À travers les âges, aucune population féminine n’a été comparable à celle qui a suivi la Grande Armée dans des milliers de voitures cahotantes, sillonnant toute l’Europe, dans la poussière, la boue et la neige.
De tout temps, des femmes ont suivi les armées à la guerre. Épouses de soldats, officiellement blanchisseuses ou cantinières, mais le plus souvent prostituées régulières ou occasionnelles.
Et si les valeureux grognards de Napoléon ont écrit les plus belles pages de gloire de notre histoire, ce fut aussi grâce au soutien indéfectible de nos filles à soldats.
Quand à chaque instant le soldat risque d’être emporté par un boulet ou éventré d’un coup de baïonnette, le repos du guerrier prend toute sa signification.
Mais c’est au cours des guerres de la Révolution que le phénomène prit de l’ampleur, au point que Carnot écrivit au Conseil exécutif de la Convention :
« Un fléau terrible détruit nos armées. C’est le troupeau de filles qui sont à leur suite. Il faut compter qu’il y en a autant que de soldats. Les casernes et les cantonnements en sont engorgés. La dissolution des mœurs y est à son comble. Ces femmes énervent les troupes et détruisent par la maladie qu’elles y apportent dix fois plus de monde que le feu de l’ennemi ».
Bonaparte, alors chef de l’armée d’Italie, s’irrite de ce bordel officialisé par un décret de la Convention du 8 mars 1793. Un ordre ne tarde pas :
« Les femmes surprises à la tête de l’armée, dans les quartiers généraux ou dans les cantonnements, seront barbouillées de noir, promenées dans les camps et chassées hors des portes ».
Mais l’effet produit ne dura guère plus de deux semaines. Et les plus délurées ou les plus appréciées pour leurs services s’embarquèrent pour la campagne d’Égypte.
Et l’une d’elle, Pauline Fourès, fraîchement mariée à un lieutenant de chasseurs à cheval, devint la maîtresse du général en chef ! Celui-ci faillit même l’épouser le jour où il apprit l’infidélité de Joséphine. On le voit, nos lavandières et cantinières savaient se faire apprécier à tous les niveaux de la hiérarchie militaire, du simple grognard aux généraux et maréchaux.
Quoi de plus réconfortant qu’une femme dans son lit au soir de la bataille ? D’autant plus que cette partie de plaisir fut souvent la dernière pour les malheureux qui succombèrent au combat quelques jours plus tard.
Le haut commandement a toujours eu beaucoup de mal à limiter le nombre de filles à soldats autorisées à suivre les campagnes, afin de limiter les dégâts.
Raoul Brice écrira : « Pour nos ardents soldats, la femme est le pôle unique vers qui vont leurs convoitises. Ils se battent pour la séduire, c’est pour lui plaire qu’ils souhaitent l’héroïsme, la gloire et la richesse. Que les officiers montrent en amour des goûts raffinés, et s’attardent à écouter leur cœur, voilà une délicatesse superflue pour les simples soldats. Ceux-ci s’adressent aux ribaudes, aux filles dont le métier est d’être fiancées à la foule. Elles figurent, après le vin, aux débauches du soldat. »
Quant à la délicatesse des officiers, c’est à voir… La Grande Armée a rencontré et véhiculé les maladies vénériennes dans l’Europe entière.
Cela dit, même si l’atmosphère militaire en temps de guerre n’est pas celle d’un couvent, toutes les femmes n’étaient pas des prostituées, mais parmi les femmes mariées, les coups de canif au contrat de mariage n’étaient pas rares.
Il y a eu autant de vivandières à la nature très généreuse que de soldats cocus.
Dans leur carriole, les cantinières trimballaient tout un magasin ambulant. Victuailles de toutes sortes et fruits des rapines rapportés par les soldats. Un petit commerce bien apprécié. Elles s’improvisaient banquières, prêtant de l’argent aux soldats dans le besoin.
À la fois femmes de réconfort et dépanneuses en tous genres, les lavandières ont été le nerf de la guerre durant l’épopée napoléonienne. Sans elles, on se demande si Napoléon aurait été le Dieu de la guerre aux 70 victoires. !!
De nombreuses destinées se sont écrites au cours de l’épopée de la Grande Armée. Aventurières dans tous les sens du terme, nos lavandières ont eu des destins parfois tragiques ou étranges.
« La mère Fromageot », séduite à 15 ans par un jeune tambour, se hissa jusqu’à devenir la maîtresse d’un capitaine. Puis elle suivit un simple canonnier, qui, contre une bouteille d’eau-de-vie, la céda à un maître d’armes, qui la repassa à un brigadier, une brute qui la battait. » Triste destin d’une femme objet.
Au soir de la bataille, où des milliers de soldats gisaient sur le sol, on a vu des lavandières se mêler aux troupiers pour dépouiller les morts et les blessés. Butin convoité : les bottes, équipement des plus utiles pour affronter la boue, la neige et la pluie.
Mais on a vu aussi, les jours de combat, des lavandières transformer leur charrette en ambulance, les chaudes prostituées se métamorphosant en infirmières au dévouement exemplaire. La nature humaine est ainsi faite, chacun pouvant se surpasser dans les situations extrêmes.
L’une de ces héroïnes porta un blessé sur son dos pendant huit kilomètres pour le conduire à une ambulance.
Une autre fut citée à l’ordre du jour pour avoir, « malgré une pluie de balles, pénétré par deux fois dans un ravin où nos troupes se battaient, afin de leur distribuer gratis deux barils d’eau-de-vie ».
Des femmes courageuses au grand cœur, il y en eut beaucoup. Cantinières obscures restées dans l’anonymat, ou bien devenues les maîtresses de hauts gradés, y compris des maréchaux, les femmes de la Grande Armée font partie intégrante de l’épopée napoléonienne.
Elles furent souvent admirables et courageuses, parfois insupportables et odieuses, mais toutes ont également écrit à leur façon les plus belles pages de notre histoire.
Beaucoup y laissèrent la vie, notamment au cours de la tragique retraite de Russie. Aucune autre population féminine n’a autant mêlé l’amour et la guerre que les filles de la Grande Armée.
Réconfort permanent de nos soldats, pour le meilleur et pour le pire, elles méritent tout notre respect. Sans elles, le taux de désertion aurait fait des ravages dans les régiments.
(source : La Grande Armée de Georges Bond)
Jacques Guillemain

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