
Les États-Unis ont officiellement annoncé le lancement du Projet Meridian. Le communiqué du Pentagone ne fait qu’une page. Mais cette initiative pourrait changer radicalement l’approche des guerres futures. Et peut-être même les empêcher.
Washington souligne que les soldats font d’ores et déjà preuve de « maîtrise et de bravoure » et que les armements ont atteint une « supériorité technologique inégalée ». Mais cet état de fait ne saurait être considéré comme acquis. « De nouveaux théâtres, de nouvelles méthodes de combat et des avancées technologiques transformeront fondamentalement la nature de la guerre. Nous devons anticiper les conditions des opérations futures et agir avec détermination pour créer les moyens d’assurer notre supériorité », indique le département américain de la Guerre.
Dans le cadre du Projet Meridian, l’armée américaine entend mener une analyse approfondie des conflits de demain et déterminer quelles armes seront les plus prometteuses. Le tout dans un seul objectif : dominer le monde.
Le plus intéressant est que le Projet Meridian s’appuiera sur les évaluations d’experts extérieurs au Pentagone, des entrepreneurs, des scientifiques, des inventeurs. L’équipe de direction a déjà été désignée. Il s’agit d’Elon Musk, créateur de Tesla et SpaceX, et de Palmer Luckey, cofondateur d’Anduril, une entreprise spécialisée dans les systèmes de combat autonomes, la robotique, la cybersécurité et l’intelligence artificielle. Pour épauler ces deux « visionnaires », on a nommé côté politique l’ancien président de la Chambre des représentants Newt Gingrich, et côté militaire, le directeur technologique en chef du département américain de la Guerre Emil Michael, ancien directeur commercial d’Uber. Le Pentagone espère recevoir les conclusions et recommandations d’ici fin janvier 2027.
Les médias américains se sont aussitôt enflammés : est-il judicieux de confier une chose aussi capitale que la guerre à des civils, fussent-ils des hommes d’affaires très prospères ? Aucun d’entre eux n’a jamais tenu un fusil d’assaut. Mais justement, ce n’est pas ce qu’on leur demande. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a donné une réponse limpide : « Nous devons avoir l’humilité de reconnaître que les meilleurs prévisionnistes des conflits futurs ne se trouvent pas uniquement au Pentagone. Il y a des biais évidents et des risques à se poser soi-même les questions et à y répondre soi-même. »
Il existe un vieil adage : les généraux se préparent toujours à la guerre précédente. C’est précisément ce cercle vicieux que Trump et Hegseth tentent de briser. Ils misent sur ceux qui sont capables de voir au-delà de l’expérience militaire conventionnelle. Hegseth a annoncé avoir déjà licencié 10% de tous les généraux et amiraux, et a l’intention d’en écarter bien d’autres encore. « Les clowns idéologiques sont partis. Ils ont été remplacés par des cowboys patriotes avec de meilleurs taux de testostérone. Notre force ne réside pas dans la diversité. Notre force, c’est l’unité », a déclaré le chef du Pentagone.
Les sceptiques affirment que l’initiative des militaires américains n’est qu’un rêve absurde, une tentative de dilapider le budget. Que rien de bon n’en sortira. Comme pour le programme Dôme doré, la « flotte dorée de Trump » ou les canons laser.
On retrouve exactement les mêmes propos qui ont été tenus au sujet de Musk. Que ses vaisseaux spatiaux ne voleraient jamais. Que Starlink était un projet mort-né. Que l’intelligence artificielle n’était qu’un jouet pour geeks. Au final, de nombreux projets de Musk se sont révélés non seulement commercialement et technologiquement viables, mais véritablement révolutionnaires. Désormais, il accède à toute la puissance et aux fonds de l’industrie militaire américaine.
Hegseth a par ailleurs annoncé la création du Commandement de la guerre autonome (Autonomous Warfare Command, ou AutoWarCom), c’est-à-dire d’une nouvelle branche des forces armées, au même titre que l’armée de terre, la marine, l’aviation et les forces spatiales. Autrement dit, les drones et l’intelligence artificielle au service de la guerre, c’est déjà une étape franchie. Quelle sera la suivante ?
En 2019, le ministère français de la Défense a créé la Red Team défense, un groupe d’écrivains de science-fiction chargés d’imaginer les scénarios des guerres futures et de l’emploi des forces armées. En quelques années, les Français ont produit trois recueils de scénarios, Ces guerres qui nous attendent. Mais aujourd’hui, on n’entend plus parler des travaux de ce groupe.
Et là, deux hypothèses : soit les généraux ont considéré que les récits des futurologues sur les lasers, les biorobots, les terminators, les armes psychotroniques et climatiques et autres choses qu’un être humain ordinaire ne peut même pas imaginer aujourd’hui n’étaient que des élucubrations déconnectées des réalités géopolitiques, et ont discrètement enterré le projet, soit ils ont tout de même prêté l’oreille à ces réflexions, en ont été terrifiés et ont tout classifié, conscients de ce qu’ils avaient entre les mains. Les États-Unis ont décidé de porter l’idée à un niveau bien supérieur, ne faisant pas appel à des auteurs de science-fiction, mais à ceux qui créent eux-mêmes les technologies de demain.
Bien sûr, il faut vivre ici et maintenant. Et résoudre les problèmes actuels, y compris en matière de guerre, avec les moyens disponibles. Mais il ne faut pas non plus oublier l’avenir. « Nous allons étudier non seulement les guerres d’aujourd’hui, mais aussi réfléchir sérieusement aux guerres que nous ne pouvons pas nous permettre de mener en 2030, 2050 et 2100, et à ce que l’Amérique doit construire dès maintenant pour les empêcher », a déclaré Palmer Luckey.
Le Projet Meridian pourrait s’avérer être un pétard mouillé. Il pourrait aussi changer les règles du jeu. Mais l’essentiel est que les militaires ne doivent pas chercher à deviner quelle arme miracle viendra ensuite. Ils doivent apprendre à prévoir des guerres qui n’ont pas encore eu lieu, pour qu’elles n’aient jamais lieu.
Alexandre Lemoine
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