
À huit mois de l’échéance présidentielle, le monde agricole a pris acte de l’entrée en vigueur de la loi d’urgence agricole, votée le 20 juillet dernier et, pour l’essentiel, validée par le Conseil constitutionnel.
Une loi, en attendant (beaucoup) mieux
Celle-ci porte finalement plutôt bien son nom. Elle est intervenue sur plusieurs dossiers urgents, garantissant un léger mieux à la situation d’une agriculture dont la plupart des producteurs sont en sursis. Un léger mieux seulement, partiel et temporaire de surcroît. C’est d’ailleurs en ces termes que son adoption a été accueillie par les syndicats agricoles, avec bien sûr les nuances habituelles : le bloc FNSEA/Jeunes Agriculteurs (JA) se montre le plus satisfait, notamment sur les volets phytosanitaire (autorisation sous conditions du flupyradifurone et de l’acétamipride) et de l’eau (les clivantes bassines). A contrario, le texte a fortement déplu à la Confédération paysanne (CP), sur les deux mêmes points essentiellement, du fait d’un alignement presque parfait de cette organisation sur les positions de l’écologisme radical. Du côté de la Coordination rurale (CR), c’est un regard mitigé qui est porté sur la nouvelle loi : satisfecit sur l’eau et les phytos, avancée sur la défense des troupeaux face à la prédation (loups), mais inquiétude sur les fourrages, l’élevage porcin (canicule) et surtout sur le prix du lait, qui stagne à un niveau mettant en danger de nombreux éleveurs.
Le débat présidentiel, c’est maintenant
Les « Agriculteurs en colère », association indépendante des syndicats (même si certains de ses animateurs sont ou ont été des responsables syndicaux), ont tenu de leur côté leur première conférence de presse « présidentielle », jeudi 27 août à Paris. Interrogé par BV, leur président, Christian Convers (ancien secrétaire général de la Coordination rurale), a justifié cette rentrée agricole des plus précoces : « Actuellement, les syndicats agricoles sont dans l’expectative vis-à-vis de la campagne présidentielle qui débute. Or, on ne peut pas attendre le printemps prochain pour obtenir des avancées. Nous exerçons donc une sorte de régence du syndicalisme. »
Les « Agriculteurs en colère » se montrent tout autant inquiets quant au maintien de la méthanisation, alors que la sécheresse qui a résulté des épisodes caniculaires estivaux a fait dangereusement baisser les stocks de fourrage destiné à l’alimentation animale. « La méthanisation utilise des produits alimentaires destinés au bétail. En période de sécheresse, cela met en danger beaucoup de troupeaux. Comment nourrir les animaux si le fourrage est utilisé pour produire de l’énergie », interroge Christian Convers, pour qui « la méthanisation est une activité intéressante, mais qui ne doit pas se développer au détriment de celles à vocation alimentaire ».
Un contexte international inquiétant
Les « Agriculteurs en colère » s’inquiètent, par ailleurs, d’un contexte international pour le moins tendu. Les conflits en Ukraine et dans le Golfe ont provoqué une forte hausse des carburants, dont le gazole non routier (GNR) utilisé par les engins agricoles. « Le problème du gazole non routier (GNR), c’est que l’on peut difficilement imposer à court terme des machines agricoles électriques », explique leur président. « L’agenda technique et financier n’est pas là. L’État doit donc baisser la taxation », estime-t-il. Mais les tensions avec l’Iran ont aussi impacté l’approvisionnement sur certains engrais, dont les émirats sont de gros fournisseurs. Or, pour Christian Convers, la France paye là une erreur passée : « Le premier problème, c’est d’avoir délocalisé nos usines de production d’engrais, notamment pour des impératifs soi-disant écologiques. Le second, c’est qu’en se privant du gaz russe, l’Union européenne (UE) se tire une balle dans le pied. Le gaz est indispensable à la production d’engrais azoté. » L’agriculture française a par ailleurs subi de plein fouet une succession d’accords de libre-échange passés entre l’UE et plusieurs États (Australie, Inde) ou unions d’États (Mercosur) dans le monde. Que faire, face à ce rouleau compresseur téléguidé depuis Bruxelles ? « Il faut évidemment changer le mode de gouvernance de l’UE et imposer un droit de veto agricole sur les accords de libre-échange. » D’autre part, ajoute Christian Convers, « il faut constitutionnaliser, au sein d’une charte de l’agriculture, l’exception agricole française, comme il existe une exception culturelle française ».
Les empêcheurs « d’agricultiver » en rond
Les « Agriculteurs en colère » pointent deux obstacles majeurs à la relance économique agricole : les banques et l’écologie politique, désignée comme « punitive ». Les syndicats agricoles et les responsables politiques semblent assez divisés sur ces questions. « Concernant l’écologie punitive, la CR, les JA et la FNSEA sont d’accord avec nous, mais pas la CP, qui est adepte de la « pensée magique » plutôt que de la science », constate Christian Convers, pour qui « les gouvernements prétendent ménager la chèvre et le chou alors que le ministère de l’Écologie est en général tout-puissant dans les arbitrages par rapport au ministère de l’agriculture ». Or, rappelle-t-il, « les agriculteurs sont les premiers usagers de l’environnement qu’ils souhaitent préserver et transmettre. Sans nous, qui entretiendrait les paysages ? »
Concernant le peu d’entrain des banques à soutenir les agriculteurs en difficulté, le président des « Agriculteurs en colère » pense que « la CR et la CP seront d’accord, moins la FNSEA, qui est beaucoup plus liée aux banques ». Mais pour lui, c’est « à elle d’être claire sur le sujet : il faut protéger, sur le plan bancaire, les exploitations en redressement judiciaire. C’est le rôle de nos banques qui se prétendent coopératives ou mutualistes. Et c’est aussi à l’État de peser dans l’évolution du droit bancaire. »
Consignes de vote
Sur ces points comme sur bien d’autres, les « Agriculteurs en colère » affichent haut et fort leur intention d’entrer dès maintenant en campagne. « Les Français doivent savoir la vérité ! Car si les producteurs disparaissent, on importera massivement de la malbouffe étrangère produite à bas prix et en l’absence de normes », préviennent-ils. « Nous allons mobiliser nos sympathisants, rencontrer les candidats, leur adresser nos préconisations. Ce sera à prendre ou à laisser, mais bien entendu, nous donnerons des consignes de vote, notamment pour appeler à faire battre les parlementaires ennemis de l’agriculture et des agriculteurs. La liste est déjà longue ! »
Les intéressés ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été prévenus.
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