pour un individu qui brandissait des mortiers. Et ce sont des majeurs ! Pour les mineurs, on frôle les gros yeux.
Au milieu, se retrouvent les enseignants dont une partie, par la voix du Snes-FSU, estime que les lycéens expriment des revendications légitimes ; l’autre se tait, tétanisée, et met de bonnes notes pour avoir la paix. Des années de #PasDeVague, d’affaires étouffées et de renoncements discrets ont produit ce résultat : une institution où ceux qui devraient tenir la classe ne le veulent ou ne le peuvent plus, des parents qui regardent ailleurs, des juges qui distribuent des TIG, et l’État qui rédige des circulaires pleines de mots fermes en comptant ses blessés.
Plus personne ne canalise rien, et tout le monde le sait.
Ces gesticulations ne sont cependant pas perdues pour tout le monde. Au-delà des inévitables retombées politiques, pendant que les poubelles flambent devant les lycées, plus personne ne parle de l’état des comptes publics, du déficit qui galope ou des taux des OAT qui grimpent.
Pour un gouvernement qui n’aime rien tant qu’un sujet bruyant pour couvrir les sujets graves, l’aubaine est inespérée.
Que chacun se rassure : la Toussaint approche, les blocus vont se dissoudre dans les vacances, et la saison reprendra au printemps, avec un nouveau motif et des poubelles renouvelées au frais du contribuable.
Rendez-vous en avril.
https://h16free.com/2026/10/05/85389-on-veut-des-moyens-pour-les-cramer-rapidement
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