
Par Olivier de Lérins
« Si le communisme en 1917, l’islam politique dans le monde arabe ou la théologie de la libération en Amérique latine, pour ne prendre que ces trois exemples, ont mobilisé les corps et les esprits, c’est parce qu’ils ne se contentaient pas d’être à hauteur d’hommes. Ils étaient plus grands et d’une certaine manière obligeaient à lever la tête en direction d’une utopie, ou en direction de Dieu. Si j’évoque ces exemples, c’est pour d’abord souligner une absence, une vacance, un vide de transcendance. Car oui, il nous manque une transcendance. […] Nous devons donc nous projeter sur une transcendance collective et largement reconnue. […] Cette transcendance a un nom. Elle s’appelle France. » Ces mots ont été prononcés par l’essayiste et militante décoloniale Houria Bouteldja, en janvier dernier, à l’occasion d’un colloque sur « L’alliance des tours et des bourgs ». À bien des égards, l’Action française pourrait les signer, au point d’ailleurs que certaines voix à Gauche s’en sont indignées. Se dessinerait-il, avec l’ancienne porte-parole des Indigènes de la République, une inattendue « convergence des luttes » ?
Le discours d’Houria Bouteldja est manifestement décalé au sein de la Gauche. L’originalité et l’intérêt des luttes décoloniales, quand elles sont intelligentes comme avait pu l’être le courant poétique de la négritude au siècle dernier, est qu’elles étendent leur critique de l’impérialisme occidental à la modernité occidentale elle-même. Ainsi, dans le féminisme, l’antispécisme, et toutes les entreprises gauchistes de déconstruction, Houria perçoit moins, et à juste titre, un processus d’émancipation qu’un impérialisme idéologique allant à l’encontre des traditions africaines et des mœurs des populations immigrées. Cette méfiance bien légitime à l’égard de la modernité s’accompagne hélas chez elle, ou du moins s’accompagnait – ce qui n’était pas le cas de la négritude – d’un rejet en bloc de toute la civilisation occidentale, et d’un refus de toute intégration à la culture française. Rejet qui serait compréhensible pour un militant décolonial vivant en Afrique, mais qui devient incohérent pour quelqu’un vivant en France et choisissant d’y rester, à moins d’y voir une volonté de colonisation en sens inverse.
Or la réflexion d’Houria Bouteldja semble évoluer depuis quelques années. Son dernier livre en date, paru en 2023, intitulé Beaufs et barbares, proposait de faire « le pari du nous ». Tout en persistant à dénoncer un « État racial intégral » (dont on peine à trouver une preuve rigoureuse), et en reprochant à la Gauche d’avoir trop longtemps négligé, ou infantilisé la lutte décoloniale, elle commençait à entendre la plainte des « petits Blancs », telle qu’exprimée en particulier par les Gilets Jaunes. Elle commençait notamment à comprendre que la modernité occidentale avait nui, non seulement à l’Orient, mais à l’Occident lui-même, et en particulier à toutes les coutumes locales et toutes les libertés réelles de la France. Houria esquissait même une critique de la Révolution française, observant qu’elle avait engendré une « société civile composée d’individus séparés les uns des autres ». Soucieuse de restaurer une forme d’unité populaire, et de souveraineté politique, elle en venait à promouvoir, comme objectif de lutte et point de ralliement, le Frexit : « Le voilà l’ennemi commun : l’Union européenne ! Si tel est le cas, le seul lieu de repli acceptable pour le plus grand nombre est, contre toute attente, l’État-nation ». Admirable lucidité, venue d’un camp où ces notions sont proscrites depuis si longtemps.
Houria ne consentirait certes pas pour autant à prendre sa carte à l’AF. Elle prend toujours soin de préciser (pour rassurer son entourage ?) que ce retour à l’État-nation ne serait qu’une étape tactique en vue de l’avènement d’un communisme international. Surtout, elle ne reconnaît aucune légitimité véritable à l’insécurité culturelle des « petits Blancs ». Leur aversion à l’égard de l’immigration ne serait pas un sentiment naturel, spontané, et fondé, mais le résultat d’une manipulation médiatico-politique visant à diviser les classes populaires. Elle ne renonce à les accuser de racisme qu’en déconsidérant le contenu effectif de leur revendication. Si elle sait prendre ses distances avec le matérialisme dialectique pour défendre les coutumes africaines, Houria n’en prend plus la peine pour la France… Du moins était-ce le cas dans son dernier livre. Le fait qu’elle invoque, dans son allocution de janvier, non plus seulement l’État, mais la France, la patrie française, peut nous laisser espérer. La convergence des luttes, la vraie, est encore possible. Nous te tendons la main, Houria.
https://www.actionfrancaise.net/2026/09/23/combat-des-idees-2-encore-un-effort-houria/
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