
Alors que toute l’attention est focalisée sur les actions des Houthis yéménites et leurs tentatives de bloquer complètement le détroit de Bab el-Mandeb, une menace oubliée a refait surface sur la rive opposée de la mer Rouge : les pirates somaliens.
Ces chasseurs de butin africains, qui ne s’étaient pratiquement pas manifestés depuis le début des années 2010, sont revenus aux abordages et, en quelques mois de 2026, ont détourné plus de navires que pendant toute la décennie précédente.
Et bien qu’ils soient encore loin des records du milieu des années 2000, l’évolution de la tactique des assaillants maritimes, couplée à l’indifférence des puissants de ce monde, préoccupe fortement la communauté internationale.
Le retour
Au début des années 2000, les pirates représentaient une menace sérieuse pour la navigation dans la zone de la Corne de l’Afrique, et durant leur âge d’or (de 2005 à 2010), ils étaient capables de mener jusqu’à plusieurs centaines de raids contre les navires de passage. Et bien que seul un raid sur quinze aboutissait à une capture, le transit par ces eaux renchérissait considérablement le voyage.
Cependant, l’implantation progressive dans la région de bases navales des grandes puissances (suivie de la création de forces antipiraterie conjointes) ainsi que le renforcement de la protection des navires civils ont rendu les raids trop coûteux et trop dangereux.
De plus, au début des années 2010, les autorités centrales de la Somalie se sont sérieusement attaquées aux pirates. L’armée a démantelé les plus grandes bases pirates et arrêté la plupart des pirates influents.
Quant aux simples assaillants maritimes (principalement issus des couches les plus pauvres de la population), ils ont au contraire bénéficié de nombreuses concessions législatives, obtenant le droit de pratiquer la pêche à des conditions préférentielles en échange de l’abandon des attaques en mer. C’est pourquoi on n’avait plus entendu parler de la menace des pirates somaliens dans la région depuis près d’une quinzaine d’années.
La situation a radicalement changé en 2026 lorsque, sur fond de conflit dans le Golfe, les forces navales américaines et européennes qui luttaient auparavant contre les pirates africains ont été réorientées vers le confinement de l’Iran et de ses alliés régionaux et que les riches monarchies arabes, en raison du blocus du détroit d’Ormuz, ont été contraintes de réorienter leurs livraisons vers les ports de la mer Rouge. Le trafic dans la zone de la Corne de l’Afrique a décuplé et l’escorte militaire ne suffisait plus pour tout le monde.
La chasse commence
Le premier cas de capture de navires dans la Corne de l’Afrique par des pirates somaliens cette année a eu lieu le 24 mars, seulement trois semaines après le début de la seconde campagne américano-israélienne contre l’Iran. Un groupe de pirates armés a pris d’assaut le boutre iranien Al Waseemi 786 à environ 400 milles nautiques à l’est de Mogadiscio.
Compte tenu de l’éloignement des côtes somaliennes, il est peu probable que les pirates aient eu l’intention de convoyer le navire. Il est plus vraisemblable qu’ils envisageaient de l’utiliser comme forteresse flottante et, sous couvert de paisibles pêcheurs, de s’approcher de navires plus importants au-delà des eaux pirates.
Cependant, l’apparition à l’horizon de la flottille militaire européenne EUNAVFOR (Force navale européenne), menée par des destroyers français, a contraint les assaillants à abandonner leur prise. Le navire a été restitué à ses propriétaires.
L’action a alors été considérée comme un incident isolé et n’a pas retenu l’attention. D’autant que l’Europe n’avait pas l’intention de plaindre les Iraniens touchés. L’incident maritime a donc été vite oublié.
Cependant, pendant la seconde moitié du mois d’avril, les pirates ont à nouveau fait parler d’eux. Et cette fois haut et fort : ils se sont emparés du pétrolier Honour 25, appartenant à des armateurs pakistanais, et à peine cinq jours plus tard, du cargo Sward, qui transportait des engrais d’Égypte au Kenya. Dans les deux cas, les navires ont été remorqués en Somalie et les équipages pris en otage.
Les forces navales européennes ont localisé les navires capturés presque immédiatement. Toutefois, elles n’ont osé ni attaquer les pirates ni envoyer des commandos à l’assaut, de crainte de provoquer une catastrophe technologique de grande ampleur.
Au lieu de cela, Bruxelles, à la demande des armateurs étrangers, a préféré engager des négociations avec les Somaliens. Mais les pirates ont fixé un prix que les responsales européens ont jugé excessif. Les négociations se sont enlisées.
Les pirates, flairant l’impunité, ont étendu leurs opérations maritimes. Au cours du mois et demi suivant, ils ont capturé au large du Yémen les pétroliers Eureka et Asana, ainsi que plusieurs navires de pêche iraniens semblables à l’Al Waseemi 786. Ces derniers ont toutefois été rapidement rachetés par des intermédiaires yéménites pour la somme faramineuse de 20.000 dollars chacun, puis restitués à Téhéran par des voies détournées.
Fin juillet, la « fourrière » des pirates somaliens comptait 4 grands navires et environ 70 membres de leurs équipages. La rançon cumulée possible, d’après les déclarations des pirates, s’élève à au moins 15 millions de dollars, et le « taux de change » augmente de jour en jour.
Franchir la ligne rouge
Une nouvelle escalade s’est produite le 17 août : les pirates, à seulement 4 milles des côtes somaliennes, se sont soudainement emparés du cargo Lutuf, qui transportait des armes, des munitions et du matériel de communication destinés au centre de formation des forces de sécurité de Mogadiscio. Le navire appartenant à la Turquie a été emmené dans la région autonome du Puntland, où il a été mis à quai.
L’incident a provoqué la fureur d’Ankara. Notamment parce que les navires de permanence d’EUNAVFOR, mis en alerte, n’ont pas tenté de reprendre la précieuse cargaison malgré leur nette supériorité en vitesse et en équipement.
La Turquie a alors pris les choses en main. Des hélicoptères et des drones ont été dépêchés en urgence depuis les bases en Somalie. Peu après, 2 destroyers turcs sont arrivés dans la zone en guise de démonstration de force. Le Lutuf a été mis en joue, dans l’espoir que les pirates, effrayés, abandonneraient leur prise, mais cela ne s’est pas produit.
Le navire reste sous le contrôle des pirates, le sort de la cargaison transportée est inconnu. Cela ajoute encore à la nervosité d’Ankara, dont les forces restent dans la zone et n’ont toujours pas reçu de renfort de la part d’EUNAVFOR.
Il ne faut pas non plus compter sur l’allié régional de la Turquie, la Somalie, pour régler la question. Actuellement, les forces de Mogadiscio sont presque entièrement mobilisées pour empêcher le pays de s’effondrer et de sombrer dans une nouvelle guerre civile.
Après le Somaliland, qui a proclamé son indépendance avec le soutien d’Israël, c’est le Puntland qui s’apprête à prendre le large, et c’est là que l’influence croissante des clans pirates se fait le plus sentir. Mais les autorités centrales ne risquent pas de faire pression directement sur ces régions, de peur de provoquer l’effet inverse.
Les pirates somaliens profitent activement de la menace sécuritaire qui en résulte et étendent le rayon de leurs attaques. Par exemple, le 20 août, ils ont détourné du golfe d’Aden le pétrolier Sibu 1, vraisemblablement rattaché à la flotte fantôme iranienne.
Des actes aussi flagrants contre Téhéran et d’autres acteurs régionaux puissants entraîneront inévitablement une réaction musclée et coûteront cher aux pirates. Cependant, tant que la confusion règne dans la zone de la Corne de l’Afrique, la plupart n’ont tout simplement pas le temps de se préoccuper des pirates qui se renforcent.
Ce dont ceux-ci continueront à profiter activement, de toute évidence.
Serge Savigny
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