
Ça twiste velu au Sénat, la maison de retraite la plus luxueuse de France. En effet, la vénérable institution sise dans les Jardins du Luxembourg, à Paris, devra désormais faire un peu de place à un nouveau groupe parlementaire : celui des trublions du Rassemblement national. Bref, Rome n’est plus dans Rome et Gérard Larcher représentant bedonnant du bloc central n’est maintenant plus chez lui. En attendant la suite ?
À force d’insister, ça finit tôt ou tard par passer. Pour le RN, le Sénat a longtemps fait figure d’imprenable forteresse. Pourtant, la formation lepéniste a réussi à envoyer un, puis deux, et enfin trois sénateurs. Cette présence fut longtemps anecdotique. Avec un groupe de quatorze élus, l’ambiance va désormais devenir moins feutrée. Marine Le Pen et Jordan Bardella se félicitent ; ils le peuvent. Et qu’en dit la majorité de centre-droit ? Pour Gérard Larcher, « le Sénat reste cette assemblée du débat apaisé, de la réflexion, une assemblée de la responsabilité indépendante. » Voilà qui est joliment dit, mais n’engage globalement pas à grand-chose. Toute aussi prudente est Isabelle Florennes (Union centriste) qui assure qu’elle « portera une vigilance particulière aux textes déposés par le RN ». Quant à son homologue Mathieu Darnaud, patron du groupe LR : « Il n’y a pas de porosité avec le RN. » Même son de cloche chez Max Brisson, porte-parole du même groupe : « Nous continuerons à être fidèles à notre histoire et à notre culture. Je ne cours pas après madame Le Pen. »
Bref, Il est libre, Max, tel que naguère chanté par Hervé Cristiani.
Cordon sanitaire ?
En revanche, Sophie Primas, sénatrice LR, demeure moins évasive : « Il n’y a pas de cordon sanitaire dans la démocratie. La démocratie s’est exprimée durant les élections municipales. Aujourd’hui, la conséquence de ces élections, c’est la création d’un nouveau groupe. » En d’autres termes, il ne faut jamais insulter l’avenir, tout le monde sait ça.
De l’autre côté de la barrière, ce n’est évidemment pas le même flonflon. Pour la sénatrice écologiste Mélanie Vogel, « un cordon sanitaire, ça veut dire qu’on ne vote pas pour les vice-présidences, pour les amendements, qu’on ne cosigne pas de textes avec le RN, qu’on ne siège pas dans leurs commissions d’enquête. » Au-delà de l’exorcisme de rigueur, cette dame semble reprendre ses esprits en concluant : « Au fond, c’est une recomposition à l’intérieur de bloc de droite. Ce que perdent les Républicains, le RN le gagne. Je pense que c’est une conséquence d’une stratégie d’une partie de la droite. »
La déroute financière des LR pourrait peser lourd…
Si « stratégie » il y a, elle a déjà été mise en œuvre par Éric Ciotti, ancien président des LR ayant installé « l’union des droites » avec plus d’efficacité qu’un Éric Zemmour et ses sempiternelles jérémiades. Quant au reste du parti jadis fondé par Jacques Chirac, la remise en question et le dépôt de bilan ne sont pas très loin ; pour des raisons plus financières que politiques. Le « Sarkothon » a coûté cher en 2017, lorsque les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy ont été invalidés et que les militants ont dû mettre la main à la poche. Idem en 2022, lorsque leur candidate, Valérie Pécresse a lamentablement échoué avec ses 4,77 %, et vu ses frais de campagne non remboursés. Par les temps qui courent, ces braves gens ne sont donc pas fatigués d’être milliardaires ; ce qui pourrait obliger le candidat Bruno Retailleau à rallier Édouard Philippe, histoire d’éviter la banqueroute ; l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron étant, lui, au moins sûr de dépasser les fatidiques 5 % des suffrages. C’est exactement le même raisonnement qui a poussé Raphaël Glucksmann à consentir à se soumettre à une primaire du Parti socialiste à laquelle il était pourtant de longue date opposé : avoir une chance de mettre la main sur une partie du magot, le PS étant fort d’un assez joli bas de laine, au contraire de son groupuscule, Place publique.
Quand Reporterre salue l’implantation locale du RN…
L’autre enseignement de ce scrutin, c’est que le parti lepéniste auquel on reprochait son manque d’ancrage territorial est en train de tordre le cou à cette antienne, colportée par les frontologues du moment. Ce fameux « ancrage », c’est finalement le site écologiste Reporterre qui en parle mieux, citant Edwige Diaz, nouvelle sénatrice RN en exemple : « Certains maires sont venus spontanément. Pour d’autres, c’est moi qui leur ai proposé. C’est beaucoup de relations personnelles : mon implantation fait que j’ai aujourd’hui une belle liste. » « Ses colistiers, Edwige Diaz est allée les chercher dans des communes très rurales, touchées de plein fouet par la crise viticole : un village de 350 habitants dans le sud de la Gironde, un autre de 130 dans l’Entre-Deux-Mers… Le RN quadrille le département et espère que l’aura de ces “petits” maires fera le reste. “Je voulais des élus locaux, ruraux, et non encartés. Ils ont du réseau parmi les élus”, explique Edwige Diaz, qui œuvre notamment à la formation des cadres locaux du parti. »
À croire que, tout bien réfléchi, Marine Le Pen ne soit pas forcément la dinde dépeinte souvent à l’extérieur, mais parfois à l’intérieur de la mouvance nationaliste. La preuve en est qu’elle persiste à survoler les sondages. Certes, cette position est dangereuse et il est parfois périlleux de démarrer la course en tête. Mais on en connaît beaucoup, de ses compétiteurs à la présidentielle, déclarés ou pas, qui vendraient leur chemise, leur slip et le reste pour une telle place, fut-elle inconfortable par certains aspects. En revanche, on n’aimerait pas être à la leur, tant les sondages se suivent tout en persistant à se ressembler. Le dernier en date ? Celui de Toluna Harris Interactive de ce 28 septembre. Et là, le cauchemar du bloc central. Une Marine Le Pen donnée à 35 ou 36 % des voix au premier tour. Et en face ? Quelles que soient les configurations, un Jean-Luc Mélenchon qui décrocherait son ticket pour le second tour.
Que feront alors les représentants du « cercle de la raison » ? Tenter la greffe testiculaire entre les deux tours et faire barrage à « l’islamo-gauchisme » ? Mais il pourrait y avoir rejet d’organe. Appeler à voter LFI pour jouer les castors face au « fachisme » ? Mais là, le rejet en question pourrait bien venir de leurs électeurs, même si « universalistes » et « républicains ». Des dilemmes cornéliens propres à troubler la digestion de Gérard Larcher. Un jour ou l’autre, il faudra bien que ces vénérables notables se sortent les doigts du fion.
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