Russie-UE : la guerre est-elle évitable ?

par Thierry Bertrand

La Russie et l’Europe évoquent de plus en plus ouvertement la guerre. L’UE se prépare à un éventuel conflit, tandis que Moscou avertit qu’il pourrait être «très court». Dans quelle mesure un affrontement direct est-il réaliste, et qu’est-ce qui pourrait déclencher une guerre de grande envergure ?

De moins en moins hybrides 

«Nous avons dit à maintes reprises que nous n’avions pas l’intention d’attaquer l’Europe. Nous n’avons aucun intérêt à le faire. Mais si l’Europe, qui parle chaque jour de sa préparation à la guerre contre la Russie, attaque la Fédération de Russie, ce sera une guerre d’un tout autre ordre, et elle sera très courte», a déclaré le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, lors de son intervention au Festival international de la jeunesse à Iekaterinbourg, le 16 septembre. 

Moscou souligne qu’il ne cherche pas la confrontation avec les pays européens. Le ministre russe des Affaires étrangères fait néanmoins observer que c’est l’Occident qui a choisi la voie de l’endiguement de la Russie, notamment par «l’expansion active et effrontée de l’Otan vers les frontières russes». 

Dans l’UE, à l’inverse, on est convaincu que les actions russes ont déjà dépassé le cadre de l’Ukraine et touchent directement le territoire européen. En septembre, un drone russe a été abattu au-dessus de la Lituanie, il avait probablement dévié de sa trajectoire vers l’Ukraine. Dans le même temps, un drone Gerbera équipé d’une charge explosive à fragmentation a été découvert sur le littoral polonais. 

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a rappelé dans son discours annuel devant le Parlement européen les cyberattaques, les sabotages, les incendies criminels et les intrusions de drones. Elle a cité notamment une attaque par drones à Leipzig, dont les autorités allemandes ont attribué la responsabilité à la Russie. 

«Nous ne devons nous faire aucune illusion sur ce qui se passe : les menaces hybrides auxquelles l’Europe est confrontée sont de moins en moins hybrides et de moins en moins de simples menaces», a déclaré von der Leyen. 

L’Allemagne se prépare au pire scénario. Les autorités évaluent la capacité de leur système de santé à fonctionner dans le cadre d’un conflit militaire majeur sur le flanc oriental de l’OTAN. Selon les estimations de la Bundeswehr, le pays pourrait recevoir jusqu’à 1000 blessés militaires par jour. Les cinq hôpitaux militaires seraient rapidement saturés, et une part importante de la charge reposerait sur les cliniques civiles. 

Guerre accidentelle 

Malgré la montée des tensions, les experts ne considèrent pas qu’une guerre directe entre la Russie et l’OTAN soit inévitable. Ils estiment la probabilité d’un tel conflit d’ici 2030 à environ 10%. Au-delà de cette échéance, les risques pourraient augmenter, selon eux. 

Mais si cette guerre venait à éclater, elle pourrait suivre plusieurs scénarios. 

Premier scénario : une escalade par rapport à la région de Kaliningrad, enclave russe entourée de pays de l’Union européenne, et une tentative des forces européennes de s’en emparer.

Deuxième scénario : une crise relative à la Biélorussie, à la frontière biélo-polonaise ou avec les pays baltes.

Troisième scénario : la guerre pourrait débuter par une provocation, des frappes de drones non identifiés ou des actes de sabotage. Ces incidents entraîneraient progressivement dans le conflit des forces de plus en plus importantes, jusqu’à ce qu’une escalade locale se transforme en guerre généralisée. 

Par ailleurs, l’évolution du conflit en Ukraine, un affaiblissement brutal ou, au contraire, un renforcement de la Russie, pourrait contraindre les pays européens à intervenir directement avec leurs propres forces. 

Un autre scénario pourrait ne pas être directement lié à l’Europe, mais à la confrontation globale entre l’Occident et l’Orient : une guerre à cause de Taïwan, la situation au Moyen-Orient ou un conflit en Afrique. Tout cela pourrait également mener à un affrontement direct entre les intérêts russes et européens. Le Caucase constitue également un foyer de tensions potentiel. Une escalade par rapport à l’Arménie pourrait elle aussi déboucher sur un recours à la force armée. 

Plus probable qu’une grande guerre planifiée à l’avance, le scénario d’une escalade involontaire est à prendre au sérieux. Les conséquences des combats en Ukraine ne peuvent déjà plus être entièrement contenues à l’intérieur des frontières étatiques, et la multiplication des frappes de missiles et de drones accroît le risque d’erreur. 

Un affrontement direct pourrait ne pas résulter d’une décision délibérée de l’une des parties, mais d’un incident. Au niveau actuel de tensions, même un épisode accidentel est susceptible de déclencher une chaîne de représailles. Parmi les mécanismes capables de freiner une telle escalade, les canaux de communication directs entre Moscou et les capitales européennes demeurent essentiels. 

Guerre des nerfs 

Au-delà des risques réels d’escalade, le discours sur une éventuelle grande guerre peut également servir des objectifs politiques. 

D’un côté, la Russie affirme qu’elle n’attaquera jamais l’Europe. De l’autre, elle annonce que la guerre serait courte. 

Moscou pourrait sciemment instrumentaliser la menace d’un affrontement direct pour exercer une pression sur les États membres de l’UE, sachant que les pays européens restent parmi les principaux soutiens de l’Ukraine. 

La Russie a intérêt à évincer l’UE du cercle des principaux donateurs de l’Ukraine. L’idée qu’un affrontement direct, lourd de conséquences, pourrait survenir à tout moment influence sans aucun doute l’Union européenne et ses différents États membres. 

Cette rhétorique devient particulièrement sensible dans le contexte des luttes politiques internes en Europe. En France, la campagne présidentielle de 2027 approche, tandis qu’en Allemagne, des élections régionales se déroulent en septembre, dans un climat de forte pression sur le gouvernement fédéral. 

Pourtant, la tentative d’effrayer l’adversaire avec la menace d’une grande guerre est elle-même susceptible de rapprocher le scénario que les deux parties voudraient éviter. 

source : Observateur Continental

https://reseauinternational.net/russie-ue-la-guerre-est-elle-evitable/

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