
Nous vous proposons ici de lire une intervention de Richard de Seze sur Radio Courtoisie que vous pouvez également écoutersur la toile, https://www.rc.fr/categorie/ligne-droite/, parmi de nombreux autres enregistrements.
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par Richard de Seze
Il existe, dans l’histoire de France, des objets devenus emblématiques : les taxis de la Marne, les lauriers de César, la tapisserie de Bayeux, les vestiges d’Alésia… Il faudra désormais y ajouter quelques objets de la vie politique contemporaine. Pour symboliser les deux quinquennats d’Emmanuel Macron, on pourrait ainsi imaginer une médaille commémorative particulièrement révélatrice : la centrale de Fessenheim, enveloppée dans la tapisserie de Bayeux, servant de piédestal à Emmanuel Macron brandissant un téléphone — lui qui en a interdit l’usage dans les lycées. À ses pieds, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, écrasés par la centrale, vomiraient leurs entrailles.
Et puis il y aurait le collier de chien, associé à Marine Tondelier et à la polémique sur les néonicotinoïdes.
Tout commence avec l’acétamipride, un néonicotinoïde dont certains demandent l’interdiction. Une polémique éclate lorsqu’Annie Génevard, ministre de l’Agriculture, affirme que cette substance se retrouverait dans les colliers antiparasitaires pour chiens. Or, ce n’est pas l’acétamipride que l’on trouve dans ces colliers, mais un autre néonicotinoïde, l’imidaclopride. Erreur ? Confusion ? Mensonge ?! C’est précisément ici que commence le véritable sujet politique. Marine Tondelier a consacré un texte aux « mensonges qui vous ont fait tant de mal ». Selon elle, le mensonge politique devrait pouvoir faire l’objet d’un encadrement légal. Elle propose de s’inspirer du Pays de Galles et considère qu’une affirmation politique pourrait être sanctionnée lorsqu’elle est factuellement fausse, que celui qui la profère connaît — ou ne peut raisonnablement ignorer — sa fausseté, et qu’il existe une intention de tromper. Mais une précaution est immédiatement apportée : le mensonge ne doit pas être confondu avec l’erreur ou l’imprécision.
La distinction est évidemment essentielle, car si l’on pouvait poursuivre politiquement chaque erreur, chaque approximation ou chaque changement d’avis, il faudrait probablement transformer la vie politique française en un gigantesque tribunal. Un responsable politique peut dire quelque chose aujourd’hui, puis soutenir exactement le contraire demain : ce n’est pas nécessairement un mensonge, il peut simplement avoir changé d’avis. La formule est commode. Emmanuel Macron en fournit de nombreux exemples, notamment lorsque l’on compare certaines de ses déclarations de candidat ou de président avec ses décisions ultérieures. Une promesse abandonnée devient alors un changement de position ; une contradiction devient une évolution ; une prévision erronée devient une imprécision. La frontière entre l’erreur, le changement d’avis et le mensonge devient ainsi extrêmement poreuse dès lors que celui qui parle possède un intérêt politique à être cru.
Marine Tondelier prend également l’exemple de la climatisation. Elle dénonce l’accusation selon laquelle les écologistes seraient « contre la climatisation ». Pour elle, cette affirmation serait caricaturale. Le problème est que les textes du mouvement écologiste expliquent effectivement que la climatisation individuelle peut constituer une « maladaptation » : elle serait « contreproductive, coûteuse et inégalitaire, tout en aggravant certains problèmes liés au réseau électrique et à la chaleur urbaine ». La subtilité consiste donc à distinguer « être contre la climatisation » et considérer que « la climatisation est contreproductive, coûteuse et inégalitaire ». Techniquement, la distinction existe. Politiquement, elle est beaucoup plus difficile à faire comprendre. Et c’est précisément là qu’intervient la fameuse loi de Brandolini : il faut beaucoup plus de temps pour réfuter une affirmation que pour la produire. Mais l’argument peut naturellement être retourné contre ceux qui dénoncent les infox. Car si toute simplification politique devient un mensonge, il faudra bientôt disposer d’une armée d’experts pour vérifier chacune des phrases prononcées par un candidat, un ministre ou un militant.
La question du mensonge politique ne concerne d’ailleurs pas uniquement les écologistes. Elle touche également la communication gouvernementale. Lors des incendies et des critiques portant sur les moyens aériens disponibles, le Gouvernement Macron [Lecornu… oups, lapsus révélateur] a longtemps insisté sur l’importance des moyens mobilisés et dénoncé ce qu’il considérait comme du « French bashing ». Le discours institutionnel consistait à expliquer que les moyens existaient, que la France avait beaucoup investi et que les critiques étaient excessives. Puis venaient les chiffres : les appareils disponibles, ceux qui étaient commandés, ceux qui ne l’étaient plus, ceux qui étaient opérationnels et ceux qui ne l’étaient pas. Dire qu’il existe des Canadairs n’est évidemment pas exactement la même chose que dire que douze Canadairs sont immédiatement disponibles et opérationnels. La différence peut être techniquement exacte et politiquement trompeuse.
C’est finalement toute l’ambiguïté de la proposition de Marine Tondelier. Tout citoyen peut souhaiter que les responsables politiques disent la vérité. Mais vouloir transformer cette exigence morale en norme juridique pose une question redoutable : qui aura le pouvoir de définir la vérité ? Une erreur factuelle n’est pas nécessairement un mensonge. Une erreur de jugement n’est pas nécessairement une tromperie. Un changement d’avis n’est pas nécessairement une manipulation. Et, inversement, une affirmation techniquement exacte peut parfaitement être utilisée pour produire une impression fausse. Le mensonge politique ne réside donc pas toujours dans une phrase fausse ; il peut aussi résider dans la sélection des faits, leur présentation, leur omission ou leur mise en scène.
Voilà pourquoi la lutte contre le mensonge risque paradoxalement de devenir une nouvelle arme politique. Celui qui contrôle l’autorité chargée de dire le vrai dispose en effet d’un pouvoir considérable : celui de désigner non seulement les mensonges, mais aussi ceux qui ont le droit de les dénoncer. Marine Tondelier propose de bannir le mensonge de la vie politique. L’intention peut sembler louable. Mais avant de créer une Commission de la vérité, il faudrait peut-être commencer par répondre à une question beaucoup plus simple : qui gardera les gardiens de la vérité ?
(à écouter sur Radio Courtoisie)
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