
par Axel Tisserand
« Il fallait démontrer [sic : était-ce donc si difficile ?], insiste Dominique Greiner, que le thomisme des catholiques d’Action française, fortement teinté d’aristotélisme, insistant sur l’autonomie de la raison et la perfection de l’ordre naturel, n’était pas la vraie philosophie. » Trop aristotélicien, le thomisme de Maurras ? Non, juste ce qu’il faut, pas plus aristotélicien en tout cas que celui d’un certain… saint Thomas d’Aquin lui-même ! Raison pour laquelle Jacques Maritain, grand thomiste devant l’Éternel, n’avait rien à reprocher à la doctrine d’Action française avant que le pape ne lui ordonne de la dénoncer. Ce que souhaite Maurras, c’est rejoindre par une autre voie, laïque, à coup sûr, comme le veut l’empirisme organisateur, qu’il définit comme un « compromis laïc », l’anthropologie enseignée par l’Église, de la conception de l’homme lui-même à celle du peuple ou de la nation, autrement dit la définition catholique des fondements de la société. Une voie qui est, en bonne théologie, celle de la lumière naturelle, laquelle est, selon saint Thomas, « une sorte de participation de la loi éternelle en nous » [Somme théologique, Ia, IIae q. 96 a2].
Il n’a donc jamais cherché à instrumentaliser la foi, sa correspondance avec l’abbé Penon en témoigne explicitement, notamment lors de la première tentative de condamnation de l’AF dans les années 1912-1913, à l’instigation des sillonnistes qui ne pardonnaient pas à Maurras le rôle qu’il avait pu jouer, par son argumentation, dans leur condamnation papale en 1910, à travers une… encyclique (Pie X n’avait manifestement pas la même perception de l’inefficacité des encycliques que Pie XI).
Il est donc également faux de prétendre que, chez Maurras, « les forces religieuses sont au service du politique ». Encore une fois, il cherche à établir dans une France devenue plurielle un « compromis laïc » sur les fondements de la cité, sur lequel pourraient s’entendre catholiques et non catholiques. Agnostique, il ne peut conclure au plan métaphysique et laisse toutes les portes ouvertes. Il observe simplement, et le fera jusqu’à sa conversion finale, que ce « compromis laïc » est conforme à l’enseignement de l’Église. « L’utilité sociale » de l’Église n’a donc rien de bassement utilitaire, de voltairien. D’ailleurs, au moment où l’Église réaffirme son rôle social avec Léon XIII sous l’influence de catholiques sociaux royalistes (La Tour du Pin, qui restera toute sa vie royaliste, ou Albert de Mun, royaliste de cœur qui ne fera qu’obéir à Léon XIII en 1892 en ralliant la république), pourquoi une telle « utilité sociale » serait-elle à suspecter ?
Maurras n’a donc jamais conçu son « Église de l’ordre » au sens étroitement policier de « contrôle social ». Maurras met du reste les choses au point dès l’introduction du Dilemme de Marc Sangnier, c’est-à-dire dès 1906, donc bien avant la première tentative de condamnation de l’AF dans les années 1910 :
« On se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d’une sourde tendresse et d’une profonde affection. — C’est de la politique, dit-on souvent. Et l’on ajoute : — Simple goût de l’autorité. On poursuit quelquefois : — Vous désirez une religion pour le peuple… Sans souscrire à d’aussi sommaires inepties, les plus modérés se souviennent d’un propos de M. Brunetière : “L’Église catholique est un gouvernement”, et concluent : vous aimez ce gouvernement fort.
Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l’on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu’on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s’élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l’Église de Rome. […] Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C’est à la notion la plus générale de l’ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors. […] La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l’incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir. »
On comprend pourquoi Maurras précise lui-même dans Mes Idées politiques, visant évidemment Voltaire : « Celui qui a dit qu’il fallait une religion pour le peuple a dit une épaisse sottise ». Et d’ajouter : « Il faut une religion, il faut une éducation, il faut un jeu de freins puissants pour les meneurs du peuple, pour ses conseillers, pour ses chefs, en raison même du rôle de direction et de réfrènement qu’ils sont appelés à tenir auprès de lui : si les fureurs de la bête humaine sont à craindre pour tous, il convient de les redouter à proportion que la bête jouira de pouvoirs plus forts et pourra ravager un champ d’action plus étendu. » Ainsi, loin d’être pour le peuple, l’Église comme temple des définitions du devoir, lequel, d’ailleurs, ne saurait être confondu avec le « contrôle social », est avant tout pour les dirigeants et, évidemment, dans l’esprit de Maurras, pour le premier d’entre eux : le roi.
Maurras s’attaque donc bien de front à la vision utilitariste de la religion permettant de contrôler le peuple et d’assurer l’ordre social. Elle ne sera jamais la sienne.
C’était bien la peine de dénoncer le « caractère outrancier » du « réquisitoire » du cardinal Andrieu pour en reprendre, en fin de compte, tous les éléments au long des cinq articles du feuilleton ! « ll n’y a pas, conclut Dominique Greiner, d’un côté le spirituel et de l’autre le politique. Il n’y a qu’une finalité à la vie humaine, et où nature et surnature, loin d’être séparées, participent pleinement l’une à l’autre. L’antithèse du principe “la politique d’abord”. » Outre que distinction n’est pas séparation, c’est un contresens majeur, nous l’avons vu, que cette prétendue « antithèse ». À laquelle s’oppose aussi tout le questionnement métaphysique d’un Maurras dont la poésie témoigne de son espérance spirituelle jusque dans la résurrection des corps.
S’agissant de l’Action française, le débat est, de toute façon, clos depuis le 5 juillet 1939 et la levée de la condamnation qui, il faut le rappeler une dernière fois, ne fut la contrepartie d’aucune rétractation doctrinale, ce qui confirme le « caractère outrancier », autant dire mensonger des accusations portées en 1926. Il n’y a donc, de l’aveu même de l’Église, rien qui « rend[e] incompatible le catholicisme et le système maurrassien » — si tant est qu’on puisse parler de « système maurrassien ».
Quelques brefs conseils de lecture :
(Illustration : Abbé Penon)
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