
Par Jean-Philippe Chauvin
La série noire continue : après les joyaux de la couronne au Louvre à l’automne dernier et les bijoux du Musée Lalique au début juillet, c’est au tour du musée de Châtillon-sur-Seine d’être victime d’un vol retentissant et patrimonial, celui du torque en or de la Dame de Vix, trésor celtique datant du VIe siècle avant Jésus-Christ découvert dans les années 1950. Une fois de plus, c’est la sécurité des lieux d’exposition qui est mise en cause et contournée par les malfrats, et c’est, dans le même temps, une part de l’histoire de notre pays qui disparaît entre d’infâmes mains.
Ce qui peut paraître pour un simple (mé)fait divers est symboliquement beaucoup plus lourd que la valeur même des objets volés, et il est dommage que les pouvoirs publics n’y prêtent pas plus d’attention : mais n’est-ce pas révélateur, au-delà de la question d’une sécurité défaillante, d’un état d’esprit démissionnaire, peu motivé par la conservation de vieilles pièces d’une mémoire nationale que nombre de nos concitoyens n’entretiennent plus, faute d’intérêt quand d’autres, même, la dénoncent comme le reliquat d’un monde ancien et forcément « mauvais » (sic) ?
Vix nous renvoie à ce passé celtique que d’aucuns voudraient effacer tandis que d’autres le moquent : la vieille formule « nos ancêtres les Gaulois » n’est-elle pas aujourd’hui tournée en dérision par ceux qui veulent en finir avec un « roman national » qui ne leur sied pas parce qu’il ne sert pas leurs petits intérêts particuliers et communautaristes ? Or, Jacques Bainville nous le rappelle opportunément en ouverture de son Histoire de France : « Le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race. C’est une nation ». Cela signifie que la fameuse formule jadis enseignée par les « hussards noirs de la République » chers à Péguy et que tous les écoliers de France, jusqu’aux terres lointaines de Guyane ou du Sénégal (avant les années 1960), répétaient sagement, est tout à fait compréhensible et crédible, justement parce que la nation française n’est pas une race en tant que telle, mais une construction politique, civique, historique, qui dépasse les filiations naturelles, ethniques et familiales en particulier, pour forger une mémoire commune et un destin dans lesquels tous les Français, quelles que soient leurs origines particulières, peuvent s’intégrer et se reconnaître. Peu d’entre nous descendent directement des Gaulois (qui, d’ailleurs, n’existent pas de manière uniforme, puisqu’il s’agit plutôt d’Arvernes, de Coriosolites ou de Vénètes par exemple, qui formaient, avant César, les Gaules…), mais lesdits Gaulois représentent un « moment » de notre histoire et nous en sommes les héritiers, tout comme nous sommes ceux des Gallo-Romains, des Francs, des Burgondes ou des Bretons, envahisseurs de l’Armorique des Ve-VIe siècles de notre ère : c’est cela, le « composé » français, et c’est la France qui, en se forgeant en État (en 987 par l’élection royale d’Hugues Capet) puis en nation française sous Philippe-Auguste, forme désormais pour ceux qui vivent en son domaine, « le plus vaste des cercles communautaires qui soient (au temporel) solides et complets ».
C’est d’ailleurs la bataille de Bouvines en 1214, que nous commémorons chaque 27 juillet, qui voit véritablement naître avant que de s’affirmer lors de la Guerre de Cent ans (en particulier à travers la chevauchée de Jeanne d’Arc et le sacre de Charles VII) le sentiment national, celui de l’appréhension d’une appartenance à un ensemble civique protecteur alors incarné par le roi, en l’occurrence Philippe-Auguste : ce sentiment qui permet de se dépasser dans les moments les plus terribles de notre histoire, envers et contre tout…
Les vols des mois derniers, en écorchant la mémoire et le patrimoine de la nation française, montrent autant la négligence complice d’une République qui ne croit même plus en ce qu’elle disait encore défendre hier, que la nécessité d’une meilleure visibilité de notre patrimoine historique : non en l’enfermant dans des coffres mais en le valorisant, par de multiples activités (scolaires par exemple, ou ludiques, en notre société distractionnaire…) et des commémorations qui fassent vivre ce qui, aujourd’hui, paraît figé dans des vitrines trop fragiles pour les temps contemporains. La nation française n’est pas un grand corps desséché, et le laisser croire serait un crime, non seulement contre l’esprit, mais contre la France elle-même. Il ne serait pas inutile, ainsi, de célébrer les trésors retrouvés (en espérant qu’ils le soient, en fin de compte) comme l’a été la cathédrale Notre-Dame de Paris après son heureuse restauration…
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