
« Nos régions ont du talent », clame la publicité pour une enseigne de grande surface alimentaire. Elles ont indéniablement du talent, mais perdent des entreprises. La destruction d’emplois, qui s’était un temps stabilisée durant la décennie 2010, après 30 ans de désindustrialisation, a repris à partir de 2023. Depuis 1985, sur environ 1,8 million d’emplois industriels directs perdus en France, plus de 1,2 million l’auraient été dans les régions, en dehors des plus grandes métropoles. Les entrepreneurs des champs seraient-ils donc moins performants que ceux des villes ? Cette hypothèse ne résiste pas à l’examen. Et trois exemples viennent encore de l’infirmer.
Nutergia, aveyronnais, mais jusqu’à quand ?
Le groupe Nutergia est l’un des acteurs majeurs des compléments alimentaires en Europe. Cette entreprise aveyronnaise, créée en 1989 à Capdenac-Gare par un médecin, le docteur Claude Lagarde, est emblématique des réussites familiales. Depuis 1992, son développement à l’international lui a permis de vendre au Portugal, en Italie, en Suisse, au Benelux et en Pologne. L’entreprise se porte bien. Très bien, même, constate le quotidien Les Échos. « Le laboratoire a bénéficié d’une accélération des ventes de compléments alimentaires pendant le Covid et connaît une croissance à deux chiffres, sur un marché en progression de 5 % à 8 % par an. Il emploie 400 salariés et a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 100 millions d’euros en 2025, en hausse de 11 %, en dégageant un résultat net de près de 20 %. »
Mais afin d’accélérer le développement de l’entreprise à l’international, les Lagarde ont décidé, en juin dernier, d’en céder 51 % du capital au fonds d’investissement britannique 3i. Les héritiers Lagarde vont cependant rester actifs au sein de l’entreprise, dont ils conservent 49 % des parts. À court terme, l’opération semble être bonne, mais les Lagarde ne sont plus maîtres de leur destin et seront, sur le long terme, dépendants de financiers britanniques dont les logiques sont bien éloignées de celles d’une entreprise familiale enracinée dans son territoire.
Nicollin Environnement sous pavillon américain
En 1945 à Saint-Fons (Rhône) Marcel Nicollin ouvre un petit commerce de négoce de charbon qui devient rapidement un groupe en se diversifiant dans la propreté et la collecte des ordures ménagères, en région Rhône-Alpes, avant d’étendre son activité à la France entière puis à l’étranger. De 1977 jusqu’à son décès en 2017, Louis, fils du fondateur, a fait grandir l’affaire et est aussi connu pour avoir créé le club de football du Montpellier Hérault Sport Club, aujourd’hui en Ligue 2. Le groupe Nicollin est devenu un poids lourd employant 12.000 collaborateurs dans 15 métiers, travaillant pour 300 collectivités, des milliers d’entreprises et des particuliers, pour un chiffre d’affaires de 700 millions d’euros. Pourtant, afin de financer l’innovation et la modernisation de son outil industriel nécessaires au développement et à la pérennité de l’activité, la famille Nicollin a ouvert des négociations exclusives avec le fonds américain Morgan Stanley Investissement Management, qui deviendrait actionnaire majoritaire de Nicollin Environnement, qui gère les activités de collecte et gestion des déchets du groupe et emploie 4.500 personnes. La famille indique qu’elle restera actionnaire minoritaire de Nicollin Environnement et gardera un contrôle total sur les activités historiques de propreté, qui sont exclues de la négociation. Là encore, à horizon visible, l’accord attendu semble préserver l’essentiel. Mais rien n’indique que l’acquéreur américain cherchera à sauvegarder les emplois dans un avenir plus lointain, si les occasions pouvant se présenter ne le justifient pas.
Visionix : un Normand se vend aux Vikings
En 1994, le docteur Marc Abitbol fondait, à Pont-de-l’Arche (Eure), la société Luneau Technology, qui adapte une technologie utilisée en astronomie au domaine de la santé visuelle. En 2022, l’entreprise adopte un nom unique, Visionix, où se fondent les marques acquises au cours de son développement dans les appareils de diagnostic pour les opticiens et ophtalmologues.
L’entreprise, qui emploie aujourd’hui 600 collaborateurs, a subi, sur le dernier exercice, une baisse de 16 % de son chiffre d’affaires, qui est passé de 6,37 à 5,33 millions d’euros. C’est dans ce contexte que l’entreprise a été reprise en avril dernier pour 290 millions d’euros par le groupe finlandais Revenio, dont les activités de la filiale iCare sont complémentaires à celles de Visionix. Le nouvel ensemble devient un géant mondial de l’instrumentation ophtalmique et de la santé visuelle, comptant 820 collaborateurs pour un chiffre d’affaires de 250 millions d’euros. Une logique de développement industriel et commercial dont on ignore l’impact, à l’avenir, sur l’emploi chez Visionix.
Il est certain que les anciens bassins mono-industriels (Nord, Lorraine, Vosges), les villes-usines de taille moyenne et les départements du Nord-Est (Haute-Marne, Meuse, Ardennes) ont été, de loin, les plus grandes victimes de la désindustrialisation et des mutations économiques. Mais le passage d’entreprises sous contrôle étranger, même s’il est toujours présenté positivement, est rarement sans douleur pour les régions concernées. À plus ou moins long terme, les réductions de personnel, voire fermetures de sites pour délocalisation ou optimisation financière, contribuent à une réaction en chaîne dramatique pour les territoires ainsi concernés : fermeture de lignes ferroviaires, d’hôpitaux et maternités, de services publics, d’agences bancaires et de commerces, ainsi que de nombreux services essentiels.
Tout cela interroge sur le bien-fondé de logiques mondialistes dépassées, qui continuent malgré tout de ruiner nos territoires.
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