
Une gauche peut-elle se désolidariser des idées qu’elle a elle-même engendrées ? C’est la question que pose, en creux, le débat suscité par l’essai de la philosophe américaine Susan Neiman, pour qui le wokisme ne serait pas l’aboutissement de la tradition de gauche mais sa trahison. Une thèse séduisante, qui permet de sauver l’héritage moral de la gauche des Lumières en présentant les excès du militantisme identitaire comme un corps étranger. Mais l’histoire des idées résiste-t-elle à cette reconstruction ?
Neiman défend une gauche fondée sur l’universalisme, l’égalité et la justice, qu’elle oppose à une politique ayant remplacé le citoyen par l’identité, le débat rationnel par l’annulation, et l’idéal d’émancipation par une compétition permanente entre groupes en quête de reconnaissance. Un diagnostic qui a trouvé un écho jusque dans des cercles éloignés de son propre camp : en France, un philosophe comme Roger-Pol Droit, proche de la tradition républicaine, a salué cette défense de l’universalisme tout en pointant des faiblesses dans la construction générale de l’argument.
Une généalogie contestée
Le point de rupture se situe lorsque Neiman explique comment le wokisme serait apparu : selon elle, comme une intrusion extérieure à la tradition de gauche. C’est précisément cette généalogie qui pose problème. Depuis l’après-guerre, une partie importante de la gauche a progressivement déplacé son centre de gravité intellectuel, de la question économique vers la culture, puis vers le langage, puis vers l’identité. Le conflit social n’y est plus pensé d’abord comme lutte des classes, mais comme un réseau de rapports de domination irriguant la famille, l’école, la sexualité, la religion et la quasi-totalité des institutions.
Cette bascule ne s’est pas faite seule. Antonio Gramsci a théorisé l’importance de l’hégémonie culturelle au même titre que le pouvoir économique. L’École de Francfort a élargi la critique sociale bien au-delà des structures économiques. Michel Foucault a fait du pouvoir un réseau de relations omniprésent traversant toute la société. Jacques Derrida a transformé la déconstruction en méthode de lecture universelle. Judith Butler a appliqué cette grille à l’identité sexuelle, et Kimberlé Crenshaw a formalisé l’intersectionnalité comme cadre d’analyse des discriminations croisées.
Le militantisme woke n’a inventé aucune de ces catégories : il les a héritées, simplifiées, puis converties en programme politique et culturel.
Le sujet remplacé par l’identité
Difficile, dans ces conditions, de présenter le wokisme comme un accident tombé de l’extérieur sur une gauche par ailleurs préservée. Il apparaît davantage comme le fruit tardif d’un processus intellectuel étalé sur plusieurs décennies — sans que cela efface, pour autant, l’existence d’autres courants de gauche (social-démocrate, républicain, humaniste) qui ont résisté à cette trajectoire.
Le problème de fond, au-delà du seul abandon de l’universalisme des Lumières, tient au remplacement de la personne par l’identité comme catégorie première du politique. Dès lors que les individus ne sont plus d’abord compris à travers une nature humaine commune mais à travers leur appartenance à des groupes particuliers, le bien commun s’efface mécaniquement, et le politique se réduit à la gestion permanente de griefs concurrents.
La question n’est donc plus seulement de savoir si la gauche est ou non woke, mais si l’Occident peut renouer avec une culture politique fondée sur la personne, la citoyenneté et le bien commun, après des décennies passées sur le chemin de la fragmentation identitaire.
Crédit photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.
Laisser un commentaire