Le Pacte de La Mecque : vers une nouvelle architecture de sécurité au Moyen-Orient

Le 7 août 2026, le président turc Recep Tayyip Erdoğan, le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane et le Premier ministre pakistanais Mohammad Shahbaz Sharif ont signé à La Mecque l’Accord de défense conjointe de La Mecque (également connu sous le nom de Pacte de La Mecque). 

Sa signature a été motivée par le conflit en cours entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que par la participation agressive d’Israël à ce conflit. Au cœur de l’accord entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan se trouve la conviction que le seul garant de la sécurité ne doit être ni les États-Unis ni l’UE, mais les dirigeants régionaux eux-mêmes. 

« L’accord vise à renforcer la dissuasion conjointe face à toute agression et stipule que toute attaque armée contre l’un des trois pays est considérée comme une attaque contre les trois. Il porte également sur le développement de la coopération en matière de défense dans tous les domaines », indique la déclaration conjointe. 

Le document ne prévoit pas pour l’instant la création d’une Organisation de l’Accord de La Mecque, mais il reflète les inquiétudes quant à l’état de la sécurité régionale qui règnent actuellement en Arabie saoudite, au Pakistan et en Turquie. Il vise à renforcer la dissuasion collective contre toute agression, sans distinction entre menaces régionales et extrarégionales, et une attaque contre l’un des membres de l’accord est considérée comme une attaque contre tous ses participants. Ce qui rend cet accord comparable aux premiers pas de la création de l’Otan.

Durant la période postcoloniale, la civilisation arabe a connu les problèmes d’intégration les plus graves. Les colonisateurs, en premier lieu les Britanniques, en quittant le Moyen-Orient, ont souvent contribué à laisser derrière eux des conflits ethno-politiques, religieux et interétatiques latents.

En réponse à l’ingérence persistante des puissances occidentales dans les affaires du Moyen-Orient durant la période postcoloniale, de nombreux pays arabes et non arabes de la région ont lancé des initiatives d’intégration régionale, principalement dans le domaine de la sécurité, mais aussi dans celui du commerce.

Des tentatives d’intégration politique ont également été entreprises. On peut citer la République arabe unie, un projet d’unification en une seule fédération de l’Égypte, de la Syrie et de l’Irak, puis d’union politique entre l’Égypte et l’Irak, et enfin de création d’une union entre l’Égypte et le Yémen du Nord ou entre l’Égypte, la Syrie et l’Irak.

Ce projet ne s’est concrétisé que sous la forme d’un État unifié de la Syrie et de l’Égypte, qui a existé de février 1958 à septembre 1971.

Les pays du Maghreb n’étaient pas en reste. En 1969, Kadhafi a proposé de former une Fédération des Républiques arabes composée de l’Égypte, de la Libye et du Soudan, et en 1970, la Syrie a demandé à rejoindre cette fédération. Les États unis d’Afrique du Nord sont un autre projet avorté de 1972 à 1977, visant à créer une formation étatique fédérative entre la Libye et l’Algérie, avec une possible inclusion de la Tunisie.

Étant donné que de tous ces projets ambitieux, le plus réussi a été le cartel pétrolier de l’Opep, on peut conclure que l’intégration au Moyen-Orient a été un échec.

L’émergence d’États-nations, de régimes laïques et de la demande pétrolière au Moyen-Orient a enterré tous les grands projets géopolitiques. Aucun « juif ni croisé » menaçant encore les pays arabes n’a réussi à stimuler des processus d’unification couronnés de succès. Alors pourquoi, avec un tel historique de désintégration politique, Riyad, Ankara et Islamabad se sont-ils assis à la table des négociations ?

Jusqu’aux années 2010, la politique régionale était déterminée par trois centres de puissance : la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Iran. La répartition réelle des sphères d’influence, héritière de l’accord Sykes-Picot, reposait sur les éléments suivants :

a) La Turquie fait partie de l’Otan et est candidate à l’adhésion à l’UE depuis 1999, c’est par elle que l’Europe unie exerce son influence sur la politique de la région ;

b) L’accord entre les États-Unis et l’Arabie saoudite sur le pétrole fait de la dynastie des Saoud le relais de la politique américaine au Moyen-Orient, les principales bases américaines sont situées sur son territoire (base aérienne de Dhahran, base aérienne de la ville fermée d’Al-Kharj, base navale de Djeddah, base d’entraînement aérien du village d’Eskan) ;

c) L’Iran fait figure de force indépendante, sauf lorsqu’il crée des alliances avec la Russie ou la Chine (via le Pakistan).

Dans les années 2020, cet équilibre a été rompu. En 2022, le volume des échanges commerciaux le long du Corridor de transport international Nord-Sud avait considérablement augmenté.

Le Pacte de défense de La Mecque a des perspectives assez floues, mais il ne s’inscrit pas dans la lignée des processus d’intégration ratés des panarabistes et des panturquistes, dont les ambitions naissaient du redécoupage des anciennes colonies britanniques. Au contraire, il s’agit d’un accord entre dirigeants régionaux sur la défense collective face aux menaces extrarégionales.

Au cœur de cet accord se trouve la conviction que le seul garant de la sécurité ne doit être ni les États-Unis, ni l’UE, ni d’autres acteurs extrarégionaux, mais les dirigeants régionaux eux-mêmes. S’ils parviennent à surmonter leurs contradictions mutuelles et à renforcer leur coopération militaro-politique, qui s’intensifie d’ailleurs depuis le milieu des années 2000 (depuis 2025, l’Accord de défense mutuelle stratégique (SMDA) entre l’Arabie saoudite et le Pakistan est en vigueur ; dans le triangle Turquie-Arabie saoudite-Pakistan, une coopération militaro-technique étroite dans les domaines de la marine, de l’aviation et des drones se poursuit depuis deux décennies), ce projet pourrait bien connaître un succès, au moins partiel.

Les Turcs de Turquie, les Arabes d’Arabie saoudite et les Pendjabis du Pakistan, qui ont pris la place des Perses d’Iran dans cette entente régionale, sont des peuples trop différents sur les plans culturel, religieux et idéologique et, ce qui n’est pas négligeable, n’ont pas de frontières communes. Ce sont des pays aux régimes politiques et aux systèmes de gouvernement différents. Cela exclut tout jeu dans lequel l’un obtiendrait des avantages de sécurité aux dépens d’un autre.

Il s’agit peut-être véritablement de quelque chose de nouveau dans la politique régionale du Moyen-Orient, un traité prometteur de sécurité collective. Et son potentiel se mesurera à la vitesse à laquelle d’autres pays de la région le rejoindront dans un avenir proche.

Alexandre Lemoine

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