Le mardi 4 août dernier, les Démocrates du Michigan ont choisi leur candidat au Sénat pour succéder à Gary Peters, qui ne se représentait pas. Surprise : ils ont écarté la protégée de Chuck Schumer au profit d’un progressiste que Donald Trump s’est empressé de saluer comme une « excellente nouvelle pour le Parti Républicain ».
Sur ce point précis, il n’a pas tort.
Ce scrutin n’a rien d’un accident local. Depuis le début de l’année, les candidats soutenus par les Democratic Socialists of America (DSA) enchaînent les victoires en primaire, phénomène désormais surnommé « effet Mamdani », du nom de Zohran Mamdani, actuel maire socialiste de New York. Il redessine les rapports de force internes du Parti Démocrate. Il ouvre surtout un boulevard… aux Républicains.
Au Wisconsin, la primaire démocrate pour le poste de gouverneur voit ainsi Francesca Hong arriver en tête des sondages, avec un passif de prises de position sans ambiguïté : soutien au définancement voire à l’abolition de la police, appel à « annuler Thanksgiving ». À tel point que les Démocrates, pour l’éliminer de la course, ont truqué leurs primaires de façon si flagrante que les commentateurs de NBC News en sont restés sans voix.
Au Michigan, le scrutin opposait deux profils sans grand rapport l’un avec l’autre. D’un côté la représentante Haley Stevens, adoubée par l’appareil : Chuck Schumer et la gouverneure Gretchen Whitmer avaient fait campagne pour elle en la présentant comme la candidate la plus rassurante pour les donateurs « la plus capable de gagner ». De l’autre le progressiste Abdul El-Sayed, ancien directeur de la santé du comté de Wayne et figure de l’aile gauche du parti.
C’est El-Sayed qui l’a emporté, de justesse, avec 735.600 voix (48,6 %) contre 716.200 (47,4 %). 19.400 bulletins d’écart, l’establishment démocrate s’est fait grignoter ce qui, pour un appareil qui distribue les investitures depuis toujours et dans une primaire d’août où la participation ne représente qu’une fraction du corps électoral, est déjà un aveu : Là où les militants pèsent le plus lourd, l’appareil ne tient plus que d’un point.
La géographie du vote mérite qu’on s’y arrête. Detroit et sa région ont, elles, voté pour l’establishment : malgré sa victoire, El-Sayed a perdu le comté de Wayne, qui englobe Detroit, ainsi que ceux d’Oakland et de Macomb, ce qui fait de lui le premier démocrate depuis Bernie Sanders en 2016 à remporter une primaire nationale dans le Michigan sans en gagner un seul. Stevens a par ailleurs remporté 7 des 12 comtés de l’État comptant au moins 11 % de population noire, avec une avance moyenne de 8,5 points. En effet, de nombreux électeurs noirs interrogés à Detroit se méfient d’El-Sayed, en partie à cause de son soutien au mouvement « Uncommitted » (mouvement de protestation de gauche pro-palestinien, très critique de la politique démocrate jugée trop pro-Israël) lors de la primaire présidentielle de 2024, que des responsables comme le révérend Anthony Wendell, président de la section de Detroit de la NAACP, jugent avoir nui aux chances de Kamala Harris.
Autrement dit, le candidat de la gauche radicale a gagné partout sauf dans les quartiers populaires. C’est logique : le socle électoral des Socialistes Américains n’est pas le prolétariat, mais le diplômé.
L’électeur type des candidats DSA a moins de 50 ans, avec un pic chez les 18-34 ans, tranche d’âge où plus de 60 % des Américains déclarent une opinion favorable du socialisme selon un sondage du Cato Institute. Il est le plus souvent passé par le supérieur et vit dans un quartier à revenu élevé ou dans une ville universitaire, très rarement dans une zone rurale ou populaire, où les candidats modérés continuent tranquillement de gagner. Le socialisme américain est un produit de campus et non d’usine.
Parmi les facteurs qui alimentent cette poussée se dégage nettement l’évolution rapide de l’opinion démocrate sur le conflit israélo-palestinien depuis la guerre à Gaza. Selon un sondage Gallup de fin février 2026, davantage d’Américains disent désormais sympathiser avec les Palestiniens qu’avec les Israéliens, 41 % contre 36 %. Le sujet a pris une importance considérable dans la jeunesse américaine, où il nourrit aussi bien les socialistes à gauche que le mouvement des « groypers » à droite (mouvement principalement en ligne critiquant la gestion migratoire et la politique étrangère du mouvement MAGA), et les premiers ont abondamment commenté le poids de l’AIPAC sur les politiciens américains les plus en vue.
Reste une question : tout cela séduira-t-il quiconque en dehors des villes et des diplômés ?
Rien n’est moins sûr. Face à ce socle jeune et éduqué se tient un bloc de modérés et d’indépendants nettement plus large, et c’est lui qui décidera du sort des élections de mi-mandat. Selon Gallup, 43 % des Américains s’identifient comme politiquement indépendants, soit la plus grande catégorie d’identification politique du pays, devant les 31 % de Démocrates et les 26 % de Républicains. Dans un scrutin de mi-mandat, où la participation est structurellement plus faible qu’à la présidentielle, un basculement de quelques points chez ces électeurs pèse bien davantage qu’en année présidentielle. Or ces modérés penchent traditionnellement au centre droit et oscillent d’un establishment à l’autre : les programmes socialistes et les obsessions sur un conflit étranger ont toutes les chances de fonctionner chez eux comme repoussoirs.
Le résultat immédiat, ce sont des tensions internes considérables au Parti Démocrate, quand le Parti Républicain se trouve tenu d’une main ferme par Trump. Pour la première fois depuis longtemps, la droite américaine est plus unie que la gauche.
On objectera que le Parti Républicain a lui aussi connu sa secousse, le Tea Party des années 2010, et que celle-ci a fini par produire Trump et le mouvement MAGA ; les socialistes américains pourraient donc, par le même chemin, finir par l’emporter au niveau national. L’objection a l’air solide et ne l’est pas, car elle méconnaît le sens du courant. Le Tea Party radicalisait son parti dans la direction des valeurs dominantes du pays. La DSA le radicalise à contresens : le capitalisme y reste vu favorablement par 54 % des Américains, contre 39 % seulement pour le socialisme. Et ce n’est pas la première tentative de percée : les mêmes années 2010 avaient vu naître Occupy Wall Street, dont l’échec dit assez ce que la société américaine fait de ces mouvements.
S’y ajoute un détail que l’appareil démocrate connaît mieux que personne : son financement. Beaucoup de grandes entreprises apprécieraient modérément un tournant anti-business et pourraient se tourner vers les Républicains. De fait, il n’est pas déraisonnable de lire la réorientation à droite de dirigeants de la tech comme Bezos ou Zuckerberg courant 2024 comme un calcul de risque une évolution personnelle.
En creux, tout ceci raconte l’incapacité des patrons démocrates à satisfaire à la fois leurs électeurs et le pays. À force d’avoir joué la carte culturelle, la diversité et l’inclusion, ils ont fabriqué une base militante qui exige exactement ce que le reste de l’électorat refuse. Le Parti Républicain n’a donc plus grand-chose à faire, sinon attendre : plus la gauche se focalisera sur les questions sociétales et identitaires plutôt que sur l’économie et la sécurité, qui restent les vraies priorités des électeurs, plus les urnes lui donneront raison.
Chaque victoire les rapproche ainsi davantage de la défaite.
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