
« Il les agassa tant en fin par ses parolles piquantes, leur reprochant leur pusillanimité, &t le regret des Dames & festes qu’ilz venoient de laisser a Rome, qu’il leur remit par ce moien le cœur au ventre. »
Michel de Montaigne, Essai, I, 47
À l’occasion des 80 ans de Renaud Camus, Philippe Hemsen rend hommage à l’un des écrivains les plus considérables et les plus singuliers de notre temps. Auteur d’un « Jean Raspail, aventurier de l’ailleurs » (Albin Michel, 2025), Hemsen reconnaît chez Camus une même puissance de dévoilement. Une œuvre immense qui ne se laisse enfermer dans aucune étiquette, même si on l’a réduite à quelques formules.
« Il les agassa tant en fin par ses parolles piquantes, leur reprochant leur pusillanimité, &t le regret des Dames & festes qu’ilz venoient de laisser a Rome, qu’il leur remit par ce moien le cœur au ventre. »
Michel de Montaigne, Essai, I, 47
Lire Renaud Camus, c’est courir le risque d’être agacé. Il n’est pas si courant, cela dit, qu’un auteur vous fasse désormais courir un risque quelconque ! L’écouter aussi, c’est courir le risque d’être agacé. Voire le rencontrer, en dépit de ses manières exquises, de sa courtoisie. Car voilà un homme qui ne vous laisse pas en paix, avec ses parolles piquantes…
L’agacement, indique Littré, est une « sensation désagréable produite par le contact des substances acides. »
Renaud Camus, un fruit acide ? Y mordre (dans le fruit, s’entend) procure, il est vrai, un curieux plaisir. Ça vous réveille les sens, que diable ! Je ne sais si Renaud Camus remet le cœur au ventre, comme le voulait Montaigne, une chose est bien certaine : le lire, le fréquenter vous aiguise le goût. Et le regard. Et l’attention. Une fois mordu dans le fruit défendu, vous êtes chassé du paradis confortable des certitudes simplistes, du ronronnement anesthésiant de la rumeur ambiante.
L’éveilleur au milieu des somnambules
Renaud Camus est agaçant, parce que sa pensée, ses analyses, son regard vous font réaliser que vous aviez pensé, analysé et regardé autour de vous, avant lui, comme un somnambule. Agaçant, non ?
Les Somnambules. C’est le titre d’un remarquable ouvrage historique. Pas de Renaud Camus. De Christopher Clark. Passionnant, instructif et fort déprimant. Il y est question de gouvernants qui, de crise en crise, marchent comme en rêve vers l’abîme d’août 1914, sans s’en rendre compte, acteurs (presque) involontaires d’une tragédie dont la fatalité s’apparente à une vaste machinerie – à moins qu’il ne s’agisse d’une vaste machination –, destinée à conduire l’Europe à se suicider. Nous y sommes, de nouveau. Et Renaud Camus a beau montrer et démontrer ce qu’il en est, ce qui se machine en l’occurrence, et mettre en garde, et se démener comme un beau diable, rien n’y fait. On ne l’entend pas, on ne le comprend pas. On lui prête les idées exactement inverses à celles qu’il ne cesse de développer depuis vingt ans et plus, avec une constance, une précision, une virtuosité, aussi, dans l’analyse, qui devraient pourtant ouvrir les yeux.
Renaud Camus est agaçant, aussi, surtout, parce qu’il a donné lieu à une œuvre immense, protéiforme, qu’il est pour ainsi dire impossible de résumer, de cerner, de catégoriser en la faisant entrer dans l’une ou l’autre de ces cases dont notre époque raffole, avec, imprimés sur une étiquette, deux ou trois mots censés rendre compte de ce qui y a été rangé. À défaut, donc, Renaud Camus a été réduit. Son œuvre a été réduite. Réduite à presque rien : deux ou trois “concepts” dont on ne sait trop ce qu’ils recouvrent, moins encore ce qu’ils signifient au juste. Et comme si ça ne suffisait pas, comme si Renaud Camus continuait d’agacer malgré cela, on s’est plu à l’affubler de tous les oripeaux les plus odieux, jusqu’aux plus horrifiques, question de le rendre parfaitement infréquentable. Il devenait dès lors logique et naturel de l’expulser sans ménagement hors les murs d’enceinte de la cité, à l’instar du bouc émissaire chassé dans le désert d’Azazel.
Voilà. Fin de l’agacement. Chacun peut dormir sur ses deux oreilles ; absorber au réveil sa petite dose de (des)information, avant de formuler consciencieusement les idées qu’on lui a mises en tête, à l’école, puis au comptoir du café à l’enseigne des « Réseaux sociaux », et reprendre docilement sa marche quotidienne – de somnambule – vers on ne sait quelle phénoménale tragédie. Ainsi soit-il. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
La gratitude de l’inconfort
En dépit de tout ce déploiement de vindicte, sinon populaire, du moins médiatique, il y a ceux qui résistent, malgré tout, mus par je ne sais quelle insatisfaction profonde, par le refus des clichés comme des idées convenues, par goût de la lucidité et par curiosité, ceux qui osent se demander pourquoi Renaud Camus agace tant, et qui cherchent la réponse, en poussant toujours plus loin l’exploration de son œuvre.
L’agacement change alors d’objet. Il passe de l’auteur à soi-même. Parce qu’à lire Renaud Camus, on finit par se sentir un peu bête, n’est-ce pas. L’agacement se retourne en somme vers soi-même ! Comme lorsqu’on se prend à s’en vouloir de ne pas avoir vu ceci ou cela qui pourtant était là, bien en vue, devant soi, vers quoi quelque âme charitable finit par attirer notre attention. Bon sang ! se dit-on. Comment ai-je pu faire pour passer à côté de ça ? Pour ne pas voir ce qui était là, devant mon nez ? Je me souviens que cette sorte de stupéfaction, tout à la fois affligée et agacée, m’a saisi, non pas à la lecture du Grand Remplacement, ni même Du sens, qui fut pourtant un grand moment de lecture et de réflexions, ni même à la lecture pourtant renversante à bien des égards de l’Éloge moral du paraître, mais à la lecture de La Dictature de la petite bourgeoisie. Impossible après cela de mettre les pieds dans une grande surface, sans qu’elle vous saute aux yeux, à chaque instant, la petite bourgeoisie, avec ses tenues de rigueur, ses manières, son parler.
Les perspectives changent brusquement, à lire Renaud Camus ; on ne regarde plus le monde autour de soi, sous le même angle qu’auparavant, ni avec les mêmes yeux ; et l’on découvre petit à petit, au fil de ses lectures, la raison pour laquelle Renaud Camus nous avait paru si agaçant : il est de ces rares auteurs qui ont la capacité de changer notre regard, de nous amener à regarder plus attentivement, moins naïvement, d’aiguiser notre jugement, de nous pousser jusque dans des zones inconfortables, où il n’est pas forcément agréable de se tenir, pour tâcher de comprendre dans quel monde on vit, au juste.
Comment ne pas en être redevable à l’agaçant Monsieur Renaud Camus, et saluer bien bas la haute utilité humaine, de son œuvre ?
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