Le constat sur l’immigration d’un défenseur d’une conception civique de la nation

Le constat sur l’immigration d’un défenseur d’une conception civique de la nation

À l’heure où s’annonce le colloque « Remigration — Ouvrons le débat », organisé le 31 octobre prochain, Polémia (qui se pique de polémiques, comme son nom l’indique) donne la parole à un « homme de gauche républicaine », reconnu comme un spécialiste du droit des immigrés. Dans son dernier livre, De l’immigration en France (Éditions Grasset, 208 pages, 18 euros), le politologue Patrick Weil, directeur de recherche émérite au CNRS, propose « un livre manifeste qui fera date » en vue de dessiner, dans le respect de l’État de droit, « les contours d’une politique de l’immigration moderne et réfléchie ».
Johan Hardoy

Quelques données sur l’immigration

Les immigrés sont des personnes nées étrangères à l’étranger et qui vivent en France. Le droit du sol français n’étant pas, à la différence du droit américain, direct et automatique à la naissance, un enfant né en France, de parents étrangers non nés en France, est étranger au moins jusqu’à l’âge de 13 ans.

En 2025, le ministère de l’Intérieur a délivré 384 000 premiers titres de séjour, dont 118 000 pour des étudiants, 92 600 pour un motif humanitaire, 91 100 pour des liens familiaux et 62 000 pour un motif économique. Ce décompte ne comprend pas les mineurs de moins de 16 ans et les citoyens européens.

Le recensement annuel de la population française effectué par l’Insee dénombre quant à lui les immigrés résidant en France depuis plus d’un an, quels que soient leur âge, leur nationalité, leur statut régulier ou non, sauf ceux qui sont repartis ou décédés.

Selon les données de l’Insee, l’immigration a augmenté plus rapidement que la population totale durant le dernier quart de siècle. En 1999, sur une population totale de 60 millions d’habitants, les 4,37 millions d’immigrés venaient davantage d’Europe (47 %) que d’Afrique (38 %). En 2024, sur 68 millions d’habitants, ils étaient 7,7 millions (un chiffre peut être sous-estimé d’environ un million) et provenaient davantage d’Afrique (49 %) que d’Europe (31 %).

La région parisienne regroupe toujours la plus large part de l’immigration, mais la hausse est significative dans les régions de l’Ouest. Dans certaines communes, cette croissance n’a été « ni anticipée ni organisée en matière d’accueil, de scolarisation ou de logement ».

Patrick Weil considère néanmoins que « cette augmentation de la population immigrée ne constitue en rien une submersion ». Il souligne qu’elle est moins importante qu’en Allemagne, par exemple, où « la part de la population née à l’étranger est passée de 9,45 millions en 2013 à 16,88 millions en 2024. »

Dans un chapitre intitulé « L’Union européenne, levier de la souveraineté française » [sic], il observe (sans réticence) que « depuis 2011, l’Union européenne pratique l’externalisation du contrôle du franchissement de ses frontières. Elle a confié à des États tiers la responsabilité de vérifier le droit des voyageurs à franchir la frontière extérieure de l’Union ».

Les demandeurs d’asile

Depuis 1967, l’asile, autrefois réservé à des demandeurs venus d’Europe, a été élargi à tous les persécutés du monde.

Patrick Weil admet qu’une part non négligeable de populations étrangères saisiraient l’opportunité de venir en Europe si les frontières étaient totalement ouvertes. Il approuve également l’africaniste américain Stephen Smith quand celui-ci décrit l’aspiration à la migration vers l’Europe de toute une jeunesse africaine.

« De plus en plus d’étrangers veulent voyager et en ont les moyens », au point que « les consulats français à l’étranger ne peuvent faire face à la demande croissante » des demandes de visa, ajoute-t-il.

Pour autant, il exprime un désaccord profond avec l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), qui affirme que l’asile est devenu une voie d’immigration hors de contrôle qui concerne potentiellement 580 millions de bénéficiaires.

D’un point de vue légal, « si ces 580 millions de personnes demandaient l’asile en France, elles pourraient l’obtenir », mais cette hypothèse lui paraît impossible matériellement : l’obtention de l’asile nécessite une présence sur le territoire français, alors qu’au niveau planétaire, les migrations se déplacent habituellement vers des pays voisins.

[Johan Hardoy : Patrick Weil n’envisage pas le fait qu’un faible pourcentage de ces populations suffirait à constituer une masse conséquente dont la gestion serait problématique.]

Quant aux demandeurs d’asile déboutés, ils « viennent rejoindre les rangs des étrangers en situation irrégulière et font systématiquement l’objet d’“obligation de quitter le territoire français” ». En 2024, 124 000 OQTF ont été prononcées, un « record d’Europe pour un taux d’exécution très faible de 11,4 % contre 26,7 % en Allemagne ou 58,2 % en Suède ».

L’immigration clandestine

Les immigrés en situation irrégulière peuvent être estimés par le nombre de bénéficiaires de l’aide médicale d’État (AME), qui concerne ceux qui sont en France depuis plus de trois mois et ne possèdent que de faibles ressources.

En 2024, ils étaient 484 000, pour un coût total de 1 milliard d’euros. Les enfants ne sont pas comptabilisés, ni ceux qui ne s’y sont pas inscrits, mais ce chiffre comprend des étrangers vivant dans les pays européens voisins qui reviennent se faire soigner en France, ainsi que certains régularisés.

Selon l’auteur, le nombre d’immigrés clandestins doit être relativisé : la France est visitée par plus de 100 millions de touristes étrangers chaque année et, « si l’on prend les estimations les plus hautes, 200 000 se maintiennent en situation irrégulière. Pour l’activité de contrôle policier, cela représente 0,2 % des entrées » [Johan Hardoy : soit 1 million de clandestins en cinq ans, 2 millions en dix ans…].

Il affirme également que les intéressés sont utiles pour l’économie française : « Ces immigrés en situation irrégulière trouvent des emplois durables dans le service aux personnes, notamment âgées, dans le secteur de la santé et — moins durables — dans des emplois saisonniers, BTP, agriculture, hôtellerie ou restauration. »

En 2023, un député RN du Vaucluse, et les membres de son groupe à l’Assemblée nationale, ont d’ailleurs, pour satisfaire leurs électeurs éleveurs, présenté un amendement visant à exonérer les employeurs de moins de 11 salariés de la vérification du statut légal de leurs salariés étrangers.

Un ministère de l’Immigration

« Une politique de l’immigration doit viser, par des règles, des objectifs et des moyens, à organiser une immigration légale, en faisant de la régularisation de l’immigration illégale l’exception. »

Une modernisation et une simplification de la bureaucratie administrative sont nécessaires pour garantir les droits des étrangers en situation régulière. Dès lors, « les préfectures pourront consacrer plus de ressources à la reconduite aux frontières des irréguliers les plus dangereux. »

L’auteur propose de créer un ministère de l’Immigration à part entière. « L’immigration a besoin d’un temps plein, fortement soutenu par l’exécutif et à même d’intervenir dans tous les domaines qui la concernent » : affaires étrangères, Intérieur, Justice, Travail, Santé, Culture, Éducation nationale et Enseignement supérieur, Défense, Sport.

« Mettre le travail au centre de la politique d’immigration, c’est d’abord réduire l’incitation à l’immigration irrégulière en permettant à tous ceux qui sont sur le marché du travail régulier de mieux accéder aux travaux saisonniers. »

« La même facilité octroyée par le CESU (le chèque emploi service universel), qui permet de déclarer les rémunérations de salariés à domicile pour leurs heures d’activité, doit être accordée aux viticulteurs, aux agriculteurs, aux commerçants, aux petits entrepreneurs. Voilà pourquoi je propose de créer, sur le modèle du CESU, une Agence du travail occasionnel qui soit à leur service. »

Les quelques milliers de saisonniers, venant souvent du Maroc, qui exercent une activité professionnelle durant un maximum de six mois dans l’année, se voient actuellement délivrer une carte de séjour d’une durée de trois ans renouvelable. 88 % d’entre eux retournent chaque année dans leur pays. L’auteur propose de renforcer le statut juridique de ces allers et retours saisonniers en échange d’une meilleure coopération avec le pays d’origine dans la reconduite des illégaux.

Il préconise également d’étendre le caractère suspensif de l’appel préfectoral sur les ordonnances du juge des libertés et de la détention, aujourd’hui limité aux seuls cas des étrangers en situation irrégulière condamnés à une interdiction judiciaire du territoire ou à une décision d’éloignement pour des actes de terrorisme, à l’ensemble des décisions de placement en rétention édictées pour des motifs d’ordre public.

Du fait des remises de peine dont bénéficient les détenus suite à des décisions de justice et des remises en liberté non anticipées qui s’ensuivent, il conviendrait également d’analyser les profils dès le placement en détention, tout en rendant possible « d’effectuer la rétention administrative dans les locaux dépendant de l’administration pénitentiaire ».

Le Grand Remplacement

En 1889, cette idée est exprimée pour la première fois par l’écrivain nationaliste Maurice Barrès, en réaction à une loi sur le droit du sol.

« En 1930, la France est le pays qui compte le plus fort taux d’étrangers au monde (515 pour 100 000 habitants contre 492 pour les États-Unis d’Amérique). » Lors de la crise économique des années 1930 et du chômage qui s’ensuit, 800 000 Polonais sont renvoyés dans leur pays.

En 1973, après des actes racistes perpétrés contre des Algériens, l’Algérie décide l’arrêt de toute immigration vers la France. « Yvon Chotard, président du patronat français, déclare que l’économie française a besoin des travailleurs algériens. »

En 1976, le regroupement familial est étendu à une « immigration d’origine coloniale » qui compte de nombreux célibataires, afin « de respecter l’égalité des droits, un principe au fondement de la République, quelle que soit la nationalité d’origine ».

Valéry Giscard d’Estaing n’est pas le créateur d’une mesure qui existait de longue date, car « dès la fin du XIXe siècle, les travailleurs belges étaient rejoints par leur famille ».

Dans les années 1990, trois intellectuels renommés, Paul Yonnet, Jean-Claude Chesnais et Bruno Latour, expriment publiquement l’idée que « le grand remplacement est un “plan” de l’élite pour “remplacer” le peuple français par une immigration venue d’Afrique ».

Patrick Weil s’inscrit en faux contre cette théorie : « Entre 1945 et 1974, la politique d’immigration de la France s’est trouvée impactée par sa politique coloniale, puis par sa politique de décolonisation. Mais pour ce qui est de l’origine des immigrés, les nationalités européennes ont toujours été favorisées. »

***

Patrick Weil se réclame d’une conception civique de la nation, respectueuse « de la souveraineté de la France mais aussi de son droit, c’est-à-dire de son histoire, et des valeurs proclamées en 1789 puis en 1945 », reposant sur l’adhésion volontaire d’individus, proclamés libres et égaux, qui choisissent de vivre au sein d’un même État, indépendamment de leurs origines ethniques ou culturelles.

Le philosophe allemand Jürgen Habermas, pourtant partisan d’une forme de civisme universaliste, a critiqué les fragilités de cette conception civique, qui pouvait être ressentie comme une abstraction manquant de force émotionnelle en l’absence d’une culture politique commune soutenant les liens de solidarité.

De notre point de vue, si notre héritage historique doit évidemment guider nos actions, il convient de l’appréhender en fonction de réalités que nos ancêtres ne pouvaient concevoir. Au XVIIIe siècle, deux gentilhommes emperruqués pouvaient se proclamer « citoyens du monde » en devisant aimablement du Palais-Royal au jardin du Luxembourg, alors que leur universalisme se confondait avec l’idée d’une France représentant le « phare de l’humanité » et que la langue française était employée par les cours royales européennes et la diplomatie.

« Aujourd’hui, la France change de visage. En 2040, si rien n’est changé, les personnes d’origine extra-européenne seront majoritaires en France. Dans 15 ans, si rien n’est fait, les Français sont minoritaires chez eux », écrit l’OID.

Le cardinal guinéen Robert Sarah exprime également ses craintes pour l’avenir de l’Occident, en raison de la baisse de la natalité et d’une perte d’identité chrétienne. L’immigration de masse africaine en Europe lui paraît une « triple trahison » envers les pays d’origine, notamment parce qu’elle prive l’Afrique des forces vives nécessaires à son développement et qu’elle trompe les migrants sur leurs conditions de vie en Occident.

Patrick Weil, malgré un certain relativisme, est manifestement conscient des réalités du monde, mais il défend une position idéaliste où la fidélité aux principes de 1789 doit primer.

Pour reprendre la terminologie employée par le sociologue Max Weber, cette position est représentative de l’éthique de la conviction, où l’action est guidée par des principes moraux absolus quelles que soient les conséquences pratiques. Son alternative est constituée par l’éthique de la responsabilité, où l’action est guidée par le réalisme et la prévision des conséquences en vue de préserver le bien commun ou l’ordre public.

Selon Max Weber, l’art du véritable homme d’État, qui doit être avant tout un réaliste, est de réussir à conjuguer ces deux éthiques, car le mépris des valeurs supérieures amène immanquablement le règne de l’opportunisme et du cynisme pur.

Notre tâche consiste donc à regarder en face les réalités du XXIe siècle afin que la France et la civilisation européenne puissent persévérer dans leur être.

Johan Hardoy

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