De Srebrenica à Crépol le livre qui ne s’est pas refermé

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Balbino Katz
chroniqueur des vents et des marées 

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Ce matin, au bar des Brisants, j’avais devant moi The Times et Le Figaro. Dehors, Lechiagat s’éveillait avec cette tranquillité trompeuse des ports bretons lorsque la mer est étale et que rien ne paraît devoir troubler l’ordonnance ancienne des choses. Les pêcheurs rentraient, les cafés se remplissaient doucement, et deux articles posés côte à côte sur la table ouvraient pourtant une perspective autrement sombre. Le quotidien britannique publiait la nécrologie de Ratko Mladic, mort la veille ; Le Figaro racontait comment les magistrats chargés de l’affaire de Crépol avaient finalement décidé d’introduire la circonstance aggravante de racisme dans le dossier du meurtre de Thomas Perotto.

Le rapprochement est périlleux et il faut le manier avec des pincettes. Crépol n’est pas Srebrenica. Une nuit de sauvagerie dans un bal de village ne se compare ni par son ampleur, ni par sa nature, ni par ses conséquences au massacre méthodique de milliers d’hommes. Confondre les deux serait une faute d’intelligence autant qu’une indécence envers les morts. Ce qui rapproche cependant les deux lectures n’est pas la dimension des crimes, mais le mécanisme beaucoup plus ancien qui les précède : l’apparition de la frontière entre « eux » et « nous », puis ce moment redoutable où l’autre cesse d’être seulement différent pour devenir un ennemi.

Ratko Mladic avait passé sa vie au milieu de ces frontières-là. Né en Herzégovine dans une famille serbe orthodoxe, il avait deux ans lorsque son père, partisan de Tito, fut tué par les Oustachis croates. Il fit carrière dans cette armée yougoslave qui se voulait précisément l’instrument du dépassement des vieilles appartenances nationales et religieuses. Excellent officier, courageux jusqu’à la témérité, communiste par carrière autant que par formation, il devint pourtant, lorsque la Yougoslavie se défit, l’un des principaux chefs militaires du nationalisme serbe.

En mai 1992, il prit la tête de l’armée de la République serbe de Bosnie. Pendant trois ans, son nom fut associé au siège interminable de Sarajevo, aux expulsions de populations, aux camps, aux opérations de purification ethnique et enfin à Srebrenica. En juillet 1995, après la chute de l’enclave placée sous protection des Nations unies, de nombreux bosniaques musulmans furent tués par les forces serbes. Longtemps fugitif, arrêté en 2011, Mladic fut finalement condamné à la réclusion à perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

La nécrologie du Times faisait pourtant apparaître quelque chose de plus éclairant encore que l’inventaire des crimes. Mladic ne combattait jamais seulement les hommes qui se trouvaient devant lui. Il combattait leurs ancêtres. Dans son esprit, les guerres n’étaient pas séparées par les générations : elles formaient un seul et même continuum de dettes à acquitter, de défaites à venger, de sang versé appelant un autre sang. À Srebrenica, il parla des Bosniaques musulmans comme des « Turcs » et invoqua explicitement une revanche historique remontant au temps de la domination ottomane. Carl Bildt, ancien premier ministre suédois devenu ensuite Haut Représentant de la communauté internationale en Bosnie, avait compris chez lui cette incapacité à s’affranchir du poids de l’histoire : Mladic semblait toujours rejouer les guerres précédentes.

La Bosnie constitue à cet égard un cas presque vertigineux. Les Serbes orthodoxes, les Croates catholiques et les Bosniaques musulmans appartiennent largement au même fonds slave méridional. Ils parlent des langues voisines, parfois si voisines que seul le politique s’obstine à les séparer. Durant les siècles de domination ottomane, une partie de la population locale s’était progressivement islamisée, pour des raisons qui mêlèrent intérêts sociaux et fiscaux, possibilités d’ascension dans l’Empire et contraintes variables selon les lieux et les époques. Des hommes issus du même terreau finirent ainsi par appartenir à des univers religieux et historiques distincts.

Voilà précisément ce que notre époque comprend de moins en moins. L’identité humaine n’est pas réductible à l’origine biologique, au passeport ou à quelques cases administratives. La religion peut devenir un principe d’appartenance beaucoup plus puissant que l’ethnie. Un Bosniaque musulman pouvait être physiquement, linguistiquement et généalogiquement infiniment plus proche de son voisin serbe que d’un musulman d’Anatolie ou d’Arabie ; il appartenait néanmoins avec ce dernier à un monde religieux dont les références, les fêtes, les interdits, les souvenirs et la fraternité débordaient les frontières du sang.

Le communisme yougoslave avait cru pouvoir recouvrir tout cela d’un grand manteau idéologique. Des populations différentes habitaient les mêmes immeubles, servaient dans la même armée, fréquentaient les mêmes écoles et contractaient même des mariages mixtes. Sarajevo fut longtemps montrée aux visiteurs occidentaux comme la preuve vivante que les vieilles appartenances pouvaient être dissoutes dans une citoyenneté socialiste et moderne. Il suffit que l’État se désagrége, que la peur revienne et que chacun doute de son avenir pour que les vieilles lignes réapparaissent sous l’enduit.

L’homme que l’on saluait depuis vingt ans dans l’escalier redevint alors un Serbe, un Croate ou un musulman. L’appartenance que l’on disait archaïque avait simplement dormi.

Crépol se trouve à mille lieues de cette histoire, et pourtant c’est peut-être là que la lecture du Figaro devient troublante. Le 18 novembre 2023, Thomas Perotto, seize ans, fut tué de deux coups de couteau à l’issue d’un bal organisé dans ce village de la Drôme. Quatorze personnes ont été mises en examen. L’enquête avait d’abord privilégié le scénario classique d’une altercation dérisoire ayant dégénéré entre des jeunes venus du quartier de la Monnaie, à Romans-sur-Isère, et des garçons présents au bal.

Puis le vocabulaire est apparu. Seize témoins ont rapporté des menaces visant des « Français » ou des « Blancs ». Dans une conversation tenue après les faits, un membre du groupe raconte qu’un garçon aurait blessé par erreur l’un de ses propres camarades alors qu’il voulait, selon les termes employés, « charcler un Français ». D’autres échanges examinés par les enquêteurs contiennent des injures contre la France, des propos contre les Juifs, des « wallah » récurrents et une référence au Coran. C’est notamment cet ensemble, ajouté aux nouvelles auditions, qui a conduit les magistrats instructeurs à envisager la circonstance aggravante de racisme. Le parquet de Valence conteste toutefois cette appréciation et souligne le caractère minoritaire, parfois imprécis ou difficilement imputable de certains témoignages.

La prudence judiciaire est indispensable ; elle n’interdit pas l’observation sociale. Les mis en examen rappellent qu’ils possèdent eux aussi une carte d’identité française, qu’ils sont nés en France et qu’ils ne nourrissent aucune hostilité raciale. L’un d’eux explique néanmoins que, dans le langage du quartier, le mot « Français » sert couramment à désigner ceux qui ne sont pas maghrébins. Un autre parle sans difficulté des « Arabes » et des « Français ». Cette manière de nommer est peut-être plus instructive que bien des dissertations savantes, car le langage révèle souvent les frontières que les déclarations officielles s’efforcent de nier.

Il serait également artificiel d’évacuer la dimension musulmane au seul motif qu’elle dérange. Les jeunes de ces quartiers peuvent avoir des origines fort différentes : Maghreb, Afrique subsaharienne, Turquie, Proche-Orient. Ils n’ont ni les mêmes histoires familiales, ni nécessairement la même couleur de peau, ni les mêmes patries ancestrales. L’islam, lorsqu’il demeure vivant chez eux, leur offre cependant une référence commune qui traverse ces différences : une religion, un vocabulaire, des interdits, une certaine manière de regarder le monde et surtout le sentiment d’une fraternité dépassant les origines particulières.

Cela ne signifie évidemment pas que tout musulman soit hostile aux non-musulmans. Cela signifie seulement qu’une appartenance religieuse peut conserver une vigueur extraordinaire au moment même où ceux qui lui font face ont perdu presque toute conscience de la leur. Les références islamiques présentes dans les échanges des jeunes de la Monnaie ne font pas de Crépol une guerre de religion ; elles montrent en revanche qu’un imaginaire musulman structure un milieu où l’on distingue spontanément les « Arabes » des « Français ».

En face, rien de semblable. Les garçons du bal de Crépol n’étaient pas des croisés descendus des collines drômoises au son des cloches. Ils appartenaient tout simplement à cette vieille population française dont le christianisme a pétri pendant plus d’un millénaire les paysages, les patronymes, les fêtes, les cimetières et les villages, alors même que sa pratique religieuse s’est largement éteinte. Leur appartenance existe encore comme héritage ; elle ne se nomme presque plus.

C’est peut-être là que se trouve l’asymétrie la plus profonde. D’un côté, une identité susceptible de se dire, de se reconnaître et de se transmettre ; de l’autre, une identité devenue honteuse d’elle-même ou simplement inconsciente, qui survit dans les pierres des églises, les noms des communes, les habitudes familiales et quelques fêtes dont beaucoup ont oublié l’origine. L’Europe moderne a cru que l’effacement progressif de ses propres appartenances rendrait toutes les autres superflues. Elle découvre peu à peu qu’il n’en est rien.

L’histoire du Liban offre un autre avertissement. Ce pays avait bâti son équilibre politique sur la coexistence de communautés chrétiennes et musulmanes dont aucune ne pouvait écraser complètement les autres. Les transformations démographiques, l’arrivée massive des réfugiés palestiniens, les interventions étrangères puis quinze années de guerre civile ont rompu cet équilibre. Depuis plusieurs décennies, l’émigration des chrétiens modifie lentement la physionomie du pays et progressivement le pays des cèdres deviendra un Etat musulman comme les autres, condamné au même destin.

Un équilibre démographique n’est jamais une simple affaire de statistiques. Lorsqu’une communauté grandit, elle acquiert mécaniquement davantage de force sociale, culturelle et politique ; lorsqu’une autre se contracte et émigre, elle abandonne peu à peu des quartiers, des écoles, des professions, des entreprises et finalement une part de sa capacité à donner forme au pays. Il est des moments où les hommes partent parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans ce qui se construit autour d’eux, et d’autres où ils partent parce qu’ils pressentent que leur sécurité elle-même ne sera plus garantie.

L’Europe s’est longtemps persuadée que ces lois anciennes avaient cessé de s’appliquer sur son territoire. Elle a cru que la prospérité, l’État de droit et la consommation avaient définitivement domestiqué les appartenances. Les peuples devenaient des populations, les religions des opinions privées, les frontières des formalités et l’homme lui-même un individu sans mémoire, interchangeable avec n’importe quel autre. Cette vision était peut-être moins moderne qu’elle ne le croyait : elle était simplement née pendant une période exceptionnellement paisible de l’histoire européenne.

Ratko Mladic avait tiré la conclusion inverse, et il l’avait poussée jusqu’à l’extrême. Pour lui, l’histoire était une succession de communautés ennemies dont les comptes ne se fermaient jamais. Il avait fait de cette vision une justification de la vengeance collective. Il ne s’agit donc certainement pas de lui donner raison ; il s’agit de comprendre le monde qui l’avait rendu possible.

C’est ici que les deux journaux posés sur ma table des Brisants ont fini par se rejoindre. Nous aimerions croire que Ratko Mladic vient d’écrire la dernière page d’un gros volume balkanique que l’Europe pourrait enfin ranger dans sa bibliothèque, avec ses guerres civiles, ses vieilles haines et ses charniers. Sa mort permettrait de rabattre la couverture, de souffler la poussière et de passer à autre chose.

Je crains une hypothèse beaucoup moins confortable. Mladic n’a peut-être pas écrit la dernière page d’un livre ancien, mais la première page d’un volume nouveau dont nous ignorons encore l’épaisseur. Ce livre ne raconterait plus seulement les Balkans de 1992. Il raconterait une Europe occidentale qui a introduit sur son sol des populations nombreuses, venues de mondes différents, tandis qu’elle désarmait méthodiquement ses propres appartenances et se convainquait que tous les hommes finiraient spontanément par regarder l’histoire de la même façon.

Crépol aurait alors toute sa place dans les premières pages de ce volume, non comme un petit Srebrenica, pareille comparaison serait grotesque, mais comme un signe minuscule posé dans la marge. Quelques mots criés dans une nuit de novembre, des « Français » et des « Arabes » qui se nomment comme deux groupes distincts, des couteaux soudain sortis, puis un garçon de seize ans qui ne rentre pas chez lui. Rien ne permet d’en déduire le lendemain. Tout interdit de considérer que cela ne signifie rien.

La nature humaine change peu. Les hommes savent vivre ensemble tant que les circonstances rendent cette coexistence naturelle, avantageuse ou simplement supportable. Lorsque la peur, le nombre, l’humiliation ou la conviction d’appartenir à des destins opposés entrent en jeu, les bonnes manières acquises dans les temps calmes peuvent se révéler un vernis fort mince. Le loup n’est jamais très loin sous la peau de l’homme civilisé ; la civilisation consiste précisément à ne pas lui donner l’occasion de découvrir ses crocs.

Sur le port de Lechiagat, les chalutiers rentraient lorsque j’ai refermé mes journaux. La mer était toujours calme. Elle l’est souvent quelques heures avant que le vent ne tourne, et les anciens savaient qu’il vaut mieux regarder les nuages que croire les bulletins rassurants.

Ratko Mladic est mort. Son monde, lui, n’est peut-être pas mort avec lui.

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2026/08/29/de-srebrenica-a%CC%80-cre%CC%81pol-le-livre-qui-ne-s-est-pas-referme%CC%81-6606610.html

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