École sous pression : la littérature à l’épreuve du halal

École sous pression : la littérature à l’épreuve du halal

La rentrée n’a pas encore sonné que les nouveaux conflits scolaires sont déjà là. Après les accusations d’islamophobie et le refus tapageur de la laïcité, voici un nouvel avatar de la police islamiste des mœurs : la « littérature halal » ? Sur les réseaux sociaux, de jeunes influenceuses musulmanes ont passé l’été à expliquer quels livres une bonne croyante peut ou ne peut pas lire. Que se passera-t-il lorsque ces prescriptions entreront dans les classes ?

Enseignant depuis plus de vingt ans dans des établissements difficiles de la banlieue parisienne, Bruno Gaia connaît ce monde de l’intérieur. Il en a tiré « Blanc cassé », son premier roman, que publie aujourd’hui La Nouvelle Librairie : l’histoire croisée d’un collégien blanc harcelé et d’un professeur confronté à la montée du communautarisme. Ce petit texte sur la littérature coraniquement correcte en donne un avant-goût.

Fin août 2026. Dans quelques jours, c’est la rentrée. Manon, jeune professeure de lettres modernes entame sa troisième après la titularisation. Elle n’est plus « néo-tit’ », comme on dit dans la profession. Ce sera aussi sa troisième année au collège, en banlieue lyonnaise. Le collège public où elle enseigne n’est pas classé en réseau d’éducation prioritaire (REP), mais tout le monde sait qu’il devrait l’être. Manon ne sait pas l’ingéniosité qu’il a fallu à l’État, via les in-fameux indices de position sociale (IPS), pour faire ces économies de bouts de chandelles sur l’éducation populaire. Si en plus elle savait que son collège ne bénéficie pas de ces moyens juste à cause de la présence d’une salle de spectacle à l’autre bout de la ville, elle tomberait de sa chaise.

Mais, plus important cette année, Manon ne sait pas non plus qu’il y a sur les réseaux sociaux, TikTok en particulier, une « trend » qui a sévi toute la fin de l’été : celle de ces jeunes influenceuses musulmanes qui déclarent ne plus vouloir étudier des livres dont le contenu entre en contradiction avec leurs valeurs religieuses.

Évidemment que Manon n’en a pas entendu parler. Comme tous ses collègues, elle considère TikTok, Snapchat et autres Instagram comme des poubelles infâmes qui ne sont pas dignes de son intérêt. Au pire un épiphénomène regrettable. À ce sujet, elle passe totalement à côté d’un des phénomènes les plus déterminants dans la vie de ses élèves.

Surtout, Manon n’a pas entendu parler de la « trend » – que l’on nommera « littérature halal » – parce que le seul média qui s’en soit emparé, c’est CNews. Et CNews, c’est une chaîne de néo-nazis dans l’esprit de Manon. Pas de ça chez elle. Et pas de risque qu’elle ait croisé des extraits de ces vidéos où l’on affirme qu’il est impudique de lire Boule de suif et autres livres en classe. Sur Blast, Médiapart ou entre deux blagues « bien orientées » de Radio Nova, on a élégamment omis d’évoquer le sujet. On ne s’attarde pas sur ça. C’est… des faits divers.

Prof, progressiste et bientôt islamophobe

Pourtant, si la « trend » fait florès, Manon sera mise devant le fait accompli, sans doute dès octobre ou novembre. Il y aura alors des communications officielles sur la manière de gérer les objections des filles, puis des garçons, qui refuseront ces lectures haram, mécréantes.

D’ici là, qui sait si elle n’aura pas commis sans le vouloir un impair ? Qui sait si elle, pourtant militante LFI et syndiquée chez SUD, n’aura pas sans le vouloir sauté à pieds joints dans un piège communautaire et se sera mise, en dépit des tous ses efforts pour être l’exact inverse, dans le camp des « possibles islamophobes ». Et l’on sait à quel point il est difficile d’effacer les cibles que des adolescents en manque de reconnaissance identitaire vous mettent dans le dos.

Si, par malheur, cela arrive, personne ne sera là pour rappeler à Manon que, l’année dernière, quand sa collègue Vivianne a été traitée de raciste par les élèves de la quatrième dont elle était professeure principale, non seulement elle ne l’a pas soutenue, mais pire : elle a tenu, à plusieurs reprises, lors de rencontres avec des parents, des propos qui sous-entendaient qu’elle se désolidarisait de sa collègue.

« Moi, par principe, je ne critique pas la manière d’enseigner de mes collègues. Mais… »

Il y avait un mais. Il y a toujours un mais.

Manon a été entrainée intellectuellement, depuis son plus jeune âge, à chercher un équilibre subtil entre la vision idéalisée du multiculturalisme en vogue à la gauche de la gauche et des populations qui, elles, expriment une mono-culture intransigeante, totalisante, prosélyte. De conquête. Son multiculturalisme idéal, à Manon, c’est le remède à tous les maux dont elle sait qu’ils doivent être soignés, expurgés dans notre société : identité et identitarisme, communautarisme étriqué, pensée coloniale, ou pire, suprématie de la culture du pays d’accueil sur les cultures des arrivants. Cette immonde assimilation. Ce sale facho de Jules Ferry.

Un équilibre entre une culture douce et accueillante, bienveillante, inclusive, qui nie jusqu’à son existence en tant que civilisation, se renie à l’envi, bat sans cesse sa coulpe, fait amende honorable.

Et en face, Khadija qui dira : « Moi j’le lis pas votre sale bouquin. Il est pas halal ! On est tous d’accord ici, pas vrai ? » Beaucoup de têtes acquiesceront dans la classe.

Et Manon apprendra, à ses dépens, que son stage d’arts circassiens n’a pas réussi à faire d’elle l’équilibriste qu’elle croyait être parvenue à devenir.

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