Bienvenue à l’hippodrome de la Plaine, où se court cette semaine le Prix du Palmipède, épreuve réservée aux cafardeurs de quatre ans et plus. Quatre partants, piste grasse, et une seule chose à deviner au guichet des paris : lequel de ces quatre-là est allé nourrir le canard.
Un petit rappel s’impose pour les parieurs occasionnels : le 5 août dernier, Le Canard enchaîné publie « Le ticket gagnant de Bally Bagayoko » : le maire LFI de Saint-Denis, recruté cadre à la RATP en 2000 sans tambour ni trompette sans concours ni entretien, aurait cumulé pendant des années ce poste à temps plein, horaires « élastiques » et 6.000 euros mensuels primes comprises, avec ses mandats d’élu. Le 7, l’association AC!! Anti-Corruption dépose plainte au Parquet national financier. Et si rien, à ce stade, n’établit que l’intéressé ait été payé à ne rien faire, tout le monde à Saint-Denis a compris que la question intéressante n’était pas celle-là mais plutôt qui est en selle ?
Nous n’aurons pas l’occasion de trop nous la poser car les voilà partis !
Départ tonitruant de Casaque Rose, qui prend la corde d’entrée de jeu et impose son rythme, comme si elle connaissait le parcours depuis 14 mois. Derrière, Noir et Or s’installe sans effort, à trois longueurs, l’allure tranquille de la bête qui a couru ici du temps où la piste lui appartenait. Vert et Gris temporise en troisième position, à l’extérieur, et paraît attendre autre chose que la ligne droite. Rouge est déjà distancé.
Premier virage. Casaque Rose mène toujours : c’est elle qui a nourri le palmipède, tout le monde l’a vue faire, elle-même ne s’en cache plus. Mais voici que Noir et Or revient, et voici surtout qu’il revient en témoignant, cravache au vent, « recruté sur ma proposition, sans concours ni entretien » : à ce train-là, il va franchir la ligne d’arrivée et continuer tout droit jusqu’au commissariat. Vert et Gris n’a toujours pas accéléré parce qu’il ne court pas cette course mais celle du 1er novembre qui concerne des bus parisiens.
Rouge décroche franchement. Rouge, il faut le dire, n’a jamais eu de raison sérieuse d’éperonner sa propre pouliche à huit mois du grand prix.
Ligne droite. Elles reviennent toutes ensemble, dans un mouchoir de poche, et le peloton se disloque dans un désordre qui interdit de dire qui pousse qui. Il y aura photo au finish.
Mais reprenons au ralenti.
Casaque Rose, l’Entourage Socialiste, cote à 2 contre 1.
C’est le grand favori, et il ne s’en cache guère. Les SMS publiés par l’hebdomadaire datent de janvier 2025 et impliquent David Lebon, alors directeur de cabinet du maire socialiste Mathieu Hanotin, qui interrogeait déjà la RATP sur la situation de son futur adversaire 14 mois avant le scrutin. Le camp Hanotin avait ouvert le feu dès la campagne sur les fréquentations du candidat, puis dénoncé « l’amateurisme » de la nouvelle équipe en juillet, quand le tribunal administratif de Montreuil a annulé l’élection des 21 adjoints. Bagayoko lui-même désigne « l’entourage de l’ancien maire socialiste ». Quand le perdant et le gagnant sont d’accord sur la couleur de la casaque, on peut raisonnablement fermer les paris.
Noir et Or, les Vieux Barons, cote à 5 contre 1.
Ceux-là ne montent pas, ils témoignent. Jacques Marsaud, ex-directeur général de la RATP chargé du développement, confirme au journal : « Il a été recruté en 2000 sur ma proposition, sans concours ni entretien. » Patrick Braouezec, ancien maire communiste, complète que la régie recrutait alors « beaucoup dans la diversité et dans les quartiers ». Le problème de ce partant, c’est qu’il court dans sa propre haie : la hausse de 102 % des indemnités d’adjoint en 2015 a été votée par un conseil municipal communiste. On cafarde rend hommage à une belle carrière, et l’on découvre à l’arrivée qu’on montait à contresens.
Vert et Gris, la Régie francilienne, cote à 3 contre 1.
Dès janvier 2025, le directeur de cabinet de Jean Castex à la RATP prévenait par écrit qu’il ne fallait pas « être en situation de devoir répondre à des accusations qui éclabousseraient plus l’employeur que l’employé ». Castex est parti à la SNCF, la régie tourne avec un PDG par intérim, et le réseau de bus parisien bascule en délégation de service public le 1er novembre prochain. Valérie Pécresse, présidente d’Île-de-France Mobilités, a d’ailleurs immédiatement réclamé la transparence sur la politique de recrutement de la RATP passée et présente. Dans ce cadre, le maire de Saint-Denis n’est pas le cheval mais la cravache.
Rouge, le Tocard Mélenchonien, cote à 25 contre 1.
Voilà une casaque qui fait plaisir mais qui tient mal le trot : Saint-Denis est la vitrine du mélenchonisme exécutif, et le patron y a lancé sa campagne présidentielle sur le parvis de l’hôtel de ville le 7 juin. On casse rarement sa propre vitrine à huit mois d’un grand prix.
Mais surtout, pendant que le paddock scrute les casaques, personne ne se demande d’où sort le canasson.
Car ce mercredi, les commissaires ont publié la liste complète des partants, et – surprise ! – ils ne sont pas quatre mais 200, de droite comme de gauche, qui ont bénéficié à la RATP d’un emploi à plein temps mais pas très prenant, pratique courante à la Régie et encouragée par une direction soucieuse de soigner son réseau.
Rassurez-vous, tout ceci est cependant « normal » comme le révèle avec candeur un député insoumis, Rodrigo Arenas, qui explique : « Votre article ne fait que révéler une information que tout le monde connaît. »
Bref, nul ne conteste le recrutement : Marsaud le revendique à la première personne, Braouezec le rebaptise « politique de la diversité », Kader Chibane, chef de l’opposition écologiste, parle d’une embauche politique, « fruit d’un deal avec le PC », et précise que c’est « un secret de polichinelle ».
On s’indigne (un peu) du passe-droit mais jamais du copinage, alors que le second est précisément ce qui produit le premier et à la fin, le piston n’est même plus une faute et devient une doctrine assumée sans barguigner 26 ans plus tard devant un journaliste.
Indignation d’autant plus nécessaire que ces largesses budgétaires ne sont possibles que dans une entreprise qui n’est pas soumise à la concurrence et n’a ni clients (seulement des usagés usagers) ni investisseurs (seulement des contribuables).
Le tout à l’instant précis où la municipalité annonce la « gratuité » des fournitures scolaires, le remboursement du forfait Imagine R aux écoliers et un vélo « offert » à chaque élève de troisième. Gratuité financée, comme il se doit, par cet argent magique gratuit en provenance de la poche des autres.
Alors bien sûr, on continuera de parier sur la casaque, parce que c’est distrayant et que ça occupe le mois d’août, mais aucun de ces jockeys ne possède sa monture.
Ils sont maintenant deux cents dans une écurie qui n’a jamais gagné une course, et c’est vous qui payez l’avoine.

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