La Cité à l’épreuve de l’oubli

La Cité à l’épreuve de l’oubli

Dans ce texte engagé, Guillaume d’Aram de Valada dénonce les effets de l’égalitarisme et de l’héritage de Mai 68 sur la famille, la transmission et l’identité. Un plaidoyer pour renouer avec notre histoire face à la déconstruction des repères collectifs.
Polémia

De la parité à l’uniformité artificielle

Il y a plus de quarante ans, à l’ère éphémère du libéralisme avancé du « Hibou de Chamalières », on nous servait déjà la parité, les discriminations et l’exclusion.

Pour les professionnels de la commedia dell’arte, il s’agissait simplement de trouver les sauf-conduits nécessaires pour entretenir cette illusion maladive d’exister dans la comédie politique.

Les pasionarias du féminisme — de Gisèle Halimi à Yvette Roudy, en passant par Simone de Beauvoir — théorisaient le genre avant l’heure, émasculant tout esprit suspecté de machisme. Les idéaux de 68, importés des campus californiens, ne suffisaient plus : il fallait pousser la logique à l’extrême et imposer l’égalitarisme partout.

Aujourd’hui, le sillon de ces féministes soixante-huitardes est magistralement creusé. Elles n’existent plus, mais sont remplacées par d’autres, tout aussi intransigeantes dans leur sectarisme manichéen. Des hommes tout poudrés, débitant des phrases toutes faites, leur servent docilement de porteurs d’eau. Ils s’imaginent agir en hommes forts alors qu’ils s’alignent sur l’idéologie dominante, prêts à s’abaisser à toutes les concessions politiques et « sociétales » pour s’imaginer survivre à tout retour aux équilibres de la société.

De Giscard à Macron, en passant par Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande, les gouvernements se sont exécutés comme à la parade, traquant le moindre vestige de patriarcat. La femme n’en demandait pas tant et ne s’en trouve pas, pour autant, plus considérée, bien au contraire. On continue d’attaquer la « falaise machiste » à la dynamite.

La femme aurait-elle toujours été dépossédée de tout pouvoir de décision, à en croire toutes ces amazones de l’égalité des sexes ?

Ce dogme obscurantiste fait bien entendu l’impasse sur l’incommensurable pouvoir d’influence qu’elle exerce depuis la nuit des temps.

La famille traditionnelle, cellule de base de la société, doit être disloquée pour imposer un monde où chacun n’obéit plus qu’à ses propres paradis artificiels.

De l’angélisme exterminateur et du relativisme destructeur

Méthodiquement, opiniâtrement, les déconstructeurs de la société traditionnelle — celle qui régissait nos vies — ont dressé cette tour de Babel, symbole du délabrement moral et mental dans lequel nous nous sommes laissés piéger.

Certains mots ne se disent plus, frappés d’interdit par les tenants de cette nouvelle morale aux cent slogans martelés du matin au soir à la vitesse de la fameuse fibre optique incontournable. L’angélisme et le relativisme sont des armes de destruction massive braquées sur nos esprits et nos racines profondes. Nos réflexes de survie en sont presque réduits à néant, à force de coups de marteau assénés sur des doigts déjà engourdis par le long apprentissage idéologique.

Alors, que dire, que faire ?

Quand on a la chance d’avoir une descendance, on frémit à l’idée qu’à peine le dos tourné, une voix vienne contredire tout ce que l’on a transmis à la chair de sa chair. Les organes de diffusion sont devenus si puissants et vertigineux que le front se déplace de seconde en seconde, sans nous laisser le temps de reprendre position.

La famille était bien la cible première de tous ces ingénieurs d’une société où tout est possible, où tout se déconstruit et où tout est tourné vers un « Autre » sans visage et sans patrie, que l’on veut faire entrer de force dans nos existences.

Il convient de méditer ce que gravait Fustel de Coulanges dans La Cité antique :

« La patrie de chaque homme était la part de sol que sa religion domestique ou nationale avait sanctifiée, la terre où étaient déposés les ossements de ses ancêtres et que leurs âmes occupaient. La petite patrie était l’enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande patrie était la cité, avec son prytanée et ses héros, avec son enceinte sacrée et son territoire marqué par la religion… »

De Mai 68 et de sa caisse de résonance infernale

S’extraire un instant du torrent de l’actualité en continu réserve un amer privilège : observer que le théâtre des médiocres affiche toujours complet. Ses planches se remplissent avec une redoutable fatalité, interdisant toute accalmie.

Des Macron et des Mélenchon, il en apparaîtra tous les jours : rien de bien nouveau sous le soleil. Les maternités du prêt-à-penser débordent, tant la fécondité intellectuelle française semble réglée depuis des lustres pour produire des corbeaux à la langue bien pendue. On les entend pousser leurs cris stridents sur la table de dissection du conditionnement mental, nourris encore et toujours par cette utopie stérile et mortifère dont la seule vertu reste de leur offrir l’illusion passagère du pouvoir.

Les séquelles de Mai 68, avec son cortège d’agitateurs bâtis sur les ruines des anciens empires coloniaux, n’ont pas fini de gangréner la Cité. Toutes les autorités paraissent contaminées : du Vatican aux instances onusiennes, du Parlement européen aux parlements nationaux, des autorités universitaires aux instances patronales…

Animées par une sorte de réflexe immunitaire, les oppositions à ce délabrement méthodique ne désarment pas, bien au contraire, quand bien même les « ayatollahs » du prêt-à-penser cherchent sans cesse à les réduire à de vulgaires nostalgiques des temps anciens.

La fragilisation des cercles constitutifs de la Cité

Le premier cercle demeure la cellule de base : la famille. Le second se consolide ou se délabre à l’école. Le troisième s’affirme dans la vie active, autour de la défense du bien commun ou de la promotion de sa destruction.

Le quatrième cercle, enfin, celui de la politique, a par définition pour rôle d’assurer la pérennité et la défense des trois premiers. Il est tellement fissuré qu’il ne fait plus que hanter les couloirs des soins palliatifs. Pour s’en convaincre, il suffirait de contempler la vacuité du débat public et d’observer le spectacle affligeant de nos assemblées, qui ont permis d’inscrire dans la loi le geste ultime : l’euthanasie.

« Ne pas subir, ne pas succomber, ne pas rompre. Ne pas plier les genoux. Ne pas accepter la défaite qui en nous s’installe », écrivait Jean Cau.

L’Espérance s’exprime lentement, sourdement, au cœur d’un peuple assoiffé d’absolu et de points hauts. La résistance se dresse autour d’un principe intangible et sacré : la préservation de l’identité.

Une identité que les « cathares » de l’oubli n’ont jamais cessé de combattre. Sur le terrain culturel comme sur le terrain médiatique, les sectes millénaristes ne capitulent pas, mais semblent perdre enfin du terrain, jour après jour.

Il ne leur reste que leurs seules véritables fondations : l’amnésie organisée contre le roman national et le culte d’un homme nouveau. Un homme « robotisé », ravalé au rang de cobaye de laboratoire, sommé de s’affranchir de toute transcendance pour se vouer tout entier à sa soif de consommer tout, et tout de suite.

Gustave Thibon faisait preuve de cette sage clairvoyance quand il pointait du doigt ce qu’il appelait « la devise du monde contemporain » : « Tout, tout de suite ». Sa lucidité remarquable de « philosophe paysan » se retrouve dans ces quelques lignes :

« Ainsi les engouements collectifs se succèdent sans laisser de traces : la feuille morte voltige d’un lieu à l’autre, mais tous les lieux se valent pour elle, car son unique patrie est dans le vent qui l’emporte… Il n’y a pas d’harmonie sociale possible à l’ombre du signe plus… L’être sans identité, n’étant lié intérieurement à aucun devoir, se sent instinctivement tous les droits : l’envie, la révolte, le “pourquoi pas moi ?” trouvent en lui leur terrain d’élection ; il cherche dans le bouleversement extérieur un remède au mal qu’il sécrète du dedans — mais que peut un “changement d’air” sur celui qui porte l’asphyxie dans ses poumons ? »

Gustave Thibon, Équilibre et harmonie, 1976.

Une société dominée par la vanité des bâtisseurs d’utopies n’a pas d’avenir. Son passé y est méprisé, réduit à la seule caricature du chaos. N’ayant pour boussole qu’un égalitarisme doctrinaire et le nivellement des identités profondes, elle ne retrouvera la sérénité qu’en renouant avec sa longue histoire. À défaut, elle restera l’esclave d’apprentis sorciers, persuadés de détenir les clés d’un jardin d’Éden pourtant parsemé de chiendent.

Guillaume d’Aram de Valada

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