
Il est des colères parlementaires qui relèvent du théâtre et d’autres qui ont le mérite de soulever une question que beaucoup préféreraient laisser dormir.
Dans l’accablante vidéo de Jean-Philippe Tanguy que nous avons publiée sur MPI, il est incontestable que les ingérences étrangères appartiennent à la seconde catégorie.
Le député du Rassemblement national ne s’embarrasse guère de précautions. Il accuse, provoque, interpelle et parfois va plus loin que ce que le consensus républicain permet habituellement. Mais derrière l’outrance du ton demeure une question particulièrement embarrassante :
La France applique-t-elle réellement le même degré d’indignation à toutes les ingérences étrangères ?
Cette question mérite d’être posée car nous avons développé depuis quelques années une singulière conception de la souveraineté.
– Que la Russie tente d’influencer l’opinion française, et le danger est immédiatement présenté comme existentiel.
– Que la Chine développe ses réseaux, et l’on évoque à juste titre la défense de nos intérêts stratégiques.
– Mais lorsqu’il s’agit des États-Unis, le vocabulaire change soudainement.
L’ingérence devient partenariat, la pression devient coopération et l’espionnage entre alliés semble parfois devoir être accepté comme une fatalité.
Pourtant, les faits sont là.
Les présidents de la République française ont été écoutés par les services américains. François Hollande l’a lui-même reconnu et condamné publiquement.
Angela Merkel fut elle aussi au cœur du scandale provoqué par les révélations d’Edward Snowden.
Voilà donc la France et l’Allemagne, piliers autoproclamés d’une « Europe puissance », espionnées par leur principal allié.
Comment alors proclamer chaque jour la souveraineté européenne lorsqu’on accepte que les dirigeants des principales puissances européennes puissent être surveillés par Washington sans qu’une véritable crise politique durable en résulte ?
Mais le cas le plus spectaculaire demeure Alstom.
Il faut se souvenir de ce qu’était cette entreprise : un des fleurons de l’industrie française, présente au cœur même de notre souveraineté énergétique. Puis vinrent les procédures américaines fondées sur le Foreign Corrupt Practices Act, les arrestations de cadres, les poursuites, l’amende gigantesque imposée au groupe et, parallèlement, la vente de la branche énergie à General Electric.
L’Assemblée nationale a d’ailleurs diligenté une commission d’enquête pour savoir quel avait pu être l’impact de la procédure américaine sur la décision de vendre les activités énergétiques d’Alstom à General Electric.
Autrement dit, la question n’est pas une théorie surgie d’un coin obscur d’Internet. C’est une interrogation qui a suffisamment préoccupé des parlementaires français pour justifier des mois d’auditions.
L’affaire Frédéric Pierucci constitue à cet égard un symbole particulièrement puissant.
Pourquoi arrêter un cadre français lors d’un déplacement aux États-Unis ? Pourquoi l’incarcérer dans des conditions particulièrement sévères ? Et surtout, quel rôle ce type de procédure peut-il jouer dans un rapport de forces économique entre une puissance souveraine et une entreprise étrangère convoitée par un groupe américain ?
C’est là que commence le véritable débat : celui de l’extraterritorialité du droit américain comme instrument de puissance.
BNP Paribas en fit également l’expérience. En 2014, la banque française fut condamnée à près de neuf milliards de dollars de sanctions aux États-Unis pour des opérations effectuées avec des pays soumis aux embargos américains.
Comment accepter qu’une puissance étrangère a acquis une capacité juridique, financière et monétaire capable de faire payer à une entreprise française une sanction équivalant au budget annuel de certains États ?
La réponse tient en partie dans la puissance du dollar et dans l’extraterritorialité du droit des États-Unis.
Et c’est précisément ce rapport de dépendance que la classe politique française rechigne depuis longtemps à regarder en face.
Lorsque l’on évoque, avec le député RN et bien d’autres observateurs, la possibilité qu’Emmanuel Macron ait agi comme un « agent » des intérêts américains dans l’affaire Alstom, nous formulons une accusation extrêmement grave dont, à ce jour, nous n’avons pas toutes les preuves.
Mais l’absence de preuve de cette accusation ne fait pas disparaître les faits qui l’entourent.
Alstom a bien subi la pression de la justice américaine.
La branche énergie d’Alstom a bien été vendue à General Electric.
La France a bien perdu à cette occasion le contrôle direct d’activités industrielles stratégiques.
Les États-Unis ont bien espionné des dirigeants français.
BNP Paribas a bien dû verser près de neuf milliards de dollars dans le cadre d’une procédure américaine.
Et l’Assemblée nationale elle-même s’est interrogée sur les effets de l’extraterritorialité américaine sur notre souveraineté économique.
C’est beaucoup.
Beaucoup trop, en tout cas, pour que l’on puisse balayer le sujet d’un haussement d’épaules.
Une ingérence cesse-t-elle d’être une ingérence lorsqu’elle vient de notre allié ?
Car la souveraineté ne consiste pas à choisir les puissances auxquelles on accepte d’être soumis.
Elle consiste précisément à n’être soumis à aucune.
Une France réellement indépendante devrait pouvoir dénoncer avec la même vigueur les pressions russes, chinoises, qataries, saoudiennes ou américaines.
Elle devrait pouvoir coopérer avec ses alliés sans devenir leur obligée et combattre ses adversaires sans abandonner son jugement.
C’est cela, au fond, que révèle cette intervention parlementaire : derrière le débat sur les ingérences se cache un problème infiniment plus profond.
Enfin, avons-nous encore la volonté d’être souverains ? Ou avons-nous simplement appris à appeler « alliance » la dépendance qui nous convient et qui arrange les « élites » supra-nationales ?
Paul DEROGIS
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