
Par Jean-Philippe Chauvin
La France n’est pas une île perdue loin du monde, et elle reste une puissance majeure dans le concert des nations sans être une grande puissance au sens impérialiste du terme : cette particularité n’est pas la seule de la France qui a aussi une histoire longue et ancienne qui ne commence pas en 1789, loin de là, mais bien avant, entre la résistance de Geneviève (la sainte de Paris), le baptême de Clovis, le sacre d’Hugues Capet et le dimanche de Bouvines. La formule « les rois ont fait la France », chantée dans la Royale, l’hymne de l’Action française composée par un musicien aveugle, n’énonce pas une théorie, mais bien une réalité. Surnommé « le père des pauvres » au Moyen Âge, le Roi de France reçoit lors de son sacre rémois la main de justice comme symbole de son principal pouvoir dans la société, non pas seulement rendre, mais faire justice. Est-ce vraiment un hasard si, à la veille de la Révolution française, c’est un roi, Louis XVI en personne, qui « invente » la formule aujourd’hui si connue et autant revendiquée (principalement à gauche…) de « justice sociale » ?
Pourtant, la légende noire de la monarchie française voudrait que les rois aient été indifférents à la question sociale, ce qui est évidemment faux : le roi sacré est, dans la conception ancienne des rapports socio-politiques, le « roi nourricier », celui qui a pour devoir de nourrir son peuple, d’assurer sa subsistance, surtout dans les périodes rudes et Dieu sait si elles ne manquent pas avant le XVIIIe siècle en France ! Cela est-il toujours probant ? Si le principe et l’intention sont bien là, les événements et les obstacles du temps empêchent parfois la réalisation de ce programme royal… Mais toute l’œuvre de la Monarchie, depuis ses origines capétiennes, est d’atteindre cet idéal social, y compris dans les périodes les plus difficiles…
Sous la monarchie d’Ancien Régime, à la suite de la monarchie médiévale, les professions sont organisées, dans les villes, en corporations (le terme lui-même n’apparaît que tardivement, quasiment à la veille de leur disparition), nées de l’histoire locale, spontanément et sans intervention directe de l’État royal, même si elles sont recensées sous le roi Louis IX. C’est le ministre Colbert qui va les réorganiser ou, plutôt, les ordonner, dans le cadre de sa stratégie économique qui vise à faire du royaume une grande puissance économique moderne et indépendante. Ce même Colbert qui va créer le premier système de retraite par répartition, en 1673, pour les « invalides de la Marine » quand le roi Louis XIII, quelques décennies auparavant, a créé un système de recensement et de prise en charge des invalides et des chômeurs… Mais, sous le roi Louis XV se multiplient les attaques des libéraux, inspirés par les idées des Lumières et celles importées d’Angleterre avant qu’elles soient motivées par le franklinisme venu d’Outre-Atlantique : en mai 1763 et en juillet 1764, des lois libérales remettent en cause le rôle nourricier de l’État royal, au nom d’une liberté du commerce des grains qui s’avère une mauvaise nouvelle pour les populations les moins aisées. Si le roi Louis XV, rapidement conscient de cette erreur de direction, revient sur ces fâcheuses décisions, les libéraux repartent à l’assaut sous le règne suivant, avec les mesures de Turgot qui supprime les corporations, rétablies par le roi quelques mois après pour le bien des ouvriers. Mais c’est la Révolution française (parisienne, en fait…) qui consacre la victoire de l’idéologie libérale sur le plan économique et social : l’année 1791 peut être considérée comme « l’année la plus libérale de l’histoire de France », avec deux lois, la loi d’Allarde qui supprime définitivement les corporations et la loi Le Chapelier qui interdit toute grève et toute association professionnelle au nom de « la liberté du travail » qui n’est rien d’autre que la victoire du Capital sur le Travail. C’est la véritable date de naissance du prolétariat (en tant que situation et condition) car, désormais, l’ouvrier devient complètement « l’objet » de celui qui a les capitaux et qui va l’employer ou, plutôt, l’exploiter sans entraves. Dans le même temps, le temps de travail des ouvriers des villes explose littéralement, avec la suppression des jours de congé (y compris le dimanche) jadis nombreux et souvent liés aux fêtes et aux règles religieuses. Il n’est pas exagéré d’affirmer que la Révolution française fut une véritable catastrophe sociale pour le monde ouvrier, et il faudra un siècle et demi pour en amoindrir et en réparer les effets dévastateurs.
L’une des premières mesures de la Monarchie royale restaurée fut la « sanctification du dimanche » dès le retour du roi Louis XVIII sur le trône en 1814 qui permit aux travailleurs de disposer à nouveau du repos dominical complet. C’est sous ce même règne que, en 1818, furent créés la Caisse d’épargne et le livret qui devait permettre à tous ceux qui travaillaient de « mettre de côté » pour éviter, dans les temps plus rudes pour eux, de verser dans la misère complète et pour pouvoir épargner pour leurs vieux jours et leurs enfants… Pourtant, le XIXe siècle fut aussi ce siècle terrible de l’industrialisation au prix de l’exploitation des travailleurs et de la plus grande misère sociale, celle qui se marque par le fait que le travail lui-même ne nourrit plus le travailleur, mais enrichit d’abord celui qui l’exploite… C’est une forme terrible de servitude sociale établie et confortée par le capitalisme triomphant que dénoncent les royalistes sociaux du XIXe siècle, de Villeneuve-Bargemont (préfet du roi Charles X, puis député légitimiste) à René de La Tour du Pin et Albert de Mun (respectivement théoricien du royalisme social corporatiste et député catholique attaché à l’amélioration de la condition ouvrière, autant de travail que de vie), puis ceux du XXe et du XXIe siècles, en tenant évidemment compte des évolutions des situations et questions sociales. Les premières lois sociales du XIXe siècle sont d’ailleurs l’œuvre des parlementaires royalistes mais nombre de projets de loi sont repoussés par les républicains dits modérés (y compris de gauche…) et la Troisième République elle-même n’est guère sociale avant 1936, à quelques exceptions près. Les prétendants royaux eux-mêmes s’engagent sur cette question sociale, comme le comte de Chambord, en 1865, par sa Lettre sur les ouvriers qui précède et annonce l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII, fondatrice de la doctrine sociale de l’Église, ou le comte de Paris du XXe siècle, dans son livre Le Prolétariat et par la revue Justice sociale dont il est le commanditaire !
Après la Seconde Guerre mondiale, se met en place en France l’Etat-providence au moment même où la société de consommation va s’affirmer et s’imposer. Pour autant, cela ne règle pas la question sociale, et cela même si elle semble perdre de son importance quand les classes sociales paraissent se dissoudre dans le monde des consommateurs. Ce que la prospérité matérielle de la période que Jean Fourastié nomma « les Trente Glorieuses » masqua un temps, ressurgit quand le temps de la crise fut venu ou, plutôt, celui de la mondialisation globalisée dans sa suite : la désindustrialisation française, après la « fin des paysans » des années 1960-1980, ébranla l’équilibre social, juste maintenu par les structures et subventions de l’État-providence, devenu État-nounou et cause presque directe de la déresponsabilisation sociale de nombre d’entreprises mais aussi d’allocataires sociaux (qualificatif en définitive trompeur parce que faux…). Ainsi, après l’État protecteur et nourricier des rois de France, et après la phase de libéralisme aigu des années révolutionnaires et des institutions républicaines du XIXe siècle, la République, sans doute incapable de trouver la juste mesure, a versé dans un étatisme paradoxal : « assistanat en bas, impuissance en haut », pourrait-on dire pour résumer la situation de la République face à la mondialisation et dans le cadre d’une Union européenne à la fois libérale soumise aux monopoles et à leurs groupes de pression (« l’Europe féodale ») et réglementariste (« l’Europe légale »), insoucieuse des peuples enracinés (« les pays réels », en somme).
Et aujourd’hui, et demain ? En attendant et en travaillant à la monarchie royale, les royalistes rappellent d’abord que, dans le cadre de la mondialisation et de ses mécanismes qui ne nous sont pas forcément favorables (en particulier pour nos travailleurs et producteurs), la nation est et reste la principale sécurité sociale de la France et des Français : encore faut-il, à sa tête, un État fort et sûr de son droit face aux féodalités financières mondialisées qui veulent imposer leur loi d’airain ; un État capable de protéger ses territoires terrestres comme maritimes, ses richesses et ses atouts, sa matière grise et sa pluralité, ses métiers et ses producteurs ; un État qui voit loin, bien au-delà d’un mandat présidentiel ou d’une législature… En somme, la monarchie royale, éminemment sociale et qui redonne toute sa dignité au travail sans assommer le capital, mais en l’ordonnant au bien commun… Si la monarchie n’a pas de sceptre magique pour régler tous les problèmes d’un seul coup, elle a néanmoins une main de justice qui l’oblige et qu’il lui appartient de tenir fermement, pour assurer le destin de l’État et garantir les libertés professionnelles et corporatives des peuples, métiers et producteurs de France…
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