L’Iran défaite américaine ou défaite de l’armement

La guerre d’Iran passe pour une défaite américaine. Selon le consensus médiatique, cet échec se construit sur des faiblesses de la stratégie américaine de changement de régime.

Comme tous les consensus, un petit grain de sel peut conférer une nouvelle saveur à cette analyse trop molle.

Rappelons-nous les faits : la stratégie américaine au moment de la première frappe consistait à éliminer les dirigeants iraniens pour que la vacance du pouvoir ouvre la route à un mouvement pro-américain. Seulement, même si les chefs ont bien été éliminés, l’enchaînement a échoué.

Selon le consensus, ce serait par sous-estimation du nationalisme iranien et surestimation du pro-américanisme en Iran.

Ces explications politiques et sociales sont passionnantes, mais elles négligent un aspect primal de la guerre : dans la plupart des structures politiques, le chef doit être couronné par la victoire. César bâtit sa carrière sur ses triomphes en Gaule et il n’est pas le seul, loin de là. Partout, les peuples suivent les pouvoirs glorifiés par la victoire tandis que la défaite provoque la chute du régime. Demandez à un certain Napoléon III.

Mais, cette chute du régime, n’était-ce pas l’objectif avoué de Trump et Netanyahu ? Or si l’attaque contre les dirigeants fut menée correctement selon des critères purement techniques (localisation, précision du ciblage… les services de renseignements peuvent se féliciter), elle fut lamentable au plan militaire.

Car, si Donald Trump se félicite d’avoir détruit une marine et une aviation iraniennes laissées en déshérence, il a oublié un détail : l’appareil militaire iranien n’est pas celui des USA pour lesquels perdre marine et aviation serait une catastrophe.

Les Iraniens ont revisité la doctrine de la Jeune École1. Ses centres stratégiques sont les missiles et les armes de harcèlement : une multitude de plateformes faibles individuellement, mais dotées d’une forte puissance de feu. L’Iran a passé vingt ans et peut-être davantage à développer ces armes, mais aussi à combler la faiblesse principale des armes de la Jeune École : la fragilité des engins d’attaque. D’où les villes de missiles et les abris destinés à protéger les missiles et la poussière navale qui permet de fermer le détroit d’Ormuz et de s’en prendre aux navires d’une éventuelle force de débarquement.

Peut-être est-ce là la faiblesse de la stratégie américaine ? La cause structurelle du dysfonctionnement ? Autorisons-nous le scénario tiré par les cheveux au regard des faits, mais intéressant sur le plan conceptuel : si ces armes avaient été neutralisées et que l’Iran avait perdu sa capacité de feu, pour être contraint de subir les tirs américains sans pouvoir riposter, la foule aurait-elle été aussi fervente ?

Osons penser que non, la victoire a ses vertus politiques et, même si les USA peuvent encore frapper l’Iran, celui-ci a démontré sa capacité à rendre coup pour coup assorti d’une menace sur l’ensemble des installations critiques de la région comme, par exemple, les stations de dessalement. Cet échange galvanise la population et on quitte rarement une cause gagnante surtout si elle est glorifiée par l’inégalité des forces en présence qui revivifie l’immortel David contre Goliath.

En ce sens, bien sûr, les Américains ont mal analysé les ressorts de la nation iranienne, mais, plus grave, ils n’ont pas été capables de mettre à terre la capacité militaire iranienne et ce manquement peut être considéré comme la principale cause de l’échec.

Pas faute de munitions comme on l’entend souvent : les Américains ont tiré plusieurs dizaines de milliers de bombes et de missiles. La véritable question est : pour quel résultat ?

Tuer des dirigeants, tout à fait, et cette partie de la campagne, pour criminelle qu’elle soit au plan politique, est admirable sur le plan technique du renseignement, mais ce fut quelques centaines de tirs.

Briser des ponts ? Certes, mais les ponts servent à déplacer des troupes et les Américains ne comptaient pas sérieusement débarquer.

Le seul objectif valable au vu de la stratégie iranienne connue était de neutraliser les armes offensives iraniennes et toute campagne militaire sérieuse qui prend en compte les précédents militaires aurait dû les cibler.

Lorsqu’en 1939 l’Allemagne attaque la Pologne, elle détruit l’armée de l’air polonaise. En 1941, pour Barbarossa, bis repetita, la première mission de la Luftwaffe fut l’attaque des aéroports soviétiques. Avec plus de succès, Israël cibla les aviations arabes au début de la guerre des Six Jours.

La première frappe est donc historiquement un des facteurs clés de succès.

Or celle des Américains élimine des hommes et pas les armes !

Ce qui pose une question intéressante : pourquoi ? Avec des dizaines de milliers de frappes, les Américains n’ont pas manqué de munitions, ils les ont gaspillées pour tirer leur poudre aux moineaux dans un monstrueux nuage de poussière.

Et le problème principal est là : la campagne d’Iran fut conçue en parfaite connaissance de cause sur les limites de l’arsenal américain. En 2025, les frappes ont consommé l’essentiel du stock de GBU-572, seule arme de leur arsenal capable de frapper les bunkers profonds. En leur absence, les Américains sont contraints de frapper les accès et les résultats sont sans appel :

Une enquête de CNN a analysé les images satellites de vingt-sept bases souterraines iraniennes couvrant cent sept tunnels et conclu que la campagne américano-israélienne avait frappé 77 % des entrées de tunnels qu’elle pouvait observer3, mais elle constate l’apparition d’engins de chantier sur les sites bombardés dans les quarante-huit heures chargés de dégager les accès obstrués et de rétablir la circulation dans les galeries. Nous sommes donc en présence d’une frappe qui atteint les portails, mais pas le volume. La démonstration de CSIS le montre au cas par cas : sur Khorramabad, base souterraine majeure supposée abriter de nombreux silos, les images avant-après font apparaître les limites de l’opération : seul le tunnel d’accès a été frappé4. Et le bilan analytique agrégé est sans ambiguïté : le consensus du CSIS, de l’ISW, du CFR et du Soufan Centre est que les États-Unis ont infligé des dégâts tactiques importants à l’infrastructure visible, mais n’ont pas pu atteindre l’infrastructure souterraine5.

Ce bilan mitigé explique le manque d’enthousiasme des Iraniens à céder aux sirènes américaines. L’étonnant est que le Pentagone n’ait pas su freiner l’attaque en arguant des stocks et de l’incapacité à neutraliser les armes offensives iraniennes. Comme si, au cours des années antérieures, alors que l’attaque de l’Iran avait été envisagée à de multiples reprises, aucun Kriegsspiel n’avait été fait.

Peut-être est-ce là la question principale, comme si les militaires américains étaient incapables d’admettre leurs limites et la victoire de la fortification sur les armes offensives utilisées par les forces aériennes.

Peut-être est-ce là l’erreur de Trump : avoir fait confiance à ses militaires ou les avoir forcés au combat.

NB : la question se pose par exemple dans un cas comme Taiwan : des villes de missiles à l’iranienne pourraient-elles donner à l’île une capacité d’autodéfense suffisante au moment où aucun expert sérieux ne peut envisager que la navy américaine puisse sauver l’île en cas d’action chinoise ?

Je me permets de rappeler l’article sur l’inversion entre la terre et le naval :

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-revolution-maritime-le-xxie-258050

1Jeune École — Wikipédia

2After Iran Strikes, America Has Only Six GBU-57 Bombs Left — The National Interest ; U.S. Shortages of GBU-57 Bunker Buster Bombs Limit Ability to Hit Iran’s Critical Underground Missile Bases — Military Watch Magazine

3Buried but not out : Iran’s ballistic missile threat weathers US-Israeli strikes intact — The Times of Israel

4Epic Fury : The Campaign Against Iran’s Missile & Nuclear Infrastructure — CSIS

5US-Iran War 2026 : Operation Epic Fury and the Strait of Hormuz Crisis — Quwa

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-iran-defaite-americaine-ou-271595

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