Quelle identité ?

par Gérard Leclerc

N’y a-t-il pas une curieuse complicité entre Jean-Luc Mélenchon, qui se réclame d’une nouvelle France en chantant les avantages d’une créolisation culturelle, et toute une mouvance de droite qui entend défendre et même retrouver une identité civilisationnelle en danger de disparition ? 

Il s’agit bien sûr de deux mouvances absolument contraires, mais qui se battent sur un même terrain : celui de la recherche métapolitique des fondements de la cité. Le débat ne concerne pas seulement les formations politiques ; il s’est introduit dans le milieu catholique, entre progressistes et traditionalistes pour simplifier les choses. Les premiers considèrent que la notion d’identité chrétienne va à l’encontre de l’esprit même de l’Évangile, les autres affirment qu’il y a une incarnation historique du christianisme. 

Si l’on se réfère à quelques repères dans le temps, on comprend mieux l’origine d’un tel désaccord. Dans les années 1970, on parlait de la disparition des grands systèmes de sens, notamment celui du marxisme idéologique qui avait dominé la scène universitaire de l’après-guerre. Mais le christianisme lui-même était en cause, avec l’effondrement de la pratique religieuse en Occident. Guillaume Cuchet a fait remarquer à ce propos qu’un tel effondrement était lié au fait que la génération adolescente des années 1960 était dépourvue de toute initiation à la doctrine chrétienne. 

On a beau disserter sur une évolution qui correspondait à la modernité tardive ou à la post–modernité, on ne peut pas échapper au sentiment que la « culture du vide », chère à Gilles Lipovetsky, appelait une recherche comblant plus ou moins ce vide. La vogue de tout un ésotérisme religieux pouvait constituer une première réponse, mais elle était à la merci de modes éphémères. 

Du côté politique, la première réponse à cette requête émanera de la Nouvelle Droite, à l’instigation de personnalités comme Dominique Venner et Alain de Benoist. On a oublié aujourd’hui que cette Nouvelle Droite a exercé une attraction intellectuelle considérable sur la droite en général lorsque, sous l’instigation de Louis Pauwels, elle forma la première équipe du Figaro Magazine. Un livre récent rappelle le rôle que nous avons joué alors dans la contre-offensive qui mit fin à cette conquête du pouvoir. Une formule de Dominique Venner dit en quoi consistait cette tentative métapolitique de renouveler les fondements mêmes de notre culture : « Que serait celle de ‘l’homme européen moderne’ ? Nous ne rêvions pas seulement d’une Europe de la jeunesse et des peuples, dont la préfiguration poétique était la chevalerie arthurienne. Nous imaginions cette Europe charpentée autour d’un noyau de l’ancien Empire franc, un espace spirituel, politique et économique suffisamment assuré de soi pour ne rien craindre de l’extérieur. » 

En d’autres termes, il s’agissait de revenir aux origines de la civilisation européenne pour récupérer une identité perdue. Et cette identité passait par le retour à l’ancien paganisme, associé à un réalisme biologique, racialiste, et à un européisme se passant de la construction nationale en réanimant les patriotismes locaux, une Europe aux cent drapeaux. 

Plus d’un demi-siècle après cette formulation cette Nouvelle Droite, continue certes de s’exprimer dans diverses publications, surtout la revue Éléments, toujours dirigée par Alain de Benoist. Une revue qui n’est pas sans qualités, d’une orientation ferme de droite, mais dont on se demande à quel point elle reste fidèle à l’inspiration des origines. 

L’esprit païen y a toujours sa place, mais de façon résiduelle. On peut trouver chez ces rédacteurs des catholiques tradis et même, parmi les fondateurs, certaines évolutions qui vontjusqu’à la rétractation des convictions de jeunesse. Sans doute le suicide spectaculaire de Dominique Venner devant le maître-autel de Notre-Dame de Paris est-il célébré comme l’acte d’un samouraï pour réveiller la mémoire d’un Occident endormi. Mais en quoi consiste le réveil de la conscience européenne tant attendu ? 

Curieusement, cette attente se trouve partagée par d’autres identitaires qui, eux, poursuivent leur quête jusqu’à la redécouverte du christianisme. Il s’agit là d’une tendance minoritaire dont la présence s’impose désormais à la hiérarchie catholique. Academia Christiana groupe des centaines de jeunes dans ses universités d’été. Des jeunes venus de l’incroyance, avec des parents et même des grands-parents qui avaient abandonné toute pratique religieuse. Que ce retour au christianisme passe par la recherche des origines et de la réappropriation d’une identité fondatrice implique-t-il une complicité avec la Nouvelle Droite ? La meilleure preuve en est la participation commune au colloque de l’Institut Iliade qui se tient toujours autour de « la longue mémoire européenne ». 

Coexistence problématique entre chrétiens résolus et adeptes d’une vision complète, cohérente, fondée sur le triptyque homérique : la nature comme socle, l’excellence comme norme, la beauté comme horizon. Cette sensibilité peut-elle être mise en rapport avec la situation générale de la société française ? Je pense personnellement que oui, en tenant pour preuve paradoxale les positions actuelles de Jean-Luc Mélenchon et des Insoumis. Sans doute peut-on se méfier de la stratégie d’un vieux militant trotskiste, habile au retournement opportun. 

Mais la captation des suffrages d’une autre France correspond à l’évolution de toute une démographie. Quand, dans le ciel de Strasbourg, se dressera bientôt une gigantesque mosquée en concurrence avec la flèche de la célèbre cathédrale, on pourra légitimement s’interroger sur la nature de cette nouvelle France. 

En contraste avec la rhétorique de Mélenchon, on observe la prudence des autres formations politiques et même du Rassemblement National de Marine Le Pen. À l’encontre d’Éric Zemmour, qui est le seul à brandir la question de l’islam, les dirigeants de cette formation se concentrent surtout sur les problèmes de l’immigration incontrôlée, même si elle a relancé la polémique sur le voile ces derniers jours pour occuper aussi ce terrain. Pourra-t-on échapper longtemps à la dimension civilisationnelle de la coexistence de populations diverses ? Il conviendra de parer à tout risque de possible croisade ou de possible djihad. Mais les leçons de l’histoire sont cruelles, et les solutions proposées, à l’instar de la laïcité et des valeurs républicaines, paraissent bien faibles eu égard aux difficultés à vaincre. La laïcité se définit comme neutralité de l’État, même si n’échappent pas certains choix éthiques, mais elle ne dresse qu’un obstacle fragile face au phénomène islamique. Quant aux valeurs républicaines, elles sont de l’ordre de l’engagement civique, certes nécessaire, mais démunies devant un défi civilisationnel. Dès lors, le débat se meut de plus en plus sur un domaine intellectuel comme celui qui concerne les origines controversées de l’islam. Puisse-t-il être de nature pacifique ! 

François Dambelin, La Nouvelle Droite : un panorama historique et métapolitique, Illiade, éd. La Nouvelle Librairie, avril 2026 ; Julien Langella, Catholiques et identitaires. De la Manif pour tous à la reconquête, Préface de Guillaume de Tanouärn, éd. Dominique Martin-Morin, 2017 ; Odon Lafontaine, La Mecque, ville imaginaire. Comment les califes ont inventé l’islam, éd. collectif Nour Al Aalam, août 2026.

https://www.actionfrancaise.net/2026/09/20/quelle-identite/

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