L’UE prise au piège de sa crise énergétique

Raphaëlle Auclert, docteur en études russes et enseignante-chercheuse à l’ICES, a traduit un article de Nikola Jović, enseignant-chercheur en sciences politiques et relations internationales à l’université de Belgrade et membre du think tank Sovereignty (https://sovereignty.com.br):

L’Union européenne est passée d’une crise à une autre. De manière irréfléchie, elle a désigné pour ennemi stratégique son principal fournisseur d’énergie. La détérioration de ses relations avec la Russie a contraint l’UE à faire des économies d’énergie, à recourir temporairement au charbon, à diversifier ses approvisionnements en gaz, en pétrole et en GNL, et à payer des prix nettement plus élevés. Parallèlement, elle est devenue de plus en plus dépendante de fournisseurs dont elle ne pourra sans doute pas se désolidariser aussi facilement qu’elle ne l’a fait avec la Russie, notamment les États-Unis.

Ces développements sont pour beaucoup une conséquence de la guerre en Ukraine qui, depuis 2014, a régulièrement alimenté les craintes d’une confrontation plus large, compte tenu du nombre d’acteurs qui y sont impliqués, directement ou indirectement. À mesure que le conflit s’est intensifié, l’UE a redoublé d’efforts pour rompre ses liens économiques et politiques avec la Russie. La coopération énergétique était alors le cœur de cette relation.

Bien que l’arrangement ait profité aux deux parties, le déséquilibre était évident dès le départ : l’UE avait davantage besoin de l’énergie russe que la Russie n’avait besoin du marché européen. Les dernières années ont confirmé ce constat :La Russie a mieux réussi à trouver des marchés alternatifs pour ses exportations d’énergie que l’UE à remplacer les approvisionnements russes.

La Russie conquiert de nouveaux marchés

Le changement le plus significatif s’est produit dans le secteur pétrolier. En 2020, l’Europe absorbait 51 % des exportations russes de pétrole brut et de condensats ; en 2024, sa part était tombée à 12 %. Sur la même période, l’Asie et l’Océanie ont vu leur part des exportations russes passer de 41 % à 81 %.[1]

Les produits dérivés du pétrole (notamment le gazole, le fioul, le naphta, l’essence et autres produits de raffinage) ont été réorientés différemment du pétrole brut. Dans cette catégorie, c’est la Turquie qui s’est imposée comme le principal acheteur.

La répartition des exportations russes de produits dérivés du pétrole est la suivante : la Turquie représentait 25 %, la Chine 12 %, le Brésil 11 % et les autres acheteurs les 52 % restants. Les données de la CREA (Center for Research on Energy and clean Air) couvrant la période allant jusqu’à la fin 2024 montrent que la Turquie, à elle seule, a acheté environ un quart des exportations russes de produits dérivés du pétrole, tandis que la Chine et le Brésil sont devenus les deux marchés suivants les plus importants.[2]

Cette question est également cruciale pour l’UE. Une partie du pétrole brut russe est raffinée en Inde, en Turquie et dans d’autres pays tiers. Une fois transformés, ces produits peuvent légalement entrer sur le marché européen s’ils ne sont plus considérés comme d’origine russe. Cela ne signifie pas nécessairement que l’UE achète directement du diesel russe. Toutefois, cela illustre comment les circuits mondiaux de raffinage et de commerce modifient indirectement les flux d’approvisionnement. En pratique, de nombreux éléments indiquent que le pétrole brut d’origine russe continue d’être acheminé vers les consommateurs européens via un traitement dans des pays tiers, souvent à un prix plus élevé.[3]

Concernant le charbon, l’UE a interdit les importations de charbon russe en août 2022. La plupart des exportations concernées ont été réorientées vers l’Asie et la Turquie. La répartition des exportations de charbon russe est la suivante : la Chine représente  46 %, l’Inde 17 %, la Turquie 10 %, la Corée du Sud 10 %, Taïwan 5 % et les autres acheteurs 12 %. Ces chiffres sont cumulatifs du 5 décembre 2022 à fin 2024. Les statistiques indépendantes de l’EIA (US Energy Information Administration) pour 2024 confirment cette tendance : la Chine a reçu un peu plus de la moitié des exportations de charbon russe, tandis que l’Europe n’en a reçu que 13 %, presque intégralement à destination de la Turquie, pays hors UE.[4]

La Chine est ainsi devenue le principal substitut au marché européen, tandis que l’Inde, la Corée du Sud et la Turquie constituent un second groupe d’acheteurs importants.

Sur le GNL, une position ambiguë

La question du gaz naturel illustre particulièrement bien la position contradictoire de l’UE. Tout en limitant les importations de plusieurs produits énergétiques russes, l’UE a continué – quoique dans une moindre mesure – d’importer du GNL russe.

En 2024, l’Europe est restée la première destination du GNL russe. L’Europe a représenté 52 % des exportations, l’Asie 45 %, la Turquie environ 1 % et les destinations inconnues ou autres environ 1 %. La Russie a exporté un volume record de 33,6 millions de tonnes de GNL en 2024. L’Europe en a acheté environ 17,4 millions de tonnes, tandis que l’Asie en a acheté environ 15,2 millions de tonnes. En Asie, les principaux acheteurs étaient la Chine, avec environ 7 millions de tonnes, et le Japon, avec environ 5,7 millions de tonnes.[5]

Concernant les livraisons par gazoduc, la Chine est devenue le principal moteur de croissance. Les livraisons russes à la Chine sont passées de 0,34 milliard de pieds cubes par jour en 2020 à 2,99 milliards de pieds cubes par jour en 2024.

Toutefois, cela ne compense pas intégralement la perte du marché ouest-européen, que ce soit en termes de volume ou d’infrastructures. La Turquie, quant à elle, a reçu environ 2,03 milliards de pieds cubes par jour de gazoduc russe en 2024.

En résumé, la Russie a largement réorienté ses exportations de pétrole et de charbon vers l’Asie, principalement vers la Chine et l’Inde. Sur le marché des produits pétroliers, la Turquie est devenue la destination centrale. Concernant le gaz, en revanche, cette réorientation reste limitée : l’UE demeure un acheteur important de GNL russe et de gazoduc résiduel, tandis que la Chine, bien que son marché soit en croissance, n’a pas encore totalement remplacé l’Europe.

Les nouveaux fournisseurs de l’UE

Dans quelle mesure l’UE s’est-elle adaptée à la situation engendrée par ses sanctions contre la Russie ? La réponse dépend des critères retenus. L’UE a diversifié ses voies d’approvisionnement et réduit sa dépendance directe à l’égard de la Russie, mais à un coût économique considérable.

Jusqu’en 2021, la Russie était le principal fournisseur d’énergie extérieur de l’Union europénne :

– Gaz naturel : La Russie représentait 45 % des importations de gaz de l’UE, soit environ 152 milliards de mètres cubes en 2021. La majeure partie des approvisionnements arrivait par gazoduc, et la dépendance était particulièrement forte en Europe centrale et orientale.

– Pétrole brut : La Russie fournissait 27 % des importations de pétrole brut de l’UE début 2022. D’importants volumes arrivaient par voie maritime et par l’oléoduc Droujba.

– Charbon : La Russie était un fournisseur important jusqu’en 2022, bien que le charbon soit plus facilement remplaçable sur le marché mondial que le gazoduc.[6]

Ce modèle était économiquement viable. Il reposait sur des infrastructures de gazoducs existantes, des contrats à long terme et un gaz russe relativement bon marché. Cependant, il engendrait un risque de concentration : une perturbation impliquant un seul fournisseur majeur pouvait affecter l’ensemble du système énergétique européen. C’est précisément ce qui s’est produit après 2022. Suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, à l’imposition de sanctions, aux perturbations des approvisionnements et à la baisse des livraisons russes, l’UE a mis en œuvre la stratégie REPowerEU. Celle-ci privilégiait les économies d’énergie, l’accélération du développement des énergies renouvelables, le remplissage des installations de stockage de gaz et la diversification des importations d’énergie. Les conséquences ont été importantes :

Les importations de gaz russe ont chuté de 152 milliards de mètres cubes en 2021 à environ 52 milliards de mètres cubes en 2024, réduisant ainsi la part de la Russie de 45 % à 19 % des importations totales de gaz de l’UE.[7] Selon les dernières estimations de la Commission, les importations de gaz russe devraient encore diminuer pour atteindre 36 milliards de mètres cubes en 2025, soit 12 % des importations totales. Les approvisionnements russes en gazoduc ont chuté de 137 milliards de mètres cubes (Gmc) en 2021 à 18 Gmc en 2025.[8]

Les importations russes de pétrole ont diminué, passant de 27 % à environ 3 % en 2024, puis à 2 % en 2025. Les flux restants se sont concentrés sur un petit nombre de pays et des itinéraires spécifiques.[9]

Le charbon russe a été de facto exclu du mix énergétique de l’UE suite à l’embargo sur les importations instauré en 2022.[10]

Nouvelles sources et structures

Le gaz russe n’a pas été remplacé par un seul fournisseur, mais par un portefeuille de sources plus diversifié.

La Norvège est devenue le principal fournisseur de gaz par gazoduc de l’UE, représentant 45,6 % des importations de gaz naturel de l’UE en 2024. L’Algérie se classe deuxième, avec 19,3 %.

Les États-Unis sont devenus un fournisseur clé de GNL. En 2024, ils représentaient 45,3 % des importations de GNL de l’UE.[11]

La Russie est cependant restée le deuxième fournisseur de GNL de l’UE en 2024, avec une part de marché de 17,5 %. Cela démontre que la réduction de la dépendance au gaz par gazoduc russe n’a pas entraîné automatiquement la disparition immédiate du GNL russe du marché européen.

Dans le secteur pétrolier, les barils russes ont été remplacés par une augmentation des importations en provenance des États-Unis, de Norvège, du Kazakhstan, du Moyen-Orient et d’Afrique de l’Ouest. Le pétrole est plus facile à réorienter que le gaz car il peut être transporté par voie maritime et commercialisé sur un marché mondial. La diversification était donc techniquement plus simple, même si elle s’est souvent avérée plus coûteuse.

Analyse d’impact

L’UE a renforcé sa sécurité énergétique en réduisant sa dépendance à un fournisseur unique et en position dominante. Cependant, cela a engendré une autre forme de vulnérabilité : une plus grande dépendance au marché mondial du GNL, aux terminaux d’importation, aux routes maritimes et à la volatilité des prix internationaux. Ces marchés sont généralement moins prévisibles que les contrats de transport par gazoduc à long terme.

La conséquence la plus immédiate a été le choc des prix de 2022-2023, qui a exercé une pression considérable sur les ménages et les industries énergivores. À plus long terme, l’UE vise non seulement à remplacer le gaz russe par des importations alternatives, mais aussi à réduire la consommation totale de gaz fossile grâce à l’efficacité énergétique, aux énergies renouvelables, à l’électrification et au biométhane.

Et après ? inquiétudes à l’approche de l’hiver

L’UE s’est engagée juridiquement à supprimer progressivement et totalement ses importations de gaz russe. Le GNL russe devrait être éliminé d’ici fin 2026, tandis que les importations restantes de gazoduc devraient cesser au plus tard à l’automne 2027. L’UE vise également à éliminer les dernières importations de pétrole russe d’ici fin 2027, exigeant des pays importateurs qu’ils élaborent des plans de diversification.

Cependant, alors que l’été – particulièrement chaud cette année – touche à sa fin et que l’hiver approche, des inquiétudes refont surface quant à la suffisance des réserves énergétiques de l’UE pour les mois les plus froids. Muriel Motte, journaliste au service économique, déclarait à ce propos : « Selon les données de Data Gaz, le taux de remplissage des installations de stockage de gaz françaises est d’environ 64,5 %, et de 61,6 % dans l’Union européenne. C’est un niveau historiquement bas pour cette période de l’année. Le taux de remplissage à la même date l’an dernier était de 74 % au niveau européen et de 81,7 % en France. Même en 2021, lorsque Gazprom avait volontairement omis de remplir ses installations de stockage, le taux était plus élevé (les installations européennes étaient remplies à 63 % le 19 août 2021, contre 61,6 % cette année). Les opérateurs ont jusqu’à fin octobre pour remplir leurs installations. Théoriquement, nous sommes dans la période la plus active pour le faire. Or, ce n’est pas le cas. »[12]

Malgré ces chiffres peu rassurants, l’UE affiche un optimisme ostentatoire. Selon la porte-parole de la Commission européenne, Eva Hrcinová, « tout se passe bien ». Mais tous les États membres ne partagent pas sa confiance.[13]

Conclusion et recommandations

En définitive, la politique de réduction des liens énergétiques avec la Russie a peut-être produit des résultats géopolitiques immédiats, mais ses conséquences à long terme pour l’UE restent incertaines. Les ressources énergétiques russes et l’infrastructure de gazoducs existante sont toujours là, dans l’attente d’un éventuel changement politique qui rouvrirait la perspective d’une coopération énergétique.

L’UE est passée d’un modèle où le gaz russe constituait la base de son système énergétique à un modèle reposant sur de multiples fournisseurs, le GNL et une consommation de gaz réduite. Ce modèle est plus résilient sur le plan géopolitique, mais il est en moyenne moins efficace commercialement et bien plus coûteux que le système antérieur à 2022.

Un tel changement peut se comprendre dans le contexte actuel. Cependant, des changements peuvent toujours arriver. L’UE et la Russie pourraient, en principe, redevenir des partenaires économiques, comme par le passé; même pendant la guerre froide, où les tensions politiques étaient souvent plus vives qu’aujourd’hui, il existait des échanges. À cette époque, la coopération énergétique reposait fréquemment sur une formule simple : énergie russe contre technologie européenne.

La question est de savoir ce qui fait obstacle à la reprise de telles relations. Une explication réside dans le rôle stratégique des États-Unis, qui ont peu d’intérêt à voir se développer un partenariat politique et économique étroit entre l’UE et la Russie. Dans cette perspective, un alignement durable UE-Russie pourrait affaiblir le rôle des États-Unis en tant que garant de la sécurité de l’Europe et marginaliser l’influence de Washington sur la politique européenne.

Les partisans de cette thèse affirment que les États-Unis ont intérêt à ce que l’Europe demeure stratégiquement dépendante de Washington et politiquement éloignée de Moscou. Quitte à ce que l’Europe se retrouve dans une situation des plus défavorables : confrontée à la Russie tout en devenant plus dépendante des États-Unis pour son énergie et sa sécurité.

La Russie a trouvé des moyens d’atténuer les effets des sanctions en réorientant ses exportations d’énergie et en développant ses relations commerciales avec les principales économies non occidentales. Parallèlement, les États-Unis ont continué de défendre leurs propres intérêts vis-à-vis de la Russie. Mais l’UE a en revanche supporté un lourd coût économique de cette confrontation.

La question centrale est de savoir si les pays européens trouveront la force politique et le leadership nécessaires pour éviter de devenir économiquement exsangues dans cette confrontation par procuration avec Moscou. De la réponse à cette question dépend rien de moins que la survie de l’Europe.

[1] https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=65885

[2] https://energyandcleanair.org/december-2024-monthly-analysis-of-russian-fossil-fuel-exports-and-sanctions/

[3] https://www.politico.eu/article/eu-vladimir-putin-russia-fuel-imports-india-war-in-ukraine-price-cap-sanction/

[4] https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=66044

[5]https://meduza.io/en/news/2025/01/28/russia-s-lng-exports-hit-record-high-in-2024-with-over-half-going-to-europe

[6] https://energy.ec.europa.eu/strategy/repowereu-phase-out-russian-energy-imports/repowereu-4-years_en

[7]https://energy.ec.europa.eu/news/repowereu-3-years-commission-takes-stock-progress-phase-out-russian-fossil-fuels-2025-05-16_en

[8] https://energy.ec.europa.eu/strategy/repowereu-phase-out-russian-energy-imports/repowereu-4-years_en

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11]https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=EU_imports_of_energy_products_-_latest_developments

[12]https://www.lopinion.fr/economie/il-ne-faut-pas-craindre-une-penurie-de-gaz-mais-une-hausse-des-prix?utm_medium=reload2

[13] https://audiovisual.ec.europa.eu/en/media/video/I-293457

https://lesalonbeige.fr/lue-prise-au-piege-de-sa-crise-energetique/

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