De Cassandre à Prométhée : Zemmour le Reconquérant

Éric Zemmour en meeting

Longtemps, Éric Zemmour fut Cassandre : celui qui annonçait aux Français la disparition de leur monde. À Port-Marly, le 13 septembre, quelque chose a changé. Sans rien retrancher à son diagnostic, le président de Reconquête a troqué la seule prophétie du déclin contre un imaginaire de conquête, Prométhée succèdant à Cassandre. Un Prométhée nietzschéen, moins tourné vers ce qui s’efface que tendu vers ce qui reste à conquérir.

« La peur n’a jamais sauvé une civilisation. » En prononçant cette phrase lors de son meeting de rentrée à Port-Marly ce dimanche 13 septembre, le président de Reconquête n’a pas fait que donner le ton d’une très probable nouvelle campagne présidentielle de sa part. En ouvrant un nouvel imaginaire au sein de la droite française, Éric Zemmour a enfin entamé ce dimanche la grande conversion susceptible de corriger ce qui constituait jusqu’alors la principale faiblesse de son logiciel politique ; à savoir qu’on ne conquiert pas l’avenir en annonçant continuellement sa disparition.

De l’impuissance de Cassandre…

Qu’on se souvienne tout d’abord de 2022, de cette dernière campagne présidentielle au cours de laquelle le candidat Zemmour avait largement pâti de cette image de Cassandre qui, au fil des décennies, avait fini par lui coller à la peau. Il faut dire que le brillant chroniqueur politique qu’il avait longtemps incarné sur les plateaux télévisés avait comme nul autre excellé à nous tenir la chronique régulière de tout ce qui n’en finissait pas chaque jour de mourir dans notre vieux pays. La France de son enfance, l’assimilation, l’école républicaine, notre langue, notre puissance industrielle, une certaine homogénéité culturelle en même temps que le goût de la transmission, on peut affirmer sans problème que toute sa pensée politique reposait alors sur une formidable phénoménologie de la perte. Depuis Le Suicide français jusqu’à La France n’a pas dit son dernier mot, Zemmour n’avait cessé d’arpenter en prophète solitaire les ruines de notre pays, avant même que celles-ci ne deviennent, les années et l’ampleur du désastre aidant, de plus en plus visibles au reste de la population. Comme Zemmour, la Cassandre mythologique n’avait pas tort ; elle voyait même, elle aussi, mieux que tous les autres, le réel sous ses yeux et ce qui ne devait manquer de lui succéder. Tout son malheur était là : avoir raison contre tous sans pouvoir infléchir d’aucune manière le cours des choses.

Toute la limite du premier zemmourisme – disons du Zemmour journaliste n’ayant pas encore pleinement accompli sa mue politique – était là. Voir le réel avec lucidité et diagnostiquer avec justesse la situation calamiteuse de la France ne suffisait pas. Malgré des millions de lecteurs fidèles, tout portait à croire qu’une civilisation pouvait se montrer capable d’acquérir une conscience aiguë de sa propre disparition, sans trouver pour autant les moyens politiques d’enrayer son funeste destin. C’est précisément à ce niveau-là que quelque chose semble avoir changé en profondeur dans le discours de Zemmour en ce dimanche 13 septembre.

Qu’on ne s’y trompe pas, la menace du Grand Remplacement demeure plus que jamais omniprésente dans son esprit, et Zemmour continue de parler abondamment d’immigration, d’identité et de la nécessité vitale d’une continuité historique pour notre civilisation. Il serait totalement absurde d’imaginer une seule seconde chez lui un quelconque reniement des fondamentaux constitutifs de sa colonne vertébrale politique. Chaque jour qui passe donnant hélas davantage de preuves accablantes à son constat originel, sa radicalité sur ces sujets tendrait même plutôt à s’amplifier ; son courage solitaire sur la scène politique française dans la défense du concept de remigration en étant un parfait exemple.

À la redécouverte de Prométhée

Depuis le 13 septembre 2026, ces thèmes chers à son électorat prennent place désormais dans un discours plus vaste dont le centre de gravité semble s’être significativement déplacé. Le triptyque choisi ce jour-là pour définir ce qu’il entend désormais défendre activement – « la parole libre, le peuple enraciné et l’individu prométhéen » – mérite à cet égard une infinie attention de notre part ; le troisième terme de ce triptyque, inédit dans sa bouche, transformant substantiellement par contagion les deux premiers. Une fois encore, il ne faut surtout pas caricaturer cette évolution. Le passage inattendu chez lui de Cassandre à Prométhée, de la prophétie du déclin à une politique de la puissance, ne préfigure en rien celui d’un pessimisme désabusé subitement converti à un optimisme béat.

Alors oui, le diagnostic est sans appel : l’invasion migratoire africaine progresse chaque jour à pas de géant sur notre continent, la puissance relative de la France et de l’Europe dans le monde ne cesse de décroître en accéléré et une grande partie de notre patrimoine culturel le plus estimable est devenue totalement incompréhensible à ceux-là mêmes qui étaient censés en devenir un jour les héritiers. De la peur provoquée par ces constats – il est vrai peu réconfortants –, surgissent généralement deux types de réactions, également stériles l’une comme l’autre. La première consiste à nier le réel et la validité donc de ces constats, la seconde à se recroqueviller sur soi-même, comme les derniers Mohicans, en attendant à terme – dans combien de générations ? – sa propre disparition.

C’est contre cette seconde tentation – tentation qui lui aura paradoxalement longtemps été reprochée essentiellement par ses adversaires médiatiques de gauche, traitant volontiers jusqu’à plus soif sa vision du monde de « rabougrie » – que ce dernier discours de Zemmour prend tout son sens. Car le piège d’une civilisation obsédée par sa probable disparition est de finir par ne plus penser qu’à sa propre survie ; à ne plus songer qu’à protéger vaille que vaille ses monuments, à sanctuariser autant que possible ses habitudes. Elle transforme ainsi progressivement son identité en gigantesque inventaire du patrimoine et finit par se noyer chaque jour dans un peu plus de formol pour mieux se conserver. C’est en comprenant qu’une civilisation demeure vivante parce qu’elle continue de produire suffisamment de formes nouvelles pour donner à ses descendants le désir de lui appartenir, que le Cassandre-Zemmour a entamé ce jour-là sa mue prométhéenne.

Rompre avec un conservatisme mortifère

La première rupture radicale émergeant du dernier discours de Zemmour a en réalité moins à voir avec un renouveau de son positionnement par rapport à ses adversaires de gauche, qu’avec un repositionnement par rapport à sa propre famille politique. Une partie encore importante de la droite radicale française – souvent d’héritage maurassien et, osons le dire, en bonne partie catholique – demeure tétanisée face à un avenir qu’elle peine à imaginer autrement que comme l’éternelle répétition des siècles passés ; les historiens politiques appellent généralement cette maladie sénile de la droite le conservatisme. Un personnage comme Philippe de Villiers en est chez nous aujourd’hui l’incarnation médiatique la plus biologiquement pure. Devenu, l’âge et la poussière accumulée sur ses épaules aidant, le Père Castor de la droite française, son rôle politique consiste désormais à ouvrir chaque soir, devant des milliers de téléspectateurs avachis dans leur salon, notre bon vieil album national et à raconter à tous les grands enfants émerveillés de notre pays l’histoire de nos rois et de nos saints, de nos villages et nos clochers, enfin des exploits inoubliables de Jeanne d’Arc et du général de Gaulle. Tout cela est certainement très beau ; qui pourrait le nier ? Mais force est de constater qu’on ne perpétue pas une civilisation vivante avec un album de famille, aussi honorables soient les cours de rattrapage historique du professeur de Villiers…

Le grand paradoxe ontologique de ce conservatisme est qu’il prétend justement défendre une civilisation qui, pour se développer, fut constamment en mouvement et par conséquent jamais conservatrice au sens muséal du terme. Les Français, et plus généralement les Européens que nous admirons tant pour leur bravoure, et dont nous nous prétendons aujourd’hui les dignes héritiers, n’ont pas simplement passé leur temps à reproduire à l’identique le monde légué par leurs aïeux. Au cours des siècles, nos ancêtres ont franchi les colonnes d’Hercule, traversé un à un tous les océans du monde, disséqué des corps humains, renversé la physique d’Aristote, domestiqué la vapeur et maîtrisé l’électricité, brisé l’atome et quitté la Terre pour arpenter l’espace. Non, nos ancêtres ne se contentaient pas de conserver le monde tel qu’il leur avait été laissé par leurs pères ; ils cherchaient au contraire à agrandir constamment, dans tous les sens du terme – physique et mental –, l’espace vital qu’ils légueraient un jour à leurs enfants.

Retrouver l’âme faustienne de l’Occident

Voilà ce que Zemmour redécouvre enfoui au fond de nous – certes, vraiment bien au fond – lorsqu’il invoque « l’individu prométhéen ». L’Occident qu’il entend désormais défendre ne peut plus être uniquement celui de Racine, des églises romanes et des paysages français. Il doit impérativement être dans le même temps celui de Galilée et de Christophe Colomb, de Newton et de Pasteur. Car si nous héritons, en tant qu’Européens – ou Occidentaux, j’utilise à dessein de manière interchangeable ces deux termes –, non seulement d’un patrimoine ethnique et culturel commun, nous sommes avant tout les héritiers d’une même énergie. Voilà un siècle que Spengler, considérant cette incapacité proprement occidentale à considérer une limite autrement que comme une provocation, qualifiait d’âme faustienne cette énergie si singulière au regard de l’histoire du monde. En s’inscrivant dans cette filiation, il ne s’agit dès lors plus seulement de reconquérir ce qui a été un jour perdu, mais bien pour nous de conquérir ce qui n’existe pas encore. C’est là que le nom même du programme de « Reconquête » cher à Éric Zemmour change radicalement de signification.

Cette conception prométhéenne de l’histoire occidentale nous oblige à porter un regard plus subtil sur des phénomènes que la droite – et avec elle Zemmour en première ligne – combat à raison depuis des années ; je veux parler ici des phénomènes de décadence propres à l’Occident, des déviances anthropologiques majeures engendrées en son sein et que l’on tend, pour cette raison même, à considérer parfois comme la tête de pont la plus avancée de notre civilisation ; je veux parler bien sûr de ce que l’on englobe sous le terme fumeux et volontairement fourre-tout de « wokisme » – quand il ne s’agit en réalité de rien d’autre que la dernière version actualisée du vieux logiciel gauchiste. Cette conception prométhéenne du monde enfin retrouvée nous force à regarder désormais ces dérives pour ce qu’elles sont véritablement, à savoir des sous-produits de la décomposition d’une civilisation à l’arrêt, et non plus à tomber dans un anti-occidentalisme de droite aussi intellectuellement confortable que son miroir « wokiste ». Voilà précisément pourquoi la réponse conservatrice que l’on retrouve chez une certaine forme de traditionalisme à droite demeure insuffisante aujourd’hui : il serait absurde de conclure des pathologies involontairement engendrées par la puissance occidentale la nécessité d’un renoncement à cette puissance. Car on ne guérit pas Prométhée en lui retirant le feu ; mais en l’obligeant à renouer avec les motivations qui l’avaient poussé à le voler.

Sortir la droite de l’impasse populiste

La seconde rupture politique majeure définitivement actée par le nouveau Zemmour concerne le populisme. Si ce courant politique a pu connaître dernièrement une certaine nécessité historique – notamment au sein de la droite – quand des élites européennes ont entrepris de considérer les frontières, les nations et les peuples comme autant d’archaïsmes destinés à disparaître ; si le populisme a permis en ce temps-là – qu’on pense en France aux Gilets jaunes – la réintroduction brutale de ces réalités dans le débat politique en rappelant par là même aux gouvernants que des peuples continuaient d’exister sous leurs avalanches de statistiques, de traités et de flux, ce moment semble être aujourd’hui bel et bien arrivé au bout de son propre épuisement. Car le populisme porte en lui-même la contradiction qui finit toujours à terme par le condamner : à force de proclamer que le peuple a toujours raison, il finit par renoncer à lui demander de devenir meilleur. La colère alors devient une vertu, le ressentiment un programme et l’observation des sondages une ligne politique. Il ne s’agit dès lors plus d’élever le peuple, mais de lui ressembler coûte que coûte ; non plus de lui désigner de nouveaux sommets à gravir, mais de lui promettre que la pente sera désormais toujours moins rude.

Or, Prométhée n’est pas populiste. Le Titan ne demande pas leur avis aux hommes au moment d’aller voler aux dieux le feu qu’il s’apprête à leur rapporter. Son geste est purement aristocratique, au sens premier du terme : il s’élève, transgresse, s’invente un destin et rend possible pour tous ce qui ne l’était encore quelques secondes auparavant pour personne. C’est cette dimension véritablement élitiste du discours zemmourien qu’il est important de souligner ici.Non pas l’élitisme souvent dérisoire des diplômes accumulés et plus ou moins achetés par des parents bien disposés financièrement à l’égard de leur progéniture, celui des dîners mondains fleurant bon – en réalité excessivement mauvais – le chemsex, de la reproduction sociale sans cesse répétée de la même forme de débilité imbue d’elle-même et tapageuse, mais bien un véritable élitisme autrement plus exigeant : celui du talent, du risque, de la création, de l’effort et du dépassement.Car il existe en vérité deux manières de gouverner un peuple :la première consistant à lui répéter qu’il est admirable tel qu’il est, que ses désirs sont nécessairement légitimes et que la mission du politique revient à les satisfaire ; la seconde à considérer que chaque effort de sa part devra être justement récompensé et à tout mettre en place pour faire naître en lui le désir de se dépasser.

C’est cette seconde conception du mode de gouvernement d’un peuple qui affleure dans son discours lorsque Zemmour associe le « peuple enraciné » à l’« individu prométhéen » ; l’enracinement empêchant ici l’élite de devenir une caste parasitaire hors-sol et Prométhée évitant dans le même temps au peuple de devenir une masse se ramollissant dans une perpétuelle autosatisfaction. Une politique véritablement prométhéenne ne promettrait donc pas seulement aux Français de protéger leur niveau de vie mais se donnerait pour mission de réhabiliter la sélection, l’excellence et la hiérarchie des talents. Elle considérerait qu’une nation ne grandit pas en abaissant continuellement ses exigences au niveau de chacun, mais en permettant aux meilleurs de s’élever suffisamment haut pour entraîner les autres avec eux. Et c’est ici que le vieux mot d’élite pourrait retrouver son sens depuis longtemps égaré ; non plus celui d’une partie de la population se protégeant constamment de son propre peuple, mais l’émanation de ce qu’un peuple serait capable de produire de meilleur s’il venait à croire à nouveau suffisamment en lui-même pour vouloir se dépasser.

Parier sur le devenir nietzschéen du XXIe siècle

Cet idéal élitiste d’une droite renouant avec ses racines aristocratiques et non égalitaires contient évidemment quelque chose de profondément nietzschéen, et par là de parfaitement inaudible pour la sensibilité hyper-démocratique de nombre de nos contemporains. À rebours complet de toutes nos prides identitaires – de droite comme de gauche –, le dépassement n’est jamais chez Nietzsche la célébration satisfaite de sa propre identité. Pour lui, l’homme ne constitue jamais un aboutissement mais toujours une transition, une tension, une possibilité nouvelle. La figure de Prométhée, à l’instar de celle de Nietzsche, appartient au même imaginaire vertical : Prométhée monte, dérobe le feu aux dieux et redescend avec une puissance nouvelle à offrir aux hommes. Le dernier homme, lui, ne monte nulle part ; il croupit ici-bas dans sa fange en quémandant toujours plus de pouvoir d’achat. Ainsi parti, le XXIe siècle obligera tôt ou tard la droite à choisir entre deux conceptions du peuple : le peuple comme clientèle à satisfaire ou le peuple comme puissance à accomplir.

C’est dans ce contexte que l’irruption de l’intelligence artificielle comme « troisième grande révolution industrielle de l’histoire de l’Occident » prend toute son importance dans le nouveau discours de Zemmour. Là où un conservateur se demanderait spontanément – et à bien des égards fort légitimement : « Qu’allons-nous perdre ? », l’individu prométhéen lui répond par une autre question : « Comment allons-nous nous en emparer ? ». Car la question décisive ici n’est déjà plus de savoir comment l’intelligence artificielle transformera le monde, mais bien de savoir qui possédera les clefs du XXIe siècle. Avec sa clairvoyance habituelle, Zemmour a parfaitement compris que l’IA représentait pour l’homme blanc – pour ne pas dire le mâle blanc en étant un tantinet provocateur – son ultime espoir de retrouver un jour sa place centrale dans l’Histoire et son contrôle sur le reste du monde. Non parce qu’une machine assurerait subitement et comme par magie sa domination totale, mais parce qu’une civilisation qui renonce à maîtriser la technologie déterminante de son époque accepte d’avance sa dépendance envers celles qui la maîtriseront à sa place. Une civilisation prométhéenne ne nie pas le danger du feu ; elle apprend à le manier.

En infléchissant – sans pour autant le renier – son discours sur le judéo-christianisme au profit d’un discours prométhéen, Zemmour fait le pari d’un XXIe siècle hanté par le spectre de Nietzsche. Avec l’intelligence artificielle générative, les progrès constants de la génétique, le développement des interfaces cerveau-machine et des biotechnologies, jamais l’humanité n’a possédé dans son histoire de tels outils susceptibles d’agir aussi profondément sur sa nature même. Avec parallèlement cet étrange paradoxe de voir ces instruments du surhumain proliférer au milieu du règne du dernier homme. Bien sûr, il ne s’agit pas de confondre le surhomme nietzschéen avec le premier transhumaniste débarquant bardé d’implants en silicium. Mais la question fondamentale et prophétique de Nietzsche n’en devient pas moins chaque jour pour nous un peu plus actuelle : l’homme doit-il être considéré comme un aboutissement en soi ou bien comme le passage vers une forme supérieure ? Force est de constater que notre époque commence à donner à cette interrogation une dimension de moins en moins conceptuelle et de plus en plus concrète.

Vers un Zemmour archéofuturiste ?

Pour être tout à fait clair, ce qu’entend sauver Éric Zemmour à l’aide de l’IA, ça n’est rien d’autre que l’intégralité de la culture occidentale depuis Homère. Vers la fin de son discours, alors qu’il évoque toujours l’intelligence artificielle et la nécessité de réarmer intellectuellement l’école française, nous pouvons l’entendre énoncer le paradoxe suivant : plus les machines sauront répondre à nos interrogations, plus les hommes devront apprendre à poser les bonnes questions ; plus elles sauront écrire et calculer, plus il faudra savoir véritablement lire et parfaitement comprendre les mathématiques. Avant de laisser tomber cette nouvelle phrase capitale dans un discours déjà extrêmement riche : « La révolution la plus radicale de notre siècle nous ramène à la culture la plus ancestrale de notre civilisation. » Difficile pour les oreilles attentives de ne pas déceler ici un écho à la pensée de Guillaume Faye, et notamment à son archéofuturisme. Comme chez Faye, l’archaïque ne signifie ici nullement pour Zemmour le vieux, le dépassé, le poussiéreux ; il renvoie au contraire à l’archè grecque, c’est-à-dire au commencement, au fondement, à l’impulsion première de notre civilisation. Les avancées les plus vertigineuses de la technoscience faisant paradoxalement ressurgir en nous, et de manière inattendue, les réalités les plus anciennes.

C’est exactement le paradoxe auquel Zemmour aboutit lorsqu’il parle de l’intelligence artificielle. Plus la machine deviendra intelligente, plus l’homme se devra de redevenir cultivé en renouant avec sa plus longue mémoire. Car voilà le message fayen de Zemmour : l’archaïque et le futur ne sont pas nécessairement deux directions opposées, mais gagneraient tous deux à se rejoindre. C’est en retrouvant notre seul et véritable archaïque, celui des Grecs évidemment, que nous autres Français pourrons faire en sorte d’éviter qu’un sursaut national ne devienne la répétition parodique et cauchemardesque de notre stupide XIXe siècle. Zemmour nous montre ici la voie à suivre et nous encourage à dépasser la fausse alternative d’une réaction rêvant de remonter le temps et d’un progressisme croyant bêtement que tout ce qui advient est nécessairement supérieur à ce qui existait avant. Ni retour au passé, ni soumission au nouveau, mais projection dans l’avenir de ce que le passé a toujours en puissance contenu pour nous d’indestructible. Dès lors, l’enracinement n’apparaît plus comme le contraire de la conquête ; il en devient la condition.

Bien sûr, toute cette logorrhée techno-futuriste indigeste pour certains ne signifie en rien que tout progrès soit bon en soi, ni que toute limite doive être impérativement détruite. Prométhée lui-même demeure une figure infiniment tragique. Les Grecs qui l’inventèrent connaissaient le danger de l’hubris et savaient parfaitement que la puissance sans mesure porte en elle son propre châtiment. Ils savaient également qu’un homme ne se définit pas seulement par ce qu’il reçoit, mais bien par ce qu’il ose. Et c’est en osant ce pas en avant vers un futur à conquérir que Zemmour vient de trouver ce qui manquait jusqu’alors à son discours. Car la véritable reconquête n’est pas celle du passé, mais bien celle de l’avenir et ne saurait se contenter de reprendre ce qui fut un jour perdu. Une civilisation ne survit pas en se protégeant de l’Histoire, elle demeure vivante en retrouvant la volonté de la faire.

Et puis après tout, ne vaut-il pas mieux encourir le risque d’une renaissance de la tragédie – quitte à finir enchaîné à un rocher et se faire picorer le foie jusqu’à la fin des temps – plutôt que continuer à croupir dans la stagnation tiers-mondiste que nous réserve un simulacre d’Histoire depuis 1945 ?

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