L’identité considérée comme souci – Le pays réel et le concept d’identité

Par Axel Tisserand

Alors que des consciences à prétention universelle n’ont de cesse de criminaliser la notion d’identité, peut-être en partie, du reste, de la faute même d’« identitaires » qui n’ont pas suffisamment réfléchi à ce que leur suffixe peut avoir de réducteur, il n’est pas inutile de revenir sur le lien entre le pays réel et le concept d’identité, qui n’est pas aussi simple qu’il y paraît…

Il est toujours possible, bien sûr, de recourir à la rhétorique du sentiment, qui est par ailleurs très employée dans le discours politique et médiatique mainstream pour déréaliser ce que ressent le pays réel : on ne mentionne jamais l’insécurité, par exemple, autrement que sous la forme du sentiment d’insécurité. Comme si « l’insécurité culturelle », analysée par le regretté sociologue Laurent Bouvet, et l’insécurité tout court, n’étaient pas des réalités vécues par ce que le géographe Christophe Guilly appelle la « France périphérique », éloignée, il est vrai, des beaux quartiers parisiens cultivant l’entre-soi cosmopolite, mais qui subit au quotidien la double peine du déclassement économique et social et du désintéressement d’élites méprisant, au nom de leur fluidité existentielle, ces Français enracinés, ces « demeurés de l’histoire », selon la forte expression de Chantal Delsol, qui pratiquent la « rébellion du réel ». Si bien que Laurent Bouvet pouvait déclarer : « Articuler la question sociale et la question identitaire est une nécessité absolue ». Penser en termes de nation n’est plus aujourd’hui une évidence pour un grand nombre d’acteurs politiques et économiques français. Pour eux, la nation est devenue un accessoire obsolète à l’heure de la mondialisation, discours à prétention technique ou scientifique qui s’ajoute au discours moral de la nation fautrice de guerre.

Apologie de l’idiot(ès)

Or, au plan européen, il y a dix ans, le vote britannique en faveur du Brexit, qui a été ressenti par les partisans de la mondialisation heureuse comme un véritable camouflet, a permis de rappeler de manière radicale deux évidences, qui avaient été oubliées, d’où la fureur des partisans du remain : les nations existent encore et les peuples y sont toujours attachés. Et dans ces peuples, ce sont souvent à la fois ceux qui profitent le moins de la mondialisation et qui sont les plus enracinés qui plébiscitent la nation. Oui, les nations existent toujours et elles fondent un bien commun spécifique, qui n’est ni celui de l’individu privé ni celui de l’Humanité.

Il est vrai, en effet, que le pays réel reste généralement attaché à la nation, tandis que ceux dont le niveau de vie et la culture cosmopolite leur permettent de profiter des avantages de la mondialisation promeuvent un mode de vie individualiste, déraciné, égocentrique, peu tourné vers l’intérêt général, indifférent à un bien commun dont ils ne veulent partager que les fruits éventuels sans se sacrifier à le préserver. N’est plus considéré comme animal pleinement rationnel que celui qui entre dans le cercle de la raison mondialiste et cosmopolite. « Le rejet pur et simple de l’idiotès », l’homme enraciné, « vu comme un idiot, ne prospère que sur le terreau du despotisme de la Raison », comme l’a écrit Chantal Delsol. La menace que représentaient les classes non possédantes pour les possédants avait fondé le suffrage censitaire aux XVIIIe et XIXe siècles (il a été introduit par la Révolution et l’abbé Siéyès en fut un chaud partisan), suffrage censitaire contre lequel s’opposèrent au XIXe à la fois l’extrême-gauche et les légitimistes, après Louis XVI avant la Révolution, lors d’une première tentative de l’instaurer. Cet égoïsme de classe s’accompagnait souvent d’un mépris culturel pour le peuple mais il était, en revanche, dénué de tout messianisme. Tel n’est plus le cas : en ce premier quart de XXIe siècle, c’est la participation à ce qui définit laïquement l’homme dans son humanité, à savoir la rationalité, qui est mis en cause, en une sorte de travestissement de la pensée aristotélicienne. Pour Aristote, le maître était la raison de l’esclave, qui ne la possédait qu’indirectement : le Stagirite pouvait ainsi justifier l’esclavage comme naturel. Pour le mondialiste, il en est de même de ceux qui revendiquent l’appartenance à un héritage, à un sol, un humus : ils restent enfermés dans une humanité inférieure et ne savent traduire leurs espérances qu’en confiant leurs voix à des démagogues, ou des « identitaires », opposés au passage de l’humanité à une nouvelle ère non seulement transnationale, mais plus encore trans-politique.

Un communautarisme transnational

Un tel communautarisme de classe transnational est à une collectivité nationale ce que l’individualisme est à la solidarité sociale : un ferment de dissolution à partir du moment où les communautés ne sont plus hiérarchisées ni définies dans leur différence d’ordre. Notre héritage national est menacé par les déclinaisons contemporaines de l’idéologie humanitaire et cosmopolite qui constituent le mondialisme non seulement économique et financier mais avant tout intellectuel et culturel : il convient de priver les États de toute légitimité en vidant les nations de toute substance. Mais à ce phénomène s’ajoutent les conséquences à la fois culturelles et juridiques d’idéologies qui s’attaquent, à l’intérieur de chaque nation, aux fondements de la société. Alors que la famille, et non l’individu, est la cellule première de toute communauté humaine, a fortiori politique, la cité étant la forme la plus achevée, comme on le sait depuis Aristote, les attaques qu’elle subit remettent en cause l’identité même de ce socle et, à travers lui, de la personne humaine : théorie du genre, mariage pour tous, PMA, GPA, communautarisme, nomadisme, sans-frontiérisme sont les déclinaisons d’une même idéologie de l’identité pensée comme flux ou comme « perpétuelle modification » : tout devient possible, comme aurait dit Dostoïevski. « Pour que cette théorie, commente encore Boutang, mais c’était en 1979, eût des chances à long terme, il faudrait que l’homme cessât de naître ici plutôt qu’ailleurs et que, selon le schéma fameux, il naquît toujours enfant trouvé et mourût célibataire. » La fluidité des appartenances vise évidemment à rendre possible un tel état de fait et, juridiquement parlant, les digues sautent les unes après les autres. La modernité est bien l’ère du jetable — laquelle permet à d’aucuns d’amasser des profits. Jusqu’à l’euthanasie qui n’est qu’une manière de jeter les vieux et les malades. Et si c’était là la véritable aliénation du capitalisme ? Comme le souligne fort justement Chantal Delsol : « La société occidentale post-moderne insiste pour marquer continuellement le caractère provisoire, remplaçable, et même jetable, des liens considérés jusque-là comme les plus intimes et les plus essentiels. Par exemple, dans la louange de la famille brisée, recomposée, artificielle, construire plutôt que naturelle », automatique, dirait l’autre, assignant une violence symbolique illégitime. « Marx disait que le prolétaire n’avait plus ni famille ni patrie. La Modernité tardive s’applique à réaliser concrètement cette prédiction. »

Identité(s) : une hiérarchie nécessaire

Il n’y a de nation que si l’appartenance, tout à fait légitime car elles forment le tissu social, à des communautés (religieuses, professionnelles, associatives, provinciales) est hiérarchisé et si le fait d’appartenir à une ou plusieurs communautés ne se traduit pas par l’exigence d’obtenir des droits inaliénables supérieurs à ceux de la nation à laquelle, dès lors, on ne veut plus appartenir que si elle reconnaît ces prétendus droits. Au fond, ce communautarisme est la forme perverse prise par le nécessaire sentiment d’appartenir à des communautés dans une société individualiste et consumériste. C’est la forme contemporaine du Ubi beneubi patria (= là où je suis bien, là est ma patrie).

Car si, évidemment, l’identité est aussi un choix, je la compose principalement à partir des éléments qui me sont offerts tant par la génétique et l’hérédité, que l’éducation et l’instruction — mon patrimoine moral —, plus encore peut-être que par les accidents de la vie — un accident est ce qui aurait pu ne pas vous arriver — ou des désirs dont je ne suis jamais certain qu’ils sont l’expression de ma liberté — c’est la raison pour laquelle, du reste, les philosophies du désir sont aussi celles qui nient mon libre arbitre. Le tout part de la naissance et de la transmission d’un héritage, plus ou moins riche moralement, non comme une détermination qui annihilerait ma liberté mais comme le vecteur qui me permet d’aller au monde. Ce qui signifie que, le plus souvent, comme le constate Maurras, je n’ai pas à donner mon assentiment explicite à cette part de mon identité : « Sans doute, et avec une certaine liberté, nous adhérons à notre race, à notre nationalité, à notre nation, mais on adhère comme on consent, de la façon la plus tacite, et l’adhésion est sollicitée, elle est emportée par une multitude de forces bienfaisantes, aimées et chéries contre lesquelles nous ne sommes pas en garde et que nous subissons de tout cœur 9 999 fois sur 10 000. Entre la nature entendue au sens strict et direct, et l’artifice, juridique ou autre, issu de la volonté plus ou moins arbitraire de l’homme, il existe un intermédiaire que l’on pourrait appeler une seconde nature : la Société. […] La nationalité est une modalité de cet état naturel. On peut l’appeler un fait social ». Dire que la nation est « un plébiscite de tous les jours », comme Renan, c’est faire une part encore trop grande à cet assentiment tacite, qui est une des couleurs de mon être, car ce plébiscite ne s’exprime qu’aux grandes occasions, aux mobilisations pour la guerre, voire, contre le terrorisme. Ma première citoyenneté, Maurras nous l’apprend dans sa « Politique naturelle », qui ouvre Mes Idées politiques, c’est celle que j’avais dans mon berceau. J’y ai tout reçu gratuitement. Ni droit ni devoir : la grâce. C’est pour cela qu’il fonde aussi la cité, qui est une famille de familles, sur l’amour. Et préfère le mot d’amitié à celui d’identité, qu’il ne connaît pas. Sans pour autant le renier : c’est qu’à son époque, celle-ci était encore vécue sur le mode du sommeil.

Le plus souvent en effet, l’identité est vécue sereinement, elle est comme endormie car elle n’est pas objet de souci, comme aurait dit Pierre Boutang. Mais justement, tel n’est plus le cas puisque le multiculturalisme forcé et agressif imposé par un mondialisme liquide menace l’identité, et donc la réveille comme souci politique, voire comme angoisse.

Note : (1) : Chantal Delsol, Populisme, les demeurés de l’histoire, Éditions du Rocher, p. 143.

(2) : Émission Bibliothèque Médicis du 1er novembre 2015 sur Public Sénat, dans Guillaume de Prémare, « La soif d’identité face à la dissociété », Permanences, janvier-février 2017, pp. 14 à 16.

(3) : Chantal Delsol, Populisme…, op. cit., p. 139.

(4) : Pierre Boutang, Apocalypse du désir, Paris, Grasset, 1979, p. 190.

(5) : Chantal Delsol, La Haine du monde, CERF, 2016, pp. 87-88.

(6) : Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, entrée « Nationalité ».

(Illustration : La saignée, par un médecin grec et ses assistants, fresque faculté de médecine à Paris ; évoque ici

https://www.actionfrancaise.net/2026/08/13/lidentite-consideree-comme-souci-le-pays-reel-et-le-concept-didentite/

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