Les politiciens sont fort chagrinés que votre épargne vous appartienne encore

Pour sa grand-messe, le MEDEF a mis les petits plats dans les grands et, pensant impressionner, a même invité Ursula von der Leyen à passer dire quelques mots. Effet réussi : la patronne de la Grosse Commission y explique aux patrons français que l’épargne européenne est « paresseuse », que dix mille milliards d’euros « restent » sur des dépôts bancaires, et qu’il revient à l’Europe de « la mettre au service de ses entreprises ». Enfin, on va hâter un accord d’ici la fin de l’année, à 27 de préférence, et sinon avec les volontaires, tenez le vous pour dit.

Et bim ! Au moins, elle ne s’est pas déplacée pour rien.

Le même jour, Renaissance annonce sur X que 6.000 milliards d’euros « dorment sur des livrets à 2 % », dans la reprise d’une tribune d’Olivia Grégoire qui parlait carrément la veille de « faute collective ». Enfin, le 26 au soir, un secrétaire d’État aux Comptes publics démentait en catastrophe que Bercy songe à sortir les ETF synthétiques du PEA.

En 72 heures, trois étages de pouvoir ont donc lourdement lorgné sur une seule chose : votre épargne.

Écartons rapidement les approximations baveuses du parti présidentiel (on a l’habitude) : en réalité et selon la Banque de France, le patrimoine financier des ménages s’élevait à 6.551 milliards d’euros fin mars 2026, et l’épargne réglementée (Livret A, LDDS, LEP, tout le paquet) n’en représente que 939. Le reste, c’est de l’assurance-vie, des actions, des dépôts à vue. L’amalgame est une ineptie comptable ou, possiblement, un lapsus freudien dans lequel la cible finale est bien l’intégralité et pas seulement les livrets. Du reste, le verbe « dormir » est du même tonneau. En pratique, rien ne dort. Ces livrets financent du crédit, et l’assurance-vie part notamment dans les obligations d’État.

Autrement dit, l’épargnant français finance déjà largement le déficit de son pays mais on lui reproche ici de ne pas le financer avec assez d’enthousiasme, et (pire encore !) de garder par-devers lui le droit de retirer ses billes.

Et le fait que ce sujet déboule ainsi dans l’actualité comme un teckel cocaïné dans un jeu de quilles n’a rien de fortuit. Trois nombres l’expliquent très bien : celui du déficit 2025 (152 milliards d’euros, soit 5,4 % du PIB), celui des émissions de France Trésor pour 2026 (plus de 530 milliards, davantage qu’en pleine année Covid) et celui du taux des OAT à 10 ans qui, le 20 août dernier, a dépassé 4,1 %, ce qui revient à emprunter plus cher que l’Italie, l’Espagne et la Grèce.

Alors certes oui, il y a bien un écart d’allocation sensible de l’épargne européenne (et des Français) avec les États-Unis, oui, les PME françaises sont bien sous-capitalisées, et un livret rémunéré 1,5 % reste un mauvais placement pour qui épargne à vingt ans. Cependant, le problème français (et européen) n’est pas le carburant capitaliste, mais plutôt le moteur encrassé de 50 ans de socialisme : normes qui se reproduisent par scissiparité sans frein et énergie hors de prix par empilement de décisions politiques débiles, orientations idiotes, fléchages toxiques, j’en passe.

On comprend bien sûr ici qu’il ne s’agit pas – ou disons, pas encore – d’annoncer subitement un prélèvement autoritaire de 10 % des comptes. Ce sera évidemment plus subtil et on distingue déjà quelques barreaux dans l’échelle des mesures qui sera gravie dans les prochains mois.

Le premier, franchi, est narratif : « Paresseuse », « qui dort », « faute collective », « mettre au travail »… On moralise sur le droit de propriété. Il ne s’agit pas de préparer l’opinion à une réforme technique, mais on la prépare à trouver indécent que l’argent d’un particulier reste là où ce particulier l’a décidé tout seul. Comme s’il savait ! Allons. Un peu de sérieux.

Le deuxième, en cours d’installation, est le péage fiscal.

Le label Finance Europe, lancé par Bercy avec six autres pays, définit le bon produit d’épargne : 70 % d’actifs européens, détention encouragée sur cinq ans, pas de garantie en capital, et incitations fiscales laissées à la discrétion des États. Et le mauvais produit d’épargne, … n’en parlons pas.

D’ailleurs, le ballon d’essai sur les ETF synthétiques relève exactement de la même mécanique : personne ne vous interdit d’acheter du S&P 500, hein. Vous pouvez le faire, certains ont essayé (mais « ils vont avoir des problèmes » n’est-ce pas). Ici, on vous fait seulement passer du PEA au compte-titres, soit une douzaine de points de fiscalité supplémentaires, et voilà tout. Ce n’est pas une interdiction, c’est juste un petit tourniquet payant. Et si le démenti du 26 août est parfaitement sincère pour 2027, la note professionnelle de juillet existe toujours et la question écrite du 25 août désigne nommément le projet de loi de finances 2027 comme véhicule.

Le troisième barreau, la répression financière, est le seul qui fonctionne déjà à plein rendement : on baisse le taux du Livret A, la décollecte suit et l’épargnant migre vers le fonds euros, lequel est (ça tombe bien) gorgé de dette d’État. Personne ne vous a obligé à rien ; on a simplement cassé les pattes du rendement et dirigé le blessé vers l’hôpital qui se fout de la charité. Un précédent billet de mars l’évoquait, ainsi que le mécanisme européen équivalent dans un autre en juin.

Le quatrième barreau dort dans un tiroir depuis 2016 et s’appelle loi Sapin 2 : en cas de « menace grave pour la stabilité du système financier » (c’est vague à dessein), le Haut Conseil de stabilité financière peut suspendre les rachats d’assurance-vie, sans loi nouvelle ni débat parlementaire. On rappellera les précédents de juillet 1992 (prélèvement forcé de 0,6 % en pleine nuit sur les dépôts italiens) et de 2013 à Chypre (conversion en actions de 47,5 % des dépôts non garantis de la Bank of Cyprus).

Et pour éviter que ceux qui sont déjà sur l’échelle décident d’en sauter, quelques solides rampes ont été ajoutées rendant les départs coûteux : traque de l’assurance-vie luxembourgeoise, exit tax, échange automatique d’informations, cartographie des cryptos. Partir ? Que nenni !

Bref, petit-à-petit, ce qui pourrait se passer forme un échéancier, certes très spéculatif, mais pas indéterminé.

Ainsi, Bruxelles veut son accord sur « l’union de l’épargne » avant fin 2026, avec revue à mi-parcours au deuxième trimestre 2027. Paris a un budget à voter cet automne, une présidentielle au printemps, puis un projet de loi de finances 2028 qui sera la première fenêtre confortable du vainqueur (mandat frais, dette intacte, cinq ans devant lui pour faire toutes les âneries qui lui passent par la tête).

Le durcissement fiscal des enveloppes se joue donc dans cette fourchette de deux ans, et il sera indépendant du résultat de l’élection : la gauche fléchera au nom du climat, le centre au nom de la souveraineté européenne, la droite au nom des PME et de la défense. Et bien sûr, personne ne proposera de réduire la dépense au niveau qui rendrait l’opération inutile.

Quant aux barreaux supérieurs, ils ont leurs propres clignotants, et il suffit de les surveiller : une adjudication mal couverte de façon persistante, un écart avec le Bund qui franchirait 120 à 150 points de base, une dégradation de la note qui sortirait l’OAT de certains indices, une réunion du HCSF convoquée un dimanche soir… Tant que ces voyants restent éteints, on parlera de « mobilisation ». Le jour où l’un d’eux s’allume, le vocabulaire se fera nettement plus autoritaire.

Et à la fin, tenez-vous prêts à être remerciés pour votre « contribution volontaire ».

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