
« Toute censure imposée par les gouvernements est désormais clairement visible. » En publiant ce message sur X, Elon Musk vient de déplacer le débat sur la transparence des réseaux sociaux. Une déclaration qui intervient alors que la plateforme ouvre davantage le code source de son système de recommandation sur GitHub. L’ouverture du code de l’algorithme « For You » permet désormais d’examiner une partie de la mécanique qui sélectionne et classe les publications proposées aux utilisateurs. Le fil « Pour vous » n’est donc pas une simple chronologie : un système algorithmique détermine les contenus mis en avant.
Mais l’enjeu ne se limite pas à savoir pourquoi telle publication apparaît sur notre écran plutôt qu’une autre. Il s’agit aussi de savoir ce qui peut conduire X à la retirer ou à en limiter la diffusion. Et, dans ce domaine, les gouvernements ont leur rôle à jouer. L’idée est simple : si un gouvernement demande à une plateforme de retirer ou de limiter un contenu, l’utilisateur doit pouvoir savoir qui est à l’origine de cette demande, lorsque le cadre juridique permet de le révéler. X disposait déjà d’un dispositif de transparence concernant les requêtes gouvernementales. Mais Musk entend désormais rendre ces interventions beaucoup plus visibles.
La manœuvre est habile. Depuis des années, Bruxelles réclame davantage de transparence aux grandes plateformes. Avec Musk, le mouvement pourrait désormais fonctionner dans les deux sens : les citoyens peuvent regarder ce que fait X, mais aussi ce que les autorités demandent à X de faire.
3.831 demandes venues de l’UE
Les chiffres permettent de mesurer l’enjeu. Dans son rapport de transparence 2025, X indique avoir reçu 97.006 demandes gouvernementales de retrait de contenus dans le monde, dont 3.831 provenant de l’Union européenne. La plateforme affirme avoir donné suite à 3.464 demandes européennes, soit 90,42 %. L’UE a également adressé 8.730 demandes d’informations concernant des comptes, dont 4.106 ont abouti à une transmission d’informations.
Ces données sont communiquées par X et ne permettent évidemment pas de connaître la nature de chaque demande. Une restriction peut d’ailleurs être géographique et ne signifie pas nécessairement la suppression mondiale d’une publication. Elles montrent néanmoins une réalité rarement visible pour l’utilisateur : les pouvoirs publics interviennent déjà massivement auprès des plateformes numériques.
Bruxelles avait déjà sorti le chéquier
La séquence intervient après un long bras de fer avec l’Union européenne. En décembre 2025, la Commission a infligé à X une amende de 120 millions d’euros au titre du Digital Services Act. Précision importante : cette sanction ne concernait pas spécifiquement la publication du code source. Bruxelles reprochait notamment à X son système de coche bleue, le manque de transparence de son registre publicitaire et l’accès insuffisant des chercheurs aux données publiques.
La Commission avait également demandé à X de conserver les documents relatifs aux modifications de son système de recommandation et enquêté sur les systèmes de recommandation de X et de Grok. Thierry Breton avait résumé la philosophie européenne dès le rachat de Twitter par Musk : « En Europe, l’oiseau volera selon nos règles. » L’Europe veut donc savoir comment fonctionne X. Musk semble lui répondre : très bien, regardons aussi ce qui se passe de l’autre côté de l’écran.
Paris prépare déjà l’élection présidentielle
Le sujet dépasse Bruxelles. En France, Emmanuel Macron et le gouvernement renforcent également leur arsenal contre les ingérences numériques à l’approche de la présidentielle de 2027. En juillet, l’exécutif a présenté un projet de loi relatif aux ingérences étrangères dans la vie démocratique, permettant notamment une intervention judiciaire contre certaines campagnes de désinformation délibérées, massives et automatisées lorsqu’elles représentent une menace grave et imminente pour certains intérêts fondamentaux de la Nation. Le texte veut également étendre le référé contre les manipulations de l’information à l’ensemble des scrutins politiques.
La logique est affichée : protéger le débat démocratique. Mais elle pose une question que le geste de Musk remet au centre : jusqu’où les pouvoirs publics peuvent-ils intervenir dans la circulation de l’information sans devenir eux-mêmes des acteurs de cette circulation ? Les réseaux sociaux sont devenus un espace central du débat public. La lutte contre les ingérences est donc légitime. Mais la transparence fonctionne dans les deux sens. Bruxelles voulait regarder sous le capot de X. Musk vient de l’ouvrir. Reste à savoir si Bruxelles appréciera que les citoyens regardent, eux aussi, qui tient le volant.
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