
Le Japon a fait le pari de s’en passer
À la fin du mois de juillet, les images de plusieurs dizaines de milliers de Marocains et d’Africains partant à l’assaut de Ceuta, ville espagnole en territoire marocain, en barque, à pied ou à la nage, ont choqué l’Europe entière. « Sommes-nous envahis ? » ont pensé certains Européens.
Cette course à l’Europe a ravivé un débat ancien.
À quoi sert l’immigration extra-européenne ?
– A sauver une économie de services qui a besoin de consommateurs et de travailleurs supplémentaires ?
– Ou menace-t-elle une civilisation européenne qui opte pour la continuité historique en dépit du vieillissement et du rétrécissement de sa population ?
Les réponses sont contrastées.
Pour Andrew Fox, ancien militaire et expert géostratégique, l’immigration apparaît comme une menace : « Nous assistons aujourd’hui à la colonisation de l’Occident par des communautés parallèles dans lesquelles des idéologies anti-occidentales et antisémites ont couvé pendant des décennies avant d’exploser après l’étincelle de Gaza », écrivait-il l’an dernier.
Mais pour les gouvernements espagnol et français, l’immigration apparaît comme la seule solution au déclin démographique. De 451,8 millions d’habitants en 2025, la population de l’Union européenne devrait tomber à 445 millions en 2050 puis à 398,8 millions en 2100. L’âge médian devrait augmenter de 6,6 ans entre 2025 et 2100 et la proportion des plus de 65 ans aura plus que doublé.
Pendant que l’Europe débat encore, le Japon, lui, a tranché.
Le Japon connaît effectivement un déclin démographique comparable à celui de l’Europe. De 123 millions d’habitants en 2025, sa population devrait tomber aux environs de 105 millions en 2050, soit une baisse d’environ 15 % en vingt-cinq ans.
Le pays vieillit rapidement. Sa dette publique est considérable, des villages entiers se désertifient, les commerces ferment et la pression sur les retraites augmente. Pourtant, le pays ne s’est ni effondré ni marginalisé. Et surtout, il n’a pas eu recours à l’immigration de masse.
Le Japon reste :
– la quatrième économie mondiale ;
– l’un des pays les plus sûrs du monde ;
– l’un des pays où l’espérance de vie est la plus élevée ;
– une puissance technologique ;
– une société relativement homogène et solidaire.
Quel est le bon choix ?
Depuis deux siècles, la pensée économique occidentale repose sur une équation presque implicite :
· croissance démographique → croissance économique → puissance. Par conséquent : si la fertilité des populations autochtones décline, il faut rechercher un surcroît de croissance dans l’immigration.
Le Japon expérimente une autre équation : une combinaison de gains de productivité, d’automatisation et d’adaptation institutionnelle peut maintenir un niveau élevé de prospérité.
L’EUROPE CHERCHE À MAINTENIR LA CROISSANCE PAR L’IMMIGRATION. LE JAPON ADAPTE PROGRESSIVEMENT L’ÉCONOMIE À LA DÉMOGRAPHIE.
Là où l’Occident se serait demandé : comment conserver 125 millions de résidents au Japon ?
Le Japon répond : que faut-il faire pour vivre conformément à nos traditions à 100 millions de Japonais plutôt qu’à 125 millions ?
La population japonaise en âge de travailler baisse depuis le milieu des années 1990. Le pays a donc cherché à augmenter le taux d’activité des femmes et à maintenir plus longtemps les seniors sur le marché du travail. Ces palliatifs atteignent aujourd’hui leurs limites. « Les années à venir devraient être marquées par une aggravation de la pénurie de main-d’œuvre et une accélération de la transition vers l’automatisation, des gains de productivité et, potentiellement, un recours accru à la main-d’œuvre étrangère », écrit le Japan Times.
Une étude du Fonds monétaire international montre également que le Japon a misé fortement sur l’automatisation pour compenser les pénuries de main-d’œuvre.
Le New York Times a récemment consacré un long reportage à la robotisation du marché du travail japonais. Dans la petite ville montagneuse de Nishikawa, le lycée a fermé en 1991, les usines et le supermarché ont disparu. Mais l’agriculture subsiste, notamment la production de cerises et de fleurs de cerisiers.
Des robots commencent à y être expérimentés pour compenser le vieillissement des agriculteurs. L’expérience est encore balbutiante : certains robots arrivent trop tard par rapport à la récolte ou se heurtent aux habitudes sociales : ainsi une femme plus jeune n’ose pas utiliser le robot que les agriculteurs plus âgés ont choisi de ne pas utiliser. Les robots cueilleurs de cerises ne donnent pas satisfaction. À Yamagata, en revanche, Monster Wolf, un robot hurleur, effraie les ours et les sangliers qui empêchaient les agriculteurs de récolter leurs choux et leurs brocolis.
Le Japon ne cherche pas seulement à remplacer les Japonais manquants ; il cherche à soulager les Japonais d’un surcroît de travail.
Cette stratégie de prospérité adaptée à une société moins nombreuse doit aussi pouvoir être défendue. Au sens militaire du terme.
Israël, Taïwan, Singapour ou la Suisse montrent qu’un État relativement peu peuplé peut disposer d’une capacité de défense élevée grâce à la technologie, à la préparation militaire et à la cohésion nationale.
Quand les menaces extérieures se précisent, l’immigration peut poser problème.
Face à Téhéran qui occupe sans droit ni titre un couloir de circulation maritime international, l’Europe peine à élaborer une réponse. Le vocabulaire diplomatique se limite à la « préoccupation » et à la « désescalade ». Cette timidité est-elle due à la présence d’une forte immigration musulmane ? Rappelons que face à Moscou, l’Union européenne a nommé l’agresseur russe sans détour, a exclu ses banques de SWIFT, a armé l’Ukraine sans hésiter.
La puissance dépend d’abord de la cohésion nationale. Il n’y avait pas d’immigration russe en Europe, une riposte musclée était possible. Il y a une forte immigration musulmane en Europe qui empêche peut-être de répondre de manière musclée à l’Iran.
Dans un climat international tendu, une population nombreuse n’est pas une garantie automatique de puissance.
Le contrôle des frontières est aussi une question cruciale.
Si l’Afrique connaît une très forte croissance démographique et si les écarts de niveau de vie se creusent avec l’Europe, les flux migratoires peuvent se transformer en menace. L’affaire de Ceuta l’a montré. Dans ce cas, les frontières, les procédures d’entrée et les politiques d’asile doivent pouvoir être adaptées à la situation.
Une Europe de 250 millions d’habitants ne serait pas nécessairement plus vulnérable qu’une Europe de 350 millions si elle conservait :
- des frontières effectivement contrôlées ;
- une capacité administrative à appliquer ses décisions ;
- une économie productive ;
- une capacité militaire crédible ;
- une forte cohésion politique.
La question fondamentale n’est donc pas : « Combien serons-nous ? »
Elle est : « Pouvons-nous rester prospères, cohérents et puissants en étant moins nombreux ? »
À cet égard, l’expérience japonaise mérite d’être observée.
Yves Mamou
https://ripostelaique.com/leurope-a-t-elle-besoin-de-limmigration/
Laisser un commentaire