
Depuis quinze ans, Laurent Obertone occupe une place à part dans le paysage intellectuel, celle d’un polémiste hors norme. Son nouveau livre, « La France Demolition Man », aux éditions Magnus, ne déroge pas à la règle. C’est un mélange de pamphlet, de philosophie sauvage et de manuel de résistance mentale. On peut discuter de sa défiance envers le politique. Beaucoup moins de sa formidable puissance d’écriture. Un véritable alphabet du dynamitage.
Quand je reçois un bouquin de Laurent Obertone, je laisse généralement tout en branle. Même si on est loin d’être d’accord sur tout, le lire est toujours grisant, stimulant, euphorisant. C’est un sniper d’exception. Un sprinter aussi. Il va vite, très vite. Ça ne l’empêche pas de tenir 200 pages, comme un coureur de demi-fond. On reconnaît tout de suite une de ses pages. Ce n’est pas exactement une écriture gonzo, même s’il dit « je » et se met en scène à la manière de Tom Wolfe ou de Hunter S. Thompson. D’abord il est plus Speedy Gonzales que gonzo, et plus speedy que tout autre chose. Il fonce. C’est le Blitzkrieg, la guerre éclair, appliqué à l’écriture. Tout droit, par le chemin le plus court, fût-il le plus cabossé. Pas grave. Les suspensions souffrent, pas le lecteur.
Ses livres ne sont pas écrits sous acide, mais à l’acide. C’est une pile à combustion. Depuis Édouard Limonov, celui du Grand hospice occidental (1993, publié par Jean-Edern Hallier, s’il vous plaît) et de La Sentinelle assassinée (1995, publié par Slobodan Despot, excusez du peu), on n’avait plus vu – ni lu – un tempérament aussi naturellement guerrier. Limonka, la grenade citronnée dégoupillée, du nom du journal russe de Limonov. Résumé d’Obertone.
Super-polémiste
Je suis persuadé que notre époque cherche son bon médium poétique (avec le recours à l’IA ou pas). Les romantiques, c’étaient la pleurésie, les crépuscules et les ruines. Les baroques, le rococo et les fioritures. Les classiques, le nerf, la clarté et la syntaxe dans un corset en acier trempé. Notre époque, brutale, requiert une poésie saccadée, syncopée, elliptique, violente, brute, comme il y a un art brut, comme il y a du béton armé. Je trouve cela chez Obertone. C’est une écriture possible pour notre temps.
Le regretté Paul Yonnet, célinien contrarié et sociologue alimentaire, disait du rock que c’est une « culture de l’intro ». Ça commence fort, ça se poursuit fort, ça se termine fort. Fortissimo de bout en bout, puis rien, pfuit, une extinction de voix. Des enceintes qui crachent des cris barbares. On l’a oublié, mais « barbare » était au début une onomatopée. « Bar-bar » comme le bruit de déglutition que faisaient nos ancêtres face aux légions romaines. L’écriture d’Obertone ne fait pas « bar-bar », mais tacatac-tacatac. Elle fonctionne comme un solo d’Angus Young. Électrisante, télégraphique, balistique, comme si sa guitare était une Kalashnikov. Des phrases courtes, des ponctuations fortes. Point à la ligne et poing dans la gueule. Quasiment aucune subordonnée, que des propositions simples. Hache, hachis, haletant. Il décapite les mots en trop. Il y a une photo de lui où on le voit couper du bois à la hache. On sent qu’il aime ça. En réalité, plus personne ne fend le bois à la hache, sauf les deux ou trois dernières mémés qui n’ont pas de fendeuse. Mais tout ça, la hache, les bûches, la sueur, dit quelque chose de son art poétique.
Avec La France Demolition Man, il casse une fois de plus la baraque. À coups de marteau, d’épaules, de savates. Il y a des polémistes qui se laissent grisés par leur style, leurs pirouettes, ils font des coups de pied retournés comme en MMA, histoire d’épater la galerie. Pas Obertone. Lui ne danse pas, il cogne, comme un sourd, comme une mule. C’est beau parce qu’il se réapproprie la violence légitime dont l’État s’est arrogé le monopole. Quand il met en boîte quelqu’un, c’est toujours dans une boîte en sapin. Franchement, je donne toute la poésie de Michel Houellebecq, La Poursuite du bonheur et autres machins de clochard plaintif, sur lesquels se pâment les cornichons, pour une page bien sentie de Laurent Obertone. Houellebecq avait pourtant dit dans un de ses rares éclairs de lucidité que Laurent Obertone était le « grand polémiste de demain ». Son dernier livre, La France Demolition Man, tout comme les précédents, montre que demain est là depuis un certain temps.
L’homme-soja au menu d’un néandertalien
Demolition Man, c’est l’histoire de John Spartan, un flic à l’ancienne interprété par Sylvester Stallone, condamné en 1996 à la cryogénisation en même temps que son ennemi juré, le psychopathe Simon Phoenix joué par Wesley Snipes. Phoenix le méchant est réveillé en 2032, une bombe à fragmentation dans une société totalement aseptisée où la violence a disparu – et avec elle toute capacité à lui faire face. Dépassées, les autorités n’ont d’autre choix que de décongeler Spartan à son tour. Un autre fauve social-darwinien, lâché au milieu des herbivores. Une fable, du genre : un lion parachuté dans une réserve de gnous. C’est un tel animal qu’Obertone fait entrer dans sa ménagerie : « Un saurien de muséum, esquisse curieuse flanquée au fond des archives. Un monstre. Si longtemps faune rêveur, insaisissable, et puis fauve en cage, éteint. Hideuse créature, salement amochée, conservée dans le formol, engluée dans le fluide épais des vivants. On n’ose même plus montrer ça dans les foires. Les cirques l’interdisent » (page 17).
Obertone donne lui aussi l’impression d’avoir été cryogénisé et réveillé à la mauvaise époque. Un homme de Neandertal plongé à l’âge de l’homme soja. Un néandertalien en colère. Après tout, c’est par là que commence notre civilisation, par la noire et funeste colère d’Achille. C’est ça que j’aime chez lui : il exprime notre colère avec une rage que personne n’égale aujourd’hui. On cite beaucoup Péguy. Tant mieux, même si l’on ferait mieux de lire et relire sa poésie plutôt que d’en faire un distributeur automatique de citations apprêtées. Mais puisqu’il faut le citer, citons-le, surtout quand il cogne. « Celui qui ne gueule pas la vérité, quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires ! »
Dans plusieurs chapitres (impossible de vous dire lesquels, puisqu’Obertone persiste dans cette étrange coquetterie qui consiste à ne pas mettre de table des matières), il se livre à une relecture épique de notre histoire et de ses guerres, citant avec gourmandise le grand Corneille : « La violence est juste où la douceur est vaine. » Défile sous sa plume Vercingétorix, le chevalier de La Hire, compagnon de Jeanne, Léonidas, Achille, Bayard, de Gaulle (celui de 40, pas de 58), Clemenceau. Deux mille ans de testostérone, avec Rambo au milieu, béret vert égaré dans l’armée de Vercingétorix. C’est un fabuleux appel, tendu, vigoureux, viril, à la vieille Gaule, qui agit sur le lecteur comme une vieille prune à remettre d’aplomb les morts. En même temps, c’est une relecture magnifique de l’histoire de France, deux millénaires parcourus comme une immense ordalie de violence masculine – vieux sang noir gaulois, libertés médiévales qui se payaient à coups de gourdin, furia francese et j’en passe.
La guerre des mots
« Pourquoi aimons-nous tant les aventures d’Astérix ?
Il démolit l’occupant. Il est drôle. Il y a le banquet à la fin.
Voilà l’irréductible recette » (page 225).
Mais « avant de faire des banquets, il faut faire des Gaulois. Sans eux, plus de banquets » (page 229). C’est tout le contraire aujourd’hui : on les défait. « On dresse littéralement nos garçons à ne plus l’être. On les forme à la fragilité » (page 96).
Ce n’est pas exactement son truc, à Laurent Obertone, la fragilité. Ni non plus l’empathie. On pourra le lui reprocher. Il ne voit qu’une moitié de l’homme, comme notre époque. Deux hémiplégies qui se font face : notre époque ne voit que le care, Obertone que la guerre. La première veut mettre l’humanité sous cloche. Le second, libérer son « potentiel de destruction ». Demolition Man, le démolisseur. La destruction certes, mais d’abord la destruction de la déconstruction. Le biologiste et prix Nobel Konrad Lorenz est un de ces auteurs de chevet : les grands instincts guerriers, l’agressivité, la territorialité, cette violence intraspécifique qui fait que l’homme, comme les mammifères supérieurs, réserve ses plus belles fureurs à ses semblables.
Nous sommes en train d’entrer dans la décivilisation – et la « docilisation », corrigerait Obertone –, au double sens du mot, celui de Norbert Elias et plus encore celui de Renaud Camus. Nous pouvons protester que nous ne nous laisserons pas empoisonner par cet air vicié, c’est celui que nous respirons. Aucun masque à gaz ne nous en protégera. Obertone, lui, est immunisé. Cet air, il le respire depuis toujours. Camus lutte contre le processus de décivilisation avec les formes et les scrupules de la civilisation. Obertone les suspend, comme en temps de guerre. Il chante la guerre comme Guillaume Apollinaire, mais avec une pièce de 80 mm.
Ne pensez pas pour autant que c’est un appel à la violence. L’émeute est verbale. Obertone n’attend rien d’un Rambo, dans la vraie vie, ni d’un Unabomber, encore moins d’un Anders Breivik. Ne parlons pas des Barjols, à qui il suffit de substituer une consonne pour les placer à leur juste place sur l’échelle de la révolte. Le système sort toujours renforcé de ce type d’outrances qui s’offrent à lui comme des épouvantails. Si Obertone convoque guerriers, héros, brutes, fauves et démolisseurs, ce n’est pas pour les ériger en modèles, mais pour s’en servir en guise de munitions rhétoriques. Ce sont des armes intellectuelles qu’il arrache du passé pour les remettre en circulation dans la bataille culturelle. Au fond, c’est un nouveau « manuel de guérilla culturelle » qu’il nous livre. Moins un appel à la mobilisation qu’à la surmobilisation. Nos armes sont des mots, des concepts, des images, des mêmes. Ils doivent piquer, réveiller, blesser, stimuler, démolir, reconstruire.
Libertarisme, je n’écris pas ton nom
L’argument du film et du livre, c’est qu’une société pacifiée est désarmée. « En confisquant l’usage de la force, l’étatisation tue une forme de civilisation de l’honneur » (Pitt-Rivers, cité par lui).
« Il est impossible de rester libre en se contentant d’être gentil.
Assumer ça. Toute liberté repose sur la force.
En dernier recours, Gandhi lui-même dit préférer la violence à la lâcheté » (page 175).
La violence étant interdite, reste la lâcheté.
« L’État confisque la violence légitime, puis décide de ne plus l’exercer » (page 100). Toute l’anarcho-tyrannie tient dans cette formule : l’État est impuissant là où il devrait être fort, intraitable là où il devrait foutre la paix.
Je soupçonne Laurent Obertone de ne pas détester l’anarchie, une anarchie positive, comme une hygiène mentale contre le Léviathan.
Il ne voit dans l’État que la tyrannie. Dans le vote, qu’une illusion populiste. Post electoralum animal triste. La grève de l’impôt ? Elle appartient presque à la préhistoire : en une fraction de seconde, votre compte bancaire est bloqué. La grève du vote ? Elle fait le jeu de ceux qui votent. Que reste-t-il, la révolte institutionnelle étant impossible ? Ce qu’Obertone pratique depuis toujours : la dissidence par le verbe, le refus de demander au système la permission de le contester.
Sa position n’est pas très éloignée de celle des paléo-libertariens. La robinsonnade, mais avec le fusil de Davy Crockett. À la limite, les films de Charles Bronson sont des westerns libertariens en milieu urbain. L’objection que nous formulons à Éléments est ailleurs : la robinsonnade, survivaliste ou pas, armée ou pas, est fondamentalement antipolitique. On peut faire sécession et transformer son jardin en place forte, on ne fera pas une cité. Robinson peut survivre seul, mais il ne fonde une société qu’à partir du moment où Vendredi débarque.
Même s’il rêve toujours d’une société sans État, comme l’ethnologue Pierre Clastres, Obertone prend néanmoins une certaine distance avec le libertarisme qui peut avoir « raison, mais seulement raison ». Être libertarien ? « Ça m’est arrivé. Ça ne suffit pas. » Encore faut-il du politique.
J’ai le sentiment que c’est fondamentalement un disciple de La Boétie. « Tu n’auras pas ma servitude. » À ceci près qu’il ajoute : « Et si tu insistes, tu auras ma violence. » La Boétie retire son consentement, Obertone en appelle à la violence comme mythe mobilisateur. La Boétie + Georges Sorel = Laurent Obertone. Le Discours de la servitude volontaire, revue et corrigée par Demolition Man.
« Tout doit être fait pour diminuer notre coefficient de docilité, de dépendance, d’assentiment. Cela augmentera notre contingent de forts » (page 199).
Un chercheur d’or
Il y a un paradoxe que le libertarisme ne peut pas dénouer parce qu’il s’appuie sur un raisonnement biaisé : Robinson contre le Léviathan, l’individu contre l’État, mais l’individu est né en même temps que l’État. L’un et l’autre sont une cocréation réciproque, deux jumeaux antagonistes. À mesure que l’État s’est développé, il a défait les appartenances qui encadraient l’individu et rendaient impossibles son avènement : tribus, corporations, communautés villageoises, solidarités claniques et familiales. C’est un dispositif à deux coups : d’un côté, l’État a libéré l’individu de ses communautés d’appartenance ; de l’autre, l’individu a libéré l’État de ses concurrents à la suprématie. Par exemple, l’État nounou obèse actuel ne se substitue pas à l’autonomie individuelle, il la consacre. Ce n’est plus la communauté qui prend en charge l’invalide, le malade, le vieux, mais la société, c’est-à-dire l’État et son administration.
Je crois que beaucoup de « libertariens » français, hors les fous furieux conséquents, shootés aux leçons de Michel Foucault sur la propriété de soi et poussant jusqu’à ses ultimes conséquences la souveraineté de soi (les trans nous en fournissent un très bel exemple), sont des anars de droite qui s’ignorent parce qu’ils sont plongés depuis tout petit dans un bouillon de culture américain qui les a coupés de leurs racines gauloises : la tradition d’irrévérence, le goût du panache, l’esprit hussard, le mot de Cambronne, l’horreur du gros animal, etc. Ils connaissent tout au plus Michel Audiard et Georges Brassens, mais Audiard et Brassens ne sortent pas de nulle part. Derrière eux, court une très ancienne veine, celle des fabliaux du Moyen Âge, de Villon, de Rabelais, des mazarinades, des chansonniers, toute une tradition de défiance envers les puissants et de liberté prise plutôt que quémandée.
Laurent Obertone échappe évidemment à cette amnésie. Ses lectures sont trop vastes, trop historiques. Il n’empêche : une bonne part de son imaginaire reste américain, sa violence aussi. Il commence d’ailleurs son livre par une citation de John Wayne, pas de Jean Gabin.
Mais tout cela n’est rien à côté de sa puissance de feu. Il y a quelque chose en lui de Philippe Muray, mais en plus froid, en plus chirurgical, un Philippe Muray corrigé par Dominique Venner.
Laissons-lui le dernier mot.
« Je connais la situation, je sais qu’elle est critique. Mais le défaitisme est tout sauf mobilisateur. Si vous avez un minimum d’influence, ne donnez pas cet exemple désastreux. On n’a pas besoin de votre dépression. Faites-en de l’or, ou taisez-vous à jamais » (page 222).
Obertone est un orpailleur d’exception.
La France demolition man, Laurent Obertone, 21 €. Magnus
https://www.revue-elements.com/laurent-obertone-la-boetie-avec-un-lance-flammes/
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